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Le blog "langue-bretonne.org"
13 février 2024

L’enquête de France Culture sur le FLB : quelle histoire du terrorisme breton ?

Table-ronde-Qwartz-1.  Affiche Longueur d'ondes-1

J’ai de bonnes raisons de revenir sur les quatre émissions qu’a consacrées France Culture au FLB entre le 1er et le 4 janvier dernier. La première est que je vous ai annoncé que je le ferais (voir message du 14 janvier dernier). Depuis, une table ronde a eu lieu vendredi 9 février, au Quartz de Brest lors du 20e festival Longueur d’ondes (festival de la radio et de l’écoute). La Méridienne du Quartz était quasiment remplie d’un public plutôt jeune.

Le thème du débat : « Traiter des nationalismes en podcast » et comment recueillir des témoignages à la croisée des antagonismes nationalistes ? Les nationalismes concernés étaient le breton et le basque. Pour en parler, étaient présentes de gauche à droite sur la scène (photo : FB) :

  • Carole Lefrançois (de Télérama), modératrice
  • Myriam Prévost, auteure de huit podcasts d’une durée de 25′ environ sur le thème « Comment finir une guerre », sous-entendu au Pays basque, pour ARTE radio
  • et Kristel Le Pollotec, productrice d’une série de quatre épisodes d’une durée d’une heure sur le Front de libération de la Bretagne pour LSD (La série documentaire) sur France Culture.

De multiples différences peuvent ainsi être notées entre les deux nationalismes. La lutte armée au Pays basque était beaucoup mieux structurée qu’en Bretagne. Et s’il y avait une guerre là-bas, ici on n’en était quand même pas là. D’autre part, l’ETA a tué 857 personnes entre 1968 et 2011, dont la moitié de civils, alors que le nombre de morts du fait des actions du FLB-ARB n’est que de quelques unités. 

Kristel Le Pollotec-1

Un certain sensationnalisme

On ne risque pas de se méprendre sur l’enquête qu’a menée Kristel Le Pollotec (photo ci-dessus : FB) sur le Front de libération de la Bretagne. L’acronyme FLB ou sa déclinaison figurent dans le titre de chacun des quatre podcasts qu’elle a produits. Pour que les choses soient encore plus claires, chacun est présenté comme « une histoire du terrorisme breton ». Les sous-titres également se veulent explicites :

  • Les autonomistes et le clergé
  • Quand le FLB devient révolutionnaire
  • Les nationalistes bretons et la collaboration
  • La mise en scène d’une identité.

La manière dont sont présentées les émissions donne quand même l’impression qu’on ne peut pas parler du FLB sans tomber dans un certain sensationnalisme — il est vrai qu’il y a eu assez souvent matière à le faire. La productrice assure ainsi que son enquête sera « explosive », à l’image de son objet. Elle pensait que tout le monde connaissait le FLB, mais découvre que beaucoup n’en ont jamais entendu parler, ce qui n’est pas surprenant à trente ou quarante ans de distance.

Un retour du FLB dans l’actualité ?

Quoi de mieux dès lors que de pouvoir faire écho à l’incendie récent d’une résidence secondaire à Landunvez sur laquelle on découvre un tag du FLB. Ça n’a pas été le seul d’ailleurs, mais Kristel Le Pollotec ne s’est pas demandé et n’a pas demandé à qui que soit pour quelles raisons les FLB s’en prendraient désormais à des résidences secondaires. Le journaliste Régis Delanoë relativise en évoquant un non-sujet, une résurgence.

Roc-Tredudon-pylone

Les pylones ORTF et PTT du Roc'h-Trédudon après l'attentat nocture du FLB le 14 février 1974. Photo DR.

Le FLB dans l’histoire : l’option mimétique de la violence

Si le Front de libération de la Bretagne fait à nouveau l’actualité par intermittences, il est surtout désormais un sujet d’histoire. L’apparition des sigles FLB et ARB (Armée républicaine bretonne) date du milieu des années 1960, et c’est par mimétisme avec le FLN algérien que quelques militants font alors le choix de l’action violente.

