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Le blog "langue-bretonne.org"
4 mai 2011

Des vies brisées

Riwal_Huon_008Si Riwal Huon a obtenu deux prix littéraires en trois mois pour son premier roman, ce n'est pas réellement surprenant : il a d'abord reçu le prix du meilleur roman en breton dans le cadre des Priziou de France 3, puis le prix littéraire du Bono sur Brezhoweb. Quiconque a vécu à la campagne a conscience des bouleversements qui se sont produits depuis des années en milieu rural. Les exploitations agricoles se sont agrandies. Les agriculteurs ont investi dans de puissants tracteurs et des machines de plus en plus et sophistiquées. Ils ont développé le hors-sol et construit de grands ateliers pour élever veaux, volailles et cochons… Et ils se sont endettés. Bien des livres d'économie ou de sociologie ont analysé cette révolution agricole : il y avait matière à le faire, et cela a été bien fait.
Mais que disent toutes ces études du vécu de tous ceux qui ont connu ce grand chambardement au quotidien ? Nombre d'exploitants ont bien sûr bien tiré leur épingle du jeu et ont réussi, en apparence tout au moins. Mais combien d'autres ont accumulé les soucis et les ennuis ? La modernisation a brisé des vies. Depuis longtemps je me demande pourquoi les écrivains, qu'ils s’expriment en français ou en breton, sont finalement assez peu nombreux à avoir rendu compte de ces réalités et de ces transformations-là. Et pourquoi les réalisateurs et cinéastes l'ont encore moins fait.
Riwal Huon est désormais l’un de ceux qui en ont parlé, et bien parlé. Le titre de son roman, "Ar marc'h glas", n'est pas si simple à traduire en français : disons que ce "cheval bleu" désigne métaphoriquement le premier coin de ciel bleu qui surgit des nuages après la pluie. Le livre est rédigé à la première personne. On se dit que l'auteur a bien dû être le témoin direct d'un bon nombre des faits qu'il décrit, mais il s'agit bien d'une fiction. Enfant, il a connu l'époque où l'on étalait toujours la récolte de blé dans les greniers et où l’on cueillait les mûres en famille le long des talus. Le village de Kerango était un havre de paix pour des gamins. Mais l'horizon s'est progressivement assombri. On ne prenait plus le temps de ramasser les pommes du verger. Le père s’est mis à boire et la mère est devenue bien soucieuse. Les lettres recommandées tombaient tous les jours comme autant de coups de "penn-baz" sur la tête. La famille s’est résolue à migrer vers la ville. "La fête est finie".
La première partie du roman décrit donc la ruine et la déchéance de ces petits paysans qui vont petit à petit s'habituer à vivre au troisième étage d'un immeuble dans la périphérie de Carhaix. Riwal Huon n’a besoin que de détails pour révéler une ambiance et un contexte : le bourdonnement d'un tracteur, l'odeur aigre du vin rouge, le parfum de la jeune voisine descendant les escaliers… Il raconte l'étonnement de toute une famille de voir arriver l'aîné en vacances en compagnie d'une jeune fille qui de surcroît ne parle que le roumain : cela ne s'était encore jamais vu.
On ne peut pourtant pas qualifier ce roman de social. L’amour y tient une place de tous les instants. Amours anciennes ou à peine écloses. Celles dont on prend connaissance par hasard et celles dont on est le premier témoin. Amours douloureuses et cruelles, quand elles induisent des années de prison. Amours cachées et croisées, quand un artisan prend le prétexte de la solidarité pour retrouver la sœur de sa première femme à 600 kilomètres de chez lui. En fréquentant une bande de copains au café "Bonne Nouvelle", là-bas dans le sud, le narrateur lui-même va tomber amoureux. Il faut croire que les bonnes nouvelles ne perdurent pas.
Riwal Huon sait ce qu'implique le travail manuel, et l'on voit un peu trop bien quelquefois qu'il a élaboré "Ar marc'h glas" à la manière d'un puzzle dont il divulgue les éléments l'un après l'autre. Il sait cependant rester discret pour conter par petites touches l'âpre destinée d'une danseuse classique, légèrement boiteuse et déjà mère, épousant un agriculteur qui ne supporte pas d'entendre du Mozart à la radio. Son roman n'est pas noir non plus, même si l'imprévu ou les tensions affleurent à tout moment. C'est le récit d'une vie de jeune qui se déploie sur une quinzaine d'années… Certaines situations ne sont d'ailleurs peut-être pas assez bien exploitées : comme dans les histoires de Maman Mathilde, on aurait parfois aimé en savoir un peu plus.
Riwal Huon est issu d'une famille d'écrivains de langue bretonne. Il s'exprime avec aisance. On le sent parfois tiraillé entre Riwal_Huon_2une norme supposée et l'usage qui prévaut au quotidien chez les bretonnants, au point qu'il en vient à utiliser quelquefois des doublons. À l’opposé de bien des écrivains patentés, il n'hésite pas à dialectaliser son breton et intègre volontiers des formes de badume dans son récit ("'blam' betra", par exemple au lieu de "abalamour da betra"). En matière de tutoiement et de vouvoiement, il respecte les usages en vigueur dans le centre Bretagne, mais il lui arrive de les mêler dans la même phrase. Il n'élude pas complètement le contexte sociolinguistique (et c'est heureux) ni le fait que le breton n'est pas la seule langue qui se parle en Basse-Bretagne. Je ne sais pas très bien comment son roman franchirait l'épreuve de la traduction. En breton, il sonne plutôt juste. Finalement, la question qu'on voudrait poser à l'auteur n'est que de savoir pourquoi a-t-il si longtemps attendu pour publier son premier livre ?

Une version en breton de ce compte-rendu paraît cette semaine dans la revue Brud Nevez (téléchargeable) sous le titre "Buheziou foeltret".

Riwal Huon. Ar marc'h glas. Aux éditions Al Liamm.

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Votre blog est impressionnant autant sur le fond que sur la forme. Chapeau bas !
Un correspondant occitan, février 2020.

Trugarez deoc'h evit ho plog dedennus-kaer. [Merci pour votre blog fort intéressant].
Studier e Roazhon ha kelenner brezhoneg ivez. Miz gouere 2020. [Étudiant à Rennes et enseignant de breton. Juillet 2020].

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