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Le blog "langue-bretonne.org"
4 août 2025

Les mythologues en congrès à Brasparts visitent les lieux emblématiques de Bretagne

L'Ankou sur l'ossuaire de Brasparts. Photo DR.

L'Ankou sur l'ossuaire de Brasparts. Photo DR.

Après avoir suivi le matin les communications présentées dans la salle de Ti Menez Are à Brasparts, les congressistes ont effectué des « sorties » en car l’après-midi en vue de découvrir différents sites mythiques du Centre Bretagne. Cela allait de soi pour des mythologues.

 

Note de la rédaction.  Dans les épisodes précédents, les résumés des communications ont été repris depuis le programme officiel du 47e congrès de la Société de mythologie française à Brasparts. Les textes de cette page également : ces derniers ont été rédigés d’après Bernard de Parades. Légendes de l’Argoat, les monts d’Arrée, les montagnes noires. Éd. Jos, 1987, 95 p. Bernard de Parades (1921-2000) a pris part au collectage du patrimoine immatériel du pays nantais avant de s’installer à Quimper, où il devient avec Pierre-Jakez Hélias directeur et animateur du Festival de Cornouaille.

  

Mont Saint-Michel de Brasparts. Photo DR.

 

Mont-Saint-Michel de Brasparts

« Longtemps le Mont-Saint-Michel de Brasparts fut considéré comme le point le plus élevé de Bretagne. Mais on avait mesuré jusqu’à la croix du clocher de la chapelle… Alors, on lui préféra un sommet voisin, le Tuchen Kador, que les géographes nomment le Signal de Toussaines et qui culmine à 384 mètres. Malgré cette récente mise au point, le Mont-Saint-Michel garde son prestige et sa grande allure de haut lieu.

Et la route qui a remplacé le chemin de pierres roulantes permet d’admirer l’un des très beaux paysages de la Bretagne intérieure, ce Yeun Elez, qui a grandement fait jouer l’imagination des anciens Bretons. Au creux de la main de l’Arrée, ce cirque désolé se raccordant aux sommets d’alentour pouvait paraître un lieu trop sinistre pour tenter l’homme moderne.

Jusqu’en 1937, le site était une vaste tourbière, des étendues mornes, un désert d’herbes de marais au milieu duquel bouillonnait le Youdic, une mare croupissante où la légende plaçait l’une des portes de l’Enfer. Ne disait-on pas que nul vivant n’avait pu en mesurer la profondeur ! Anatole Le Braz a conté dans ses “Légendes de la mort”, comment on venait y précipiter les âmes des “conjurés, après les avoir fait passer dans le corps d’un chien noir. »

Note de la rédaction. Toussaines est la transcription approximative par homophonie du terme breton « Tuchenn », la colline.

 

Les pierres des Géants au Huelgoat. Photo DR
Huelgoat et les pierres des Géants

« Arrondis, façonnés de vieillesse, les rochers d’Huelgoat poussent à pleins prés et pleine forêt. Ils sortent de la terre et se vautrent comme des bêtes couchées. Tantôt seuls, tantôt en chaos amoncelés…

Le géologue, plus prosaïque, affirmera que certains blocs résistèrent aux acides humiques qui en émiettaient la gangue.

Patiemment, millénaire après millénaire, le ruissellement a emporté dans la vallée toute cette chape de sable et d’argile. Dépouillées et isolées, ces roches dévalèrent, culbutant les unes sur les autres pour former ce chaos où les vocables vont du diable à la Vierge, parfois devenues équilibristes, comme la Roche tremblante ou le Champignon. Certaines, à moitié enterrées, sont restées sur les hauteurs : ainsi la Roche Cintrée qui regarde tout le vaste horizon de la forêt. »

 

 

Saint-Herbot, le bouvier. Photo DR
Saint Herbot, le bouvier

Dans un vallon au bas du Rusquec, un jour, un pauvre moine vint construire son ermitage. Il arrivait de Berrien d’où les femmes l’avaient chassé à coups de pierres, parce qu’il catéchisait à l’excès leurs maris. Pour les punir, le moine avait prédit que, désormais nul pouvoir, fût-il surnaturel, ne pourrait débarrasser Berrien des pierres qui encombraient son sol…

Geor, le propriétaire du Rusquec, bien que païen, n’accueillit pas trop mal l’ermite. Il lui prêta même une paire de bœufs blancs pour le charroi des pierres de son logis. Mais bientôt le géant remarqua que ses fermiers, au lieu de travailler, préféraient réciter les prières et chanter les cantiques du saint. Il en était de même de sa femme et de sa fille que l’ermite avait baptisées.