C’est de l’histoire récente, comme en attestent les articles qui paraissent ces temps-ci sur le cinquantenaire de l’attentat retentissant du 24 février 1974 qui fit tomber l’émetteur ORTF du Roc'h-Trédudon. Kristel Le Pollotec l’évoque en deux phrases de commentaire, dont l’une consiste à comparer les Monts d’Arrée aux Hauts de Hurlevent, bien qu’elle y revienne ensuite de temps en temps. Ce ne serait pas un ratage, ça ?

Il est cependant bel et bien question des clandestins bretons dans ses émissions sur France Culture. Il s’agit de ceux qui ont fait parler la poudre dans toute la Bretagne — et ailleurs en France — jusqu’en l’an 2000, ce qui n’est pas banal du tout. Dans le solide « Dossier FLB » qu’ils ont publié en 2006, les journalistes Alain Cabon et Erwan Chartier considèrent à juste titre que cette suite impressionnante d’attentats a « indéniablement marqué l’Histoire (sic) bretonne contemporaine ».

Traces FLB épisode 1

Pour écouter le premier épisode, cliquer le lien

Des Bretons de Paris au FLB

Il n’y a pourtant guère d’inédit dans cette série radiophonique, et il ne pouvait y en avoir puisque Kristel Le Pollotec ne paraît découvrir son sujet qu’en l’explorant. Alors que des centaines de militants (et très peu de militantes) ont pris part aux actions du FLB, elle ne donne la parole qu’à deux d’entre eux, dont le discours était déjà bien connu. Le premier s’appelle Jean Bothorel : il intervient dans le premier épisode de la série. Bien qu’originaire de Plouvien, pas très loin de Brest, il admet qu’il ne connaissait que « très peu » la Bretagne et qu’il n’avait « aucune conscience » des réalités bretonnes, jusqu’à ce que le ministre Yvon Bourges lui confie en 1965 la direction d’un nouveau mensuel, Bretagne magazine.

Le journaliste, très proche des milieux gaullistes, fréquente les Bretons de Montparnasse, se radicalise et intègre un tout petit groupe qui se prévaut du FLB, dont on parlait déjà à la suite de l’attentat spectaculaire commis en avril 1968 contre le garage de la CRS 13 à Saint-Brieuc. 

Des recteurs plastiqueurs dont on ne dit pas grand-chose

À la fin de la même année, Bothorel et deux autres Bretons de Paris se déplacent en DS pour voler des explosifs. Le trio se fait facilement repérer et se fait avoir, reconnaît-il, « comme des bleus. » On pourrait quasiment dire des pieds nickelés. Le ministre de l’Intérieur, Raymond Marcellin, lui fait la leçon comme à un gamin.

Un mot tout de même sur les recteurs plastiqueurs de l’Évêché de Saint-Brieuc et Tréguier, car on n’en dit finalement pas grand-chose chose dans ce premier épisode de La série documentaire. Si ce n’est que le vicaire général se dit ahuri et ne cautionne « absolument pas une telle voie compromettante que nous réprouvons. » De toute évidence, ils ne l’avaient pas mis dans la confidence.

Traces FLB épisode 2

Pour écouter le 2e épisode, cliquer le lien

« Si l’on ne bouge pas, ça ne changera jamais »

Avec Jean-Charles Grall, dit Charlie, on entre dans le deuxième épisode et surtout dans une autre dimension. Comme elle aime bien le terme, Kristel Le Pollotec nous présente les années 70 comme étant également « une décennie explosive. » Sachez en outre que la dernière partie de son enquête sera « la plus explosive » puisqu’il « y sera question de l’identité bretonne ». On n’en attendait pas tant.

Quand il est invité à expliquer comment il a intégré le FLB, Charlie explique que ce fut « un long parcours, une lente prise de conscience […], l’aboutissement d’un raisonnement. C’est se rendre compte que si l’on ne bouge pas, ça ne changera jamais. » La productrice aurait pu lui faire remarquer que ça bougeait pourtant beaucoup en Bretagne ces années-là et que ce furent de durs combats et pas pour rien : la grève du Joint Français, celle du lait, la lutte antinucléaire de Plogoff… Erwan Chartier y ajoute les contestations du remembrement et la question de la construction de la caserne de Ty-Vougeret à Châteaulin. Le FLB a cherché à s’inscrire dans ce contexte.

