Le blog "langue-bretonne.org"

13 février 2024

L’enquête de France Culture sur le FLB : quelle histoire du terrorisme breton ?

Table-ronde-Qwartz-1.  Affiche Longueur d'ondes-1

J’ai de bonnes raisons de revenir sur les quatre émissions qu’a consacrées France Culture au FLB entre le 1er et le 4 janvier dernier. La première est que je vous ai annoncé que je le ferais (voir message du 14 janvier dernier). Depuis, une table ronde a eu lieu vendredi 9 février, au Quartz de Brest lors du 20e festival Longueur d’ondes (festival de la radio et de l’écoute). La Méridienne du Quartz était quasiment remplie d’un public plutôt jeune.

Le thème du débat : « Traiter des nationalismes en podcast » et comment recueillir des témoignages à la croisée des antagonismes nationalistes ? Les nationalismes concernés étaient le breton et le basque. Pour en parler, étaient présentes de gauche à droite sur la scène (photo : FB) :

  • Carole Lefrançois (de Télérama), modératrice
  • Myriam Prévost, auteure de huit podcasts d’une durée de 25′ environ sur le thème « Comment finir une guerre », sous-entendu au Pays basque, pour ARTE radio
  • et Kristel Le Pollotec, productrice d’une série de quatre épisodes d’une durée d’une heure sur le Front de libération de la Bretagne pour LSD (La série documentaire) sur France Culture.

De multiples différences peuvent ainsi être notées entre les deux nationalismes. La lutte armée au Pays basque était beaucoup mieux structurée qu’en Bretagne. Et s’il y avait une guerre là-bas, ici on n’en était quand même pas là. D’autre part, l’ETA a tué 857 personnes entre 1968 et 2011, dont la moitié de civils, alors que le nombre de morts du fait des actions du FLB-ARB n’est que de quelques unités. 

Kristel Le Pollotec-1

Un certain sensationnalisme

On ne risque pas de se méprendre sur l’enquête qu’a menée Kristel Le Pollotec (photo ci-dessus : FB) sur le Front de libération de la Bretagne. L’acronyme FLB ou sa déclinaison figurent dans le titre de chacun des quatre podcasts qu’elle a produits. Pour que les choses soient encore plus claires, chacun est présenté comme « une histoire du terrorisme breton ». Les sous-titres également se veulent explicites :

  • Les autonomistes et le clergé
  • Quand le FLB devient révolutionnaire
  • Les nationalistes bretons et la collaboration
  • La mise en scène d’une identité.

La manière dont sont présentées les émissions donne quand même l’impression qu’on ne peut pas parler du FLB sans tomber dans un certain sensationnalisme — il est vrai qu’il y a eu assez souvent matière à le faire. La productrice assure ainsi que son enquête sera « explosive », à l’image de son objet. Elle pensait que tout le monde connaissait le FLB, mais découvre que beaucoup n’en ont jamais entendu parler, ce qui n’est pas surprenant à trente ou quarante ans de distance.

Un retour du FLB dans l’actualité ?

Quoi de mieux dès lors que de pouvoir faire écho à l’incendie récent d’une résidence secondaire à Landunvez sur laquelle on découvre un tag du FLB. Ça n’a pas été le seul d’ailleurs, mais Kristel Le Pollotec ne s’est pas demandé et n’a pas demandé à qui que soit pour quelles raisons les FLB s’en prendraient désormais à des résidences secondaires. Le journaliste Régis Delanoë relativise en évoquant un non-sujet, une résurgence.

Roc-Tredudