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Le sociologue brestois André Rousseau intervient à son tour dans le débat déclenché par les chroniques publiées par l'auteur et juriste Yvon Ollivier sur le site de l'Agence Bretagne Presse et dans lesquelles il accuse la région Bretagne de "résignation" face la pandémie du Covid-19 et de ne pas oser s'affirmer face au pouvoir parisien. Yvon Ollivier s'appuie pour cela sur une citation du juriste allemand Carl Schmitt (1888-1985) selon lequel "est souverain qui décide la situation exceptionnelle".

Je me suis moi-même étonné sur ce blog (voir les deux messages précédents) que l'on puisse se prévaloir d'un tel "fameux adage" pour promouvoir l'idée d'un "vrai pouvoir breton", autrement dit un pouvoir régional démocratique certes, mais souverain, autrement dit une forme de pouvoir fort ou autoritaire, comme on voudra, qui saurait faire valoir les "velléités d'émancipation" de la Bretagne.

La contribution d'André Rousseau présente l'intérêt de mettre en perspective et de confronter la demande de transformation institutionnelle de la région Bretagne, telle que la formule Yvon Ollivier, à la pensée politique de Carl Schmitt tout au long du XXe siècle. Il a bien voulu me transmettre le texte suivant en vue de sa publication sur ce blog, ce dont je le remercie. Les notes se trouvent en bas de page.

F.B.

Qui est André Rousseau ? En photo ci-dessus, et voir sa bio-bibliographie en bas de page.

D’Yvon Ollivier à Carl Schmitt. Et retour

Faire référence à Carl Schmitt pour demander une action plus volontaire et autonome du Conseil régional de Bretagne dans le contexte de la pandémie semble un peu étrange. Que ce penseur allemand qui occupe une place importante dans la philosophie politique ou le droit se soit voué à justifier Hitler et le nazisme n’est pas le plus important, et ceci n’empêche ni de le lire ni de le discuter. 

Mais si l’on se réfère un peu sérieusement à sa critique de la démocratie libérale et à sa théorie de l’exception, situation inextricable ou dramatique d’où seul un homme providentiel peut nous sortir, on voit mal l’actuel président de la région tenir ce rôle et dire, de sa seule autorité charismatique, ce qu’il convient de faire en cessant d’attendre les directives de l’État. D’ailleurs, Yvon Ollivier se garde bien d’esquisser des idées sur ce qu’il conviendrait de faire. L’appel fait donc incongru.

Mais c’est sur le fond que l’évocation de la théorie de la « décision en situation d’exception » appelle quelques remarques.

Carl Schmitt en bref, mais pas forcément « pour les nuls »

Un mot d’abord, pour comprendre ce qui va être dit de la théorie de Schmitt. Le contexte politique est celui de la République de Weimar, après 1918. Elle fut un moment de grande faiblesse de l’État et un enchevêtrement de courants politiques dont aucun ne pouvait s’imposer. Situation qui n’est pas sans analogie avec le contexte dans lequel le philosophe anglais Hobbes développa son idée d’un Léviathan venant d’autorité mettre fin à la « guerre de tous contre tous ». Hobbes résumait son propos dans l’adage (qui vise notamment les religions) : « c’est l’autorité qui fait loi » (1), pas la vérité. Et Schmitt accordait un rôle central à cette idée.

Le libéralisme politique, voilà l’ennemi

Placer cet axiome au centre d’une philosophie politique au début du XXe siècle, c’est pour Schmitt, s’en prendre au libéralisme politique, pour lequel la loi (la « décision ») résulte de la délibération publique, d’où il ressort un bien commun (au sens non de bien absolu, mais de bien acceptable par la majorité) qui écarte arbitraire et despotisme. La délibération citoyenne (civisme) et publique établit la légalité (constitution et lois). Cette vision libérale du politique est le fonds commun de la culture politique européenne. Toute la philosophie politique de Schmitt est une arme de guerre contre elle. 

La démocratie libérale ne supprime pas d’autorité les conflits : par exemple l’avortement est légal, mais on peut ne pas le juger moral et le dire… Elle n’est pas non plus incontestée globalement. On voit à l’œuvre, aujourd’hui en Pologne ou en Hongrie, pourtant membres de l’Union européenne, de vives contestations du libéralisme politique ; les courants populistes passent ou veulent passer au-dessus de la légalité pour contester la légitimité, au motif qu’une « élite » s’est approprié la décision politique, et qu’elle se couche devant les exigences des marchés financiers. Le « peuple » (en tout cas ceux qui parlent en son nom) conteste la démocratie représentative et le « parlementarisme » stérile. Tout ceci n’est pas sans rappeler le climat de la république de Weimar.

Que mettre à la place du droit au sens libéral ?