Geor entendait rester maître chez lui et le plus simple était donc d’envoyer Saint Herbot jouir du délice du Paradis des anges. Il choisit une nuit sans lune où l’ermite dormait en toute quiétude. En levant sa masse pour l’écraser, il glissa et tomba en avant sur la tour de l’église. La flèche, qui existait alors, lui défonça l’estomac. Il put se dégager en la renversant, et se traînant jusqu’à la lande proche, il rendit un terrible dernier soupir. Les paysans l’enterrèrent dans une fosse où son corps fut replié sept fois sur lui-même. Des pierres assemblées recouvrirent le tout en un tumulus que les montagnards nomment toujours Bez Geor. »

Note : "Bez Geor" : La tombe de Geor.

 

 

À Lannédern : Saint Edern et son cerf, souvenir lointain de Merlin sortant du bois, la belle croix celtique du cimetière, l’Ankou menaçant. Photos : DR

À Lannédern, Saint Edern et son cerf

« L’un des beaux ensemble cornouaillais de l’Arrée est celui de Lannédern, dont le nom garde la mémoire d’un curieux saint de légende dorée. Dans le cimetière entourant l’église, le calvaire est flanqué d’un moine chevauchant un cerf. C’est saint Edern, un ermite qui mourut en ce lieu et dont le gisant, les pieds posés sur un dix-cors, se trouve au bas de l’église. Une partie de sa légende se raconte en six panneaux placés au mur d’un bras sud du transept. »

 

Visite du site de l’ancienne abbaye de Landévennec. Photo DR
L’ancienne abbaye de Landévennec

Fondée au tournant des 5e et 6e siècles, selon la légende, par saint Guénolé et onze disciples, l’abbaye de Landévennec est la fondation monastique la plus ancienne attestée en Bretagne. L’ancienne abbaye est aujourd’hui un site archéologique et un musée. Près de 25 ans de fouilles y ont révélé treize siècles d’histoire bretonne.

« C’est l’histoire de la Bretagne qui se dévoile : migrations des « Bretons » en Armorique et naissance de la « petite » Bretagne, expansion de la vie monastique en Occident, rayonnement culturel des monastères au siècle de Charlemagne, invasions normandes, grandeurs et vicissitudes de la vie monastique du Moyen Âge à nos jours dans une Bretagne en constant changement. Des fac-similés de manuscrits, un pavement du Xe siècle, un sarcophage en chêne du IXe siècle unique en Europe, un atelier d’écriture médiéval reconstitué et de nombreux objets découverts en fouilles accompagnent le visiteur dans la découverte de cette histoire mouvementée.

 

Cliché fourni par la cidrerie. Photo DR
La cidrerie de Rozavern à Telgruc-sur-Mer

Nicolas Mazeau et Jennifer Scouarnec développent et mettent en valeur la gastronomie bretonne par leurs produits issus de la pomme. Cette halte sans quitter totalement la mythologie (celle de la pomme est particulièrement riche) nous permet de découvrir des savoir-faire de tradition familiale et des effervescences naturelles.

 

Vue au sommet du Menez Hom. Photo DR
Le Menez Hom

La légende place au Menez-Hom le tombeau d’un ancien roi de Bretagne appelé Marc'h, parce qu’il était, dit-on, fort comme un cheval. Malheur à qui lui résistait, surtout si c’était une jolie fille ! Or, ce roi avait des côtés plus cléments. Il faisait volontiers l’aumône aux pauvres des chemins et avait une dévotion certaine pour Mme Marie du Ménez-Hom.

