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Le blog "langue-bretonne.org"
14 avril 2011

Berlin Vichy Bretagne

Ce qui m’a d’abord surpris dans ce documentaire diffusé samedi dernier sur France 3 Bretagne, puis lundi soir sur France 3 national, c’est son intitulé. Berlin a été et est redevenu la capitale d’un grand pays. Vichy a été capitale épisodique de la France. La Bretagne, apparemment, n'est pas (n'était pas ?) identifiée comme en ayant une. Serait-elle une capitale en soi ? Ou est-ce déjà l'indice que l'axe Berlin-Vichy-Rennes n'a pas vraiment existé ?
L'axe Berlin-Vichy est avéré, et dans le film d'Hubert Béasse les images de Montoire le confirment amplement. Ce sont (et pour reprendre la terminologie du film) les axes Berlin-Bretagne et Vichy-Bretagne que le réalisateur vise à explorer, et ces deux axes-là se croisent et s'entrecroisent. De ce point de vue-là, le documentaire propose une synthèse d'autant plus intéressante qu'elle s'appuie essentiellement sur des images d'archives, qui sont loin d'être aussi connues que celles de l'entrevue entre Hitler et Pétain en octobre 1940 et sont parfois même inédites.

Une histoire de l'autonomisme
La question que se pose H. Béasse est de savoir quelle est l’importance de la question bretonne dans les rapports entre Vichy et Berlin entre 1940 et 1944. C'est une vraie question d'histoire qui tient à l'existence en Bretagne, dès l'entre-deux-guerres déjà, d'un Emzao ou mouvement breton qui s'exprime aussi bien sur le plan politique que sur le plan linguistique et culturel. Le début du film montre bien à cet égard les connexions qui s'établissent dès le milieu des années 30 entre militants bretons voulant faire la nique à la France d'une part et celtisants allemands au service du Reich d'autre part.
Le film se focalise sur les principaux événements qui ont marqué l'histoire de l'autonomisme breton pendant la guerre. Après le flop de la déclaration des Mordrel et cie à Pontivy, il n'est plus question d'indépendance sous l'égide du Reich, mais les Allemands continuent d'instrumentaliser les Bretons pour faire pression sur Vichy. Les autonomistes obtiennent quelques satisfactions de la part de l'Occupant, comme la création d'émissions en langue bretonne (sans que soit cependant signalé que la station de Rennes-Bretagne n'est qu'un décrochage de Radio-Paris) ou la création de l'Institut Celtique (qui, sous la présidence de Roparz Hemon, a tout d'un gouvernement en gestation).
Vichy se lance dans une politique régionaliste qui n'est quand même pas aussi hardie que l'affirme le film, mais qui lui permet de reprendre la main avec la création d'une région Bretagne à 4 départements (qui ne suscite d'ailleurs pas de réactions particulières de la part du mouvement breton de l'époque) et celle du Comité Consultatif de Bretagne (dont on ne dit pas que l'idée en a été soufflée au Préfet Quénette par Yann Fouéré).

Un mouvement breton collaborationniste
Si le contexte national et international est bien évoqué, c'est moins le cas pour le contexte régional et on ne perçoit guère, par exemple, ni l'état de l'opinion publique bretonne ni la montée en puissance de la Résistance. Le film contredit en tout cas de bout en bout l'assertion selon laquelle seule une toute petite partie du mouvement breton a collaboré pendant la guerre. Il est exact que le nombre de ceux qui s'engagent militairement sous uniforme allemand dans la Bezen Perrot n'est que de 70 à 80 militants.
Mais le mouvement politique et le mouvement linguistique aussi ont été très largement collaborationnistes. C'est le cas du PNB, même sous la direction des frères Delaporte, seul parti autonomiste organisé et structuré à l'époque. Et sous le leadership de Roparz Hemon, c'est également le cas des intellectuels et écrivains bretonnants d'inspiration nationaliste. Il est dommage à cet égard que le film ne dise rien de ceux qui ont été réfractaires. On devine bien par contre l'importance que revêt à ce moment la question de la langue bretonne, qu'elle soit explicite ou sous-jacente.
Sur toute cette histoire, "Berlin Vichy Bretagne" n'apporte guère de révélation. Les historiens avaient déjà eu accès aux archives et ont restitué les résultats de leurs recherches dans les travaux qu'ils ont publiés ou dans les colloques qu'ils ont organisés. Le point de départ du film est de toute évidence "L'hermine et la croix gammée", le livre de Georges Cadiou (très à l'aise ici, et mordant) : il est vrai que le journaliste et le réalisateur avaient déjà travaillé ensemble à des documentaires sur le cyclisme breton pour TV Breizh à ses débuts. Ce film est donc le premier documentaire historique d'Hubert Béasse. C'est aussi la première fois qu'un documentaire est spécifiquement consacré à cette période troublée de l'histoire bretonne, et ce n'est pas rien. Le résultat est tout à fait probant, mais manque peut-être un peu de dynamique.