C’est là que Schmitt se met à dire tout haut que le droit positif est une fiction, qu’on ne peut se passer d’une idée du bien (c’est en ce sens qu’il veut un retour à une « théologie politique »), et que la démocratie, malgré toutes les procédures qui la bordent, n’a pas de contenu, qu’elle n’est ni « motivée » ni « motivante » et que finalement, le législateur y fonctionne comme un despote. La démocratie libérale ne reconnaît pas de « valeurs », elle baigne dans le relativisme et ce que Schmitt appelait « une métaphysique de l’indécision ». 

On comprend à ce point que le « décisionisme » en situation critique n’est pas seulement une manière de dire : « c’est comme cela qu’il faut faire, c’est moi qui vous le dis ». Il s’agit de recréer un « ordre nouveau » — idée et expression qui ont fait flores chez les inspirateurs de Vichy, dans les années 1930, et aussi dans la « nouvelle droite » des années 1960 — et de l’annoncer de manière telle qu’on soit suivi (2).

Décider à la manière schmittienne, c’est donc moins élargir ses capacités d’initiative, que renverser la table et, répudiant l’indécision morale, reconstruire des normes nouvelles. On voit mal le Conseil régional dans ce rôle, et en ce sens la critique de Yvon Ollivier est juste. Mais pour contester « Ceux qui ont renoncé à la Bretagne », il demeure étrange de mobiliser un philosophe qui, sans regret jusqu’à sa mort en 1985, a vu en Hitler et le national-socialisme la réalisation de sa théorie et qui les a soutenus par la plume, la parole et l’adhésion.

La région Bretagne est-elle sous-gouvernée ?

Si je devais me faire schmittien pour critiquer le discours actuel de la région, je m’inspirerais plutôt d’une des conséquences de la critique de la démocratie libérale évoquée plus haut. En fourrant tout et son contraire dans le droit, celle-ci finit par devenir le règne des intérêts particuliers et de l’utilité. « Renforcer l’attractivité de la Bretagne » objectif cardinal de la Région, ou vouloir « une région où il fait bon vivre » ne sont pas des idées en soi stupides, mais leur banalité ne répond peut-être pas à ce qu’on attend d’une mobilisation politique. 

À mes risques et périls, j’ajouterai que je ne vois pas bien si la sauvegarde de l’identité bretonne remplit ce vide, ou ne fait que le dissimuler. Qu’il faille habiller, comme le font les textes de la Région Bretagne, le budget de la culture sous « attractivité » et celui des langues sous la ligne « formation » me semble, au choix, incongru, hypocrite, amalgame entre valeurs culturelles et économie, bref purement utilitariste ; et par-dessus tout, c’est très peu « schmittien », je l’accorde à Yvon Ollivier.

La Région fonctionnant comme une entreprise, entièrement vouée à l’utilité, au pragmatisme et aux compromis d’intérêts, c’est à la fois peu enthousiasmant et peu « souverain ». Ce n’est pas le seul domaine où la démocratie représentative libérale peut se perfectionner !

Mais faut-il pour autant estimer comme l’a fait Schmitt que, pour réenchanter un monde bureaucratisé, le nationalisme et le fascisme soient les meilleurs candidats ? Pour Schmitt, ils réalisent parfaitement l’essence de la politique qui est de désigner clairement des amis et des ennemis. Et l’on a pu nommer l’époque de Schmitt celle de la « brutalisation de la vie politique », c’est-à-dire un État totalitaire renonçant à l’autonomie de la société assurée par la civilité, auquel s’ajoutent l’incarnation du peuple par un « chef » et la répression violente de tous ceux qui persistent dans des « idées décadentes ».

La conception de la souveraineté selon Carl Schmitt

En adhérant au nazisme, Schmitt renonçait au moins en partie à sa théorie d’un droit qui résulterait de la « décision ».Le Führer et sa parole sont bien l’incarnation de la nation, mais le droit se concrétise non pas dans des normes, mais dans de multiples communautés (famille, armée, parti, entreprise, médias…), dont la convergence est assurée non pas grâce à l’uniformité du droit, mais parce qu’elles sont au service de l’ordre nouveau. 

Ordre nouveau qui ressemble furieusement à un ordre médiéval corporatif réunissant État au service du Führer, mouvement (le parti) et le peuple, qui est une communauté identifiée à son chef et sous son emprise. Les principes du droit sont inexistants, puisqu’ils sont contenus dans les « décisions » du guide qui assure la présence de l’être invisible de l’idée nationale. Il s’agit de les appliquer : dans la famille (assurant la pureté raciale), dans l’économie libérée des juifs (l’ennemi par excellence), auxquels il faut substituer un nouveau peuple de Dieu, et aussi la guerre contre les démocraties libérales.

Suspecté et contesté en 1935 par les idéologues nazis, en raison de son appartenance au catholicisme, Schmitt n’a pas pour autant pris de distance par rapport au régime hitlérien. Pour la question qui est à l’origine de cette note, je dois préciser que, dans son évolution ultérieure, Schmitt a nuancé fortement sa conception de la « souveraineté » qui obsède tant Yvon Ollivier. 