 

Sommet du clocher de la chapelle Sainte-Marie-du-Menez-Hom avec ses trois étages de balustrades et son dôme sommital à la romaine. Photo DR

La chapelle Sainte-Marie-du-Menez-Hom

« Quand il [le roi Marc’h] trépassa au plein milieu d’une orgie, Dieu le reçut très mal et parla même de le damner. La Vierge intervint tellement que le Seigneur transigea. Soit, dit Dieu, ton roi Marc'h ne sera pas damné ; mais son âme devra demeurer dans sa tombe jusqu’à ce que celle-ci soit assez haute pour permettre au roi de voir le clocher de ta chapelle. En mettant cette condition, Dieu pensait ainsi satisfaire à sa justice céleste, car, entre la tombe et la chapelle, il y avait un grand dos de lande.

Bien des jours plus tard, un mendiant passant dans cet endroit qui est connu sous le nom de Menik, rencontra une belle dame et lui demanda l’aumône. « Volontiers, mais d’abord faites comme moi. Prenez une de ces pierres et déposez-la sur cette tombe. En outre, chaque fois que vous passerez par ici, faites la même chose et dites-le aux alentours. L’âme du roi Marc'h, enfermée ici, sera sauvée le jour où, de ce tas de pierres, elle pourra voir le clocher de la chapelle Sainte-Marie. » Pour être si bien renseignée des choses de l’au-delà, la belle dame ne pouvait être que la Vierge elle-même. »

 

La Chasse de Saint Hubert de Cast. Photo DR.

 

La Chasse de Saint-Hubert de Cast

« Au début de l’été 1958, un admirable groupe présentant la chasse de saint Hubert quittait le mur du presbytère de Cast où elle était scellée vaille que vaille pour être placée sur un entablement de granit et de schiste monté dans le placître de l’église. Cet ensemble venait remplacer une rurale bascule publique. Aujourd’hui, la chasse saint Hubert a fait du placître de Cast, l’un des plus curieux de Bretagne.

On admire les personnages : le saint, tête nue, épée au côté, vêtu d’un pourpoint et d’une culotte à crevés, le valet aussi élégant avec son chapeau et sa collerette. Ce sculpteur de Cast dont le nom est inconnu, était de plus un bon. »

 

Médaillon de la chaire de l’église saint Ronan représentant la rencontre entre le cortège funèbre de Saint Ronan et la Keben, qui s’apprête à décorner le bœuf. Photo DR.

 

Locronan. Visite guidée par Hervé Le Bihan

« Pour connaitre la légende de saint Ronan, il faut d’abord la déchiffrer sur la chaire à prêcher de l’église paroissiale. Une dizaine de médaillons, hauts en couleurs, vous la contera au goût du XVIIIe siècle, avec des paysans en bragou braz et en chupens, aussi des sergents de justice en habits de mousquetaires.

Selon les hagiographes, saint Ronan aurait vécu bien plus tôt, aux alentours du VIe siècle, en ces temps où les Celtes passaient couramment la mer sur des coracles de peaux. Un jour, dans l’île d’Irlande, alors qu’il était en prière, un ange vint lui dire “Quitte ce lieu, pour sauver ton âme. Il te faut habiter en Petite Bretagne.” Alors, Ronan traversa la mer sur une barque de pierre et, après des essais malheureux à Molène puis en Léon, s’établit dans le bois du Nevet, au fond de la baie de Douarnenez ».

Note de la rédaction. Selon André-Yves Bourgès, dans le Grand dictionnaire historique des saints et saintes de Bretagne de Bernard Tanguy (éd. Skol Vreizh) "la vita Ronani a été composée […] sans doute dans le premier tiers du [XIIIe] siècle […] par un chanoine quimpérois ou par l'évêque Raynaud." 

 

La Pieta sur le calvaire de Brasparts. La Vierge et deux saintes femmes soutiennent le Christ. Photo DR

Notre-Dame-et-Saint-Tugen de Brasparts

Le calvaire de l’enclos paroissial, situé près du porche sud (XVIe siècle) comporte, en haut, le crucifix et au revers l’Ecce Homo. Sous la croix, Saint Michel terrasse le dragon et au-dessous une étrange pietà, la Vierge et deux saintes femmes soutiennent le Christ dans une attitude hiératique.