Questions sur des images
Tous les historiens qui ont été invités à intervenir sont filmés en couleur. Pour le reste, le film est en noir et blanc. Ça va de soi pour les archives. Les reconstitutions aussi sont filmées en noir et blanc. Car il y en a ! J'avoue avoir écarquillé les yeux lorsque j'ai vu les premières images des enregistrements radio en breton à Rennes. Je savais bien qu'il n'y avait pas d'archives (en dehors des archives papier), même pas d'archives sonores. On ne met certes pas longtemps à reconnaître le visage et la voix des comédiens. Mais comme le film n'est pas présenté comme un docu-fiction, ces reconstitutions auraient dû être annoncées.
Les images de fin, sur le lancement des premières émissions en langue bretonne de Radio-Quimerc'h par Pierre-Jakez Hélias à la Libération, posent également problème du point de vue de leur véracité historique : ce sont exactement les mêmes que celles qu'on a vues précédemment pour le démarrage des émissions en breton de Rennes-Bretagne sous l'Occupation ! Quand il traite d'histoire, un réalisateur devrait s'imposer les mêmes règles que les historiens. Une même archive ne peut pas être ainsi utilisée dans deux contextes historiques différents.

La réaction d'un réalisateur
J'avais commencé la rédaction de ce compte rendu lorsque j'ai reçu un mail d'Ariel Nathan, réalisateur à Rennes, qui témoignait d'une petite impatience à mon égard (Merci). Je reproduis ici son propos :

  • Je te sais suffisamment attentif à l'actualité pour m'étonner du silence de ton blog à propos de la programmation du film d'Hubert Béasse "Berlin, Vichy, Bretagne" sur les antennes (Région et national) de France 3 les 9 et 11 avril. Peut-être ai-je raté un article ?
Le travail sur ce sujet est si rare qu'on doit d'abord se féliciter de cette réalisation audiovisuelle, d'autant que l'auteur a su retracer avec précision les plans de l'Allemagne Hitlérienne en direction des minorités régionales en Europe.
  • Avec une utilisation très riche des archives et des témoignages d'historiens, le film rappelle comment une minorité de militants bretons s'est égarée dans la collaboration avec l'occupant au nom d'une revendication indépendantiste. On peut regretter que la reconstitution d'archives ne soit pas signalée au spectateur comme telle mais on les reconnaît aisément quand même. La thèse de l'auteur peut aussi être discutée : dans quelle mesure les dirigeants collaborationnistes qui finirent leur guerre à Berlin furent-ils "manipulés " et dans quelle mesure adhérèrent-ils, dès avant la guerre à l'idéologie nazie ?
  • À trop présenter ces défenseurs de la langue Bretonne comme des "militants culturels" on oublie trop ce qu'ils écrivaient et à quel point ils intégraient des notions de supériorité raciale et pratiquaient le même antisémitisme que les ligues fascistes françaises. Le film de Béasse ne pouvait pas tout développer (et notamment comment la résistance fut aussi Bretonne !) mais il a le grand mérite d'éclairer une partie de l'histoire. Les témoins directs de cette période ont presque tous disparu et l'époque est révolue où l'on assimilait outrageusement tous les militants de la langue bretonne à des "Breizh atao nazis".

  • Le temps me paraît venu pour que le mouvement breton lui-même critique cette part de son passé. Ce film mérite une diffusion en milieu scolaire et j'attends que Madame Louarn, vice-présidente de la région Bretagne, débloque quelques crédits, de son côté, pour que "Berlin, Vichy, Bretagne" passe aussi dans toutes les classes de breton et fasse l'objet d'un doublage en breton. J'espère que ton blog qui accomplit un remarquable travail d'information pourra relayer cette proposition.

Voilà qui est fait.
Pour ma part, je voudrais souligner qu'il est très bien que ce soit la télévision régionale de service public qui ait produit le film d'Hubert Béasse. Mais il est quand même dommage qu'un tel film sur un tel sujet ait été diffusé le samedi en milieu d'après-midi sur France 3 en région et au national à 0 h 40. Je pose la question : pourquoi n'est-il jamais possible de diffuser un film comme celui-là en prime-time ? N'y aurait-il vraiment pas assez d'audience en Bretagne pour un sujet à ce point concernant ? On ne le saura jamais, puisqu'on ne fait jamais l'essai. Il fut un temps où c'était au moins possible en 2e partie de soirée…

Berlin Vichy Bretagne : un film documentaire écrit et réalisé par Hubert Béasse
. Coproduction : Génération vidéo / France Télévisions. Durée : 52'.

Il est possible de visionner le film pendant quelque temps sur internet : http://bretagne.france3.fr/documentaires/

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Votre blog est impressionnant autant sur le fond que sur la forme. Chapeau bas !
Un correspondant occitan, février 2020.

Trugarez deoc'h evit ho plog dedennus-kaer. [Merci pour votre blog fort intéressant].
Studier e Roazhon ha kelenner brezhoneg ivez. Miz gouere 2020. [Étudiant à Rennes et enseignant de breton. Juillet 2020].

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