Il tirait cette conception de Hobbes, mais avec le temps il s’est rendu compte que l’adage hobbesien d’un droit insensible à la question du vrai était au service de l’individualisme et de la liberté de conscience, donc des intérêts privés, contribuant ainsi à réduire l’État à sa fonction technique. Il développa alors l’idée de la fin des États et de l’équilibre des puissances, en leur substituant l’idée d’un Reich organisé par l’Allemagne et autour d’elle. 

Conclusion : un pouvoir régional démocratique peut-il être souverain ?

Alors, que penser du « syllogisme » attribué à Fañch Broudic ? Ollivier, pour les besoins de sa cause, simplifie abusivement ce qu’on lui objecte. Ce n’est pas sa référence à Schmitt qui fait de lui un « autocrate ». D’ailleurs, son argument essentiel est celui-ci :

  • « J’invite Fañch Broudic à ne pas confondre souveraineté et démocratie, ce sont là deux choses différentes. Un pouvoir démocratique peut être plus ou moins souverain, il suffit juste de vouloir. Et c’est sur ce terrain-là que je me situe. La souveraineté est un effort de tous les jours. »

La dernière assertion semble une paraphrase de Renan : « La nation est un plébiscite de tous les jours ». Remplacer « plébiscite » par « effort » ou « volonté » ne change rien au fait que Schmitt concevait le perfectionnement de la république de Weimar et du rôle de son président sous la forme d’« une dictature plébiscitaire » qui se passerait de parlement. 

Demander à un pouvoir démocratique — par exemple régional — de faire preuve de souveraineté ne peut se réduire, du moins dans l’acception schmittienne de « souveraineté », à prendre de l’autonomie par rapport à l’État. Repeindre l’extension des compétences de la région et la régionalisation aux couleurs de Schmitt, donc dans une idéologie nationaliste, est un discours au minimum emphatique, peut-être même équivoque, voire suspect. Il serait plus clair de dire au président de l’institution régionale qu’on souhaite l’entendre proclamer la sécession de la Bretagne. On peut toujours rêver, entendre Yvon Ollivier se lamenter, ou penser que c’est plus sage ainsi.

Le syndrome du « manque de souveraineté » tel que décrit par Yvon Ollivier

Que l’on trouve l’État inefficace devant cette pandémie, cela se discute. Mais en conclure comme Ollivier ce qui suit me semble un peu ridicule :

  • « L’important pour moi est de mettre les mots sur la situation tragique dans laquelle nous nous trouvons, notamment sur le terrain des langues mais pas seulement. Nous sommes en passe de sortir de l’Histoire, pour une raison bien simple, le manque de souveraineté. C’est là le sens de mon engagement au service d’une souveraineté partagée pour la Bretagne et selon le mode le plus démocratique. Je souhaite que les Bretons décident des choses qui les concernent au premier chef. C’est selon moi une bonne définition de la démocratie. »

De nouveau l’appel à « souveraineté », sous l’égide de Schmitt, est aussi grandiloquent que le sentiment de tragédie. Tout ceci ne tient que dans une perspective nationaliste, revendiquée contre un « ennemi » qui ne peut être que français. Et le contenu de la « démocratie », associée à « souveraineté » dans ce passage — toujours si l’on est cohérent avec le sens de « souveraineté » chez Schmitt —, c’est en fait l’incarnation d’un peuple fasciné par son guide. 

S’il fallait résumer :

  • 1. Yvon Ollivier, scandalisé qu’on le suspecte d’être un autocrate, c’est un peu le pompier pyromane. 
  • 2. Le libéralisme politique a ses limites, mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. 

André Rousseau

Docteur en sociologie de l'Université de Louvain, André Rousseau a partagé sa vie professionnelle entre enseignement de sociologie et recherche sur les catholiques de France, puis dans une banque régionale en Bretagne. Chercheur associé au Centre de recherche bretonne et celtique, il a depuis 2005 repris ses travaux sur les catholiques et publié « Pour une sociologie de la crise catholique » (Éditions du CRBC, 2015).

Notes 

  • (1) En latin : « auctoritas, non veritas facit legem ».
  • (2) A ceux qui voudraient comprendre à cette lumière ce qui s’est passé en Bretagne dans les années 1930, je conseille de lire le livre de Mordrel, L’Essence de la Bretagne, dont la philosophie politique est exactement celle de Schmitt. Les élites bretonnes ont trahi, le peuple est avachi et se complaît dans des traditions folkloriques, le tempérament celte l’égare dans des discussions interminables et des divisions à l’infini. La force de « l’idée bretonne » réactivée par une nouvelle élite, peut faire se lever le peuple breton pour recouvrer son autonomie.
  • (3) C’est ce que Ouest France avait retenu d’un discours plutôt insipide du président lors d’une session du Conseil régional de Bretagne à Brest, il y a peu de temps.
  • (4) Ici encore, il est clair, à la lecture de Mordrel et de ses comparses, qu’il s’agissait pour eux, à la manière du fascisme français, de pallier l’impuissance d’un peuple breton incapable de se poser en pouvoir constituant, et de contourner la démocratie stérile pour « réparer le “malheur breton”.