« Il fallait faire quelque chose »

Dans ces années-là aussi, le FLB et l’ARB (devenue Armée révolutionnaire bretonne) entrent en action. Charlie Grall en est convaincu : il fallait « faire quelque chose. » C’est pour le moins un euphémisme et ce « quelque chose » ne sera pas anodin. L’option de la violence ayant été retenue, ont dès lors été ciblées les gendarmeries, les perceptions, les sous-préfectures, les préfectures, l’armée, tout ce qui symbolise la présence de l’État central, mais aussi des entreprises de travaux publics ou de l’agroalimentaire, des banques et même des biens privés.

Erwan Chartier rappelle dans un livre qu'il vient de publier qu’en décembre 1973, le FLB faisait savoir qu’il « lutte pour les droits sociaux du peuple breton [et] salue les travailleurs en grève. »  Dans le podcast, Charlie Grall, qui se réclame de l’extrême gauche, expose qu’il fallait d’abord gagner le combat national avant d’engager la lutte sociale.

  • « Dans cette phase-là, déclare-t-il, on ne lutte pas contre le capitalisme, d’abord contre l’État français, pour obtenir une indépendance politique suffisante. On n’est pas dans un processus de lutte des classes comme en Italie, ce n’est pas à l’ordre du jour. Il ne s’agit pas d’affronter le patronat breton. »

L'actualité a dû parfois lui faire changer d'avis sur ce point. 

Des mots contre les bombes

Kristel Le Pollotec tente naïvement de savoir qui planifie « les nuits bleues » d’attentats simultanés, qui sont les poseurs de bombes du Roc'h-Trédudon et même si son père plutôt maoïste aurait fait partie du FLB du côté de Rostrenen. Charlie Grall ne lâche aucun nom et répond laconiquement à propos de l’émetteur : « quelqu’un l’a fait tomber. » Si l’on en croit le petit livre publié en 1989 sur les années de poudre sous le pseudonyme de Marie Pierre Bonnet, ce quelqu’un n’était pas seul.

Dans leur dossier FLB, Alain Cabon et Erwan Chartier rappellent que lors de la seule conférence de presse cagoulée du FLB « la décision de faire sauter l’antenne a été prise par cinq personnes ». Ils font état également de l’interview du « principal responsable de cette opération » publiée en 1994 dans le journal Combat breton, selon lequel le commando se composait de trois personnes. Bien que des noms circulent, on ignore toujours qui l’a fait.

La donne a pourtant changé avec l’arrivée à la tête de la Police judiciaire de Rennes d’un grand flic d’origine bretonne en poste à Paris, le commissaire Roger Le Taillanter : il multiplie les interpellations et réussira à démanteler le FLB en moins de trois ans. Il ne se contente pas de filatures et autres enquêtes de police, il mène aussi une bataille psychologique en s’exprimant rudement dans les médias : les mots contre les bombes. Ça ne plaît pas du tout aux activistes du FLB.

Décision est prise de plastiquer sa villa à Bréhec, pas loin de Paimpol. Un commando des Côtes-du-Nord, auquel se joint Charlie Grall, intervient en plein jour, à midi. Cette fois, il va y avoir prise d’otage. Car Mme Le Taillanter est à son domicile : elle est ligotée et « mise à l’abri » dans un compost. Kristel Le Pollotec ne le sait pas et n’en dit pas un mot. Le FLB a pourtant franchi ce jour-là un cap. Il n’a pas fallu attendre longtemps pour que les plastiqueurs soient arrêtés. Jean-Charles Grall le reconnaît avec lucidité : « en général, ça finit comme ça ».

S’en suivent six jours d’interrogatoires musclés, puis deux ans plus tard un procès devant la haute Cour de sûreté de l’État. Lui est jugé pour l’attentat de Bréhec ainsi que pour « quelques petits attentats » (sic) dans les Côtes-du-Nord et pour « beaucoup » dans le Finistère. Il écope de 31 années cumulées de prison et bénéficiera in fine de l’amnistie Mitterrand.

FLB-liste-attentats

Liste des attentas du FLB, telle que publiée dans Marie Pierre Bonnet. Bretagne 79. Des années de poudre. 

Les années FLB : quel bilan ? 