 

Charles Le Dréau (de profil au centre) présentant l’ossuaire de Brasparts aux congressistes. Photo DR.
L’église paroissiale et l’ossuaire de Brasparts

Une représentation de l’Ankou telle qu’elle est sculptée sur l’ossuaire de Brasparts figure bel et bien sur la page de couverture du programme du 47e congrès de la SMF, bien que sans autre mention.

Comme les organisateurs ont eu la bonne idée de solliciter un habitant de la commune, l’ami Charlez an Dreo (en breton), Charles Le Dréau à l’état-civil, considéré comme par les organisateurs comme étant l'un "des Anciens" (photo de gauche DR), pour accompagner les congressistes lors de la visite (improvisée ?) de l’enclos paroissial.

Ils ont pu non seulement voir l’Ankou de visu (photo en haut de page), mais aussi une remarquable Pieta (ci-dessus) sur le calvaire en pierre de Kersanton.  

 

Charles Le Dréau présentant l’église de Brasparts aux congressistes. Photo DR.

 

L’église actuelle est dédiée à la Vierge Marie et à Saint Tugen. Bernard Tanguy consacre deux colonnes à ce dernier (p. 626-627) dans le récent Grand dictionnaire historique des saints et saintes de Bretagne (éd. Skol Vreizh). Sa construction avait débuté en 1540, en remplacement de la précédente en mauvais état, mais ne s’était achevée que près d’un siècle plus tard, en 1623.

Elle se signale par son mobilier, dont un ancien catafalque, et d’anciens vitraux remarquables, en particulier celui du nord datant de 1543. Si vous aussi, cher lecteur, vous voulez en savoir plus sur cet ensemble architectural, rendez-vous, par exemple sur la page Wikipedia qui lui est consacrée.

 

Les congressistes de la SMF : des échanges aussi dans la convivialité. Photo DR.
Conclusion

Je reconnais que je ne suis pas expert en mythologie, et c’est ce qui m’a intéressé dans cette restitution — en cinq épisodes, mine de rien — du congrès de Brasparts. Je n’ai pas assisté au congrès et me suis limité à y faire écho sur la base de la documentation qui m’a été transmise. La mythologie y apparaît comme une discipline à part entière, mais je ne vois pas bien comment elle se situe entre l’étude du folklore, l’ethnologie, l’histoire, la sociolinguistique et l’anthropologie. Je suis pour ma part sceptique sur les essais de reconstitution du gaulois ancien.

Les communications présentées au congrès de Brasparts se fondent apparemment sur des études de cas. Une publication des actes du congrès est-elle prévue ? Aucune indication n’est fournie à ce sujet dans le programme. Il est à souhaiter qu’elle ait lieu pour que tout un chacun puisse prendre connaissance de l’intégralité des analyses présentées par les différents intervenants et de la contribution qu’elles peuvent apporter à un renforcement d’une axiomatisation de la discipline.

Sur son site, la Société de Mythologie française (SMF) se présente comme une société savante qui a pour vocation d’inventorier, d’étudier et de promouvoir le patrimoine légendaire français sous toutes ses formes : le spectre paraît très large. Il existe un Bulletin de la société dont on peut se procurer la collection complète et auquel on peut s’abonner. Avis aux amateurs.

J’observe que les mythologues réunis à Brasparts savent aussi se retrouver dans la convivialité autour d’un pot (photo ci-dessus), comme la plupart des chercheurs sans aucun doute. C’est bon signe.

 

 

Commentaires
Y
Merci beaucoup pour ce compte-rendu.<br /> <br /> Une coquille à corriger... Il conviendrait de remplacer "acides humides" par "acides humiques"... Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Acide_humique ;-) « An hini ac’hanoc’h a zo dibec’h, eñ da gentañ ra daolo outi ur maen ». N'eo ket me eo !
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F
Trugarez, Youenn, Reizet eo bet ganin. Fañch Broudic
Le blog "langue-bretonne.org"
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Votre blog est impressionnant autant sur le fond que sur la forme. Chapeau bas !
Un correspondant occitan, février 2020.

Trugarez deoc'h evit ho plog dedennus-kaer. [Merci pour votre blog fort intéressant].
Studier e Roazhon ha kelenner brezhoneg ivez. Miz gouere 2020. [Étudiant à Rennes et enseignant de breton. Juillet 2020].

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