La productrice de la série laisse le soin à Charlie Grall de l’établir lui-même. Sur le plan politique, reconnaît-il, « on n’a pas avancé » puisque le FLB n’a pas obtenu l’indépendance politique de la Bretagne qu’il revendiquait. Sur ce point, on peut donc parler d’un échec. Sur le plan linguistique, Grall assure que « plus personne n’ose dire qu’il est contre le breton », mais c’est essentiellement à la mobilisation et à l’implication des acteurs de terrain qu’on le doit.

L’action du FLB n’a pas été décisive sur ce point non plus puisqu’il estime lui-même que « la machine à tuer le breton est toujours en route. » Son diagnostic est erroné en même temps, car aucune machine n’intervient dans cette affaire et on ne tue pas les langues, elles ne disparaissent que si elles n’ont plus de locuteurs. Or le breton figure toujours parmi les 1 100 langues au monde (sur environ 6 000) parlées par plus de 100 000 personnes. Si la pratique sociale du breton régresse (et c’est effectivement le cas), c’est sous l’effet de facteurs multiples et convergents.

Le-dossier-FLB

Des tracas et des traumas

On regrettera que les podcasts de France Culture n’aillent pas, à cet égard, au-delà des déclarations d’un seul militant FLB. Car on ne peut absolument pas limiter le bilan des années FLB à ces considérations. Elles ont été pour la Bretagne et pour les Bretons des années terribles autant que tragiques. Il y a eu mort d’homme, dont la dernière fut l’employée du McDonalds de Quévert en 2000. Des dégâts et des destructions innombrables : entre 1976 et 1978, d’après la liste établie dans le livre de Marie Pierre Bonnet, ce sont 72 attentats qui ont été commis dans toute la Bretagne, soit une moyenne de 2 par mois : ce n’est pas rien.

On parle assez peu des tracas qu’ont eus les élus et les responsables économiques, ni des traumatismes qu’ont vécus les victimes et leurs proches : dans leur « Dossier FLB », Alain Cabon et Erwan Chartier remarquent ainsi à propos de l’attentat meurtrier de Quévert qu’on ne sait pas qui sont ceux qui l’ont commis : la justice n’a pas pu trancher, personne n’a été condamné, et l’ARB ne s’est pas exprimée.

Traces FLB épisode 4

Pour écouter le 3e épisode, cliquer le lien. Et pour entendre le 4e, cliquer ici.

J’arrête là mon compte-rendu déjà assez long des émissions de Kristel Le Pollotec sur le terrorisme breton. Les 3e et 4e épisodes n’en parlent plus qu’indirectement. La productrice a choisi de fouiller le passé pour mieux le comprendre et de remonter à l’histoire de l’Occupation en Bretagne. Pour traiter de la question de l’identité bretonne, elle examine « les clichés qui scrutent le même paysage depuis des décennies. » On y entend…

  • des historiens comme Sébastien Carney, Christian Bougeard et Joël Cornette,
  • les journalistes Régis Delanoë et Nicolas Legendre,
  • le cinéaste Vincent Jaglin (dont on connaît très peu le film),
  • l’écrivain Françoise Morvan,
  • l’avocat Yann Choucq, parfois goguenard,
  • le musicien Franck Darcel
  • et d’autres encore.

Je suis tenté de dire que c’est là une autre histoire.

Chartier Roc'h Tredudon

À suivre : revue de presse du cinquantenaire de l’attentat du Roc’h-Trédudon et la parution aux éditions Penn Bazh du livre d’Erwan Chartier, « Roc’h Trédudon. 1974. La bombe et le pylône »

Pour en savoir plus :

  • Marie Pierre Bonnet. Bretagne 79. Des années de poudre. Carhaix, éditions Egina, 1989.
  • Erwan Chartier, Alain Cabon. Le dossier FLB. Plongée chez les clandestins bretons. Spézet, Coop Breizh, 2006.
Commentaires
Le blog "langue-bretonne.org"
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Votre blog est impressionnant autant sur le fond que sur la forme. Chapeau bas !
Un correspondant occitan, février 2020.

Trugarez deoc'h evit ho plog dedennus-kaer. [Merci pour votre blog fort intéressant].
Studier e Roazhon ha kelenner brezhoneg ivez. Miz gouere 2020. [Étudiant à Rennes et enseignant de breton. Juillet 2020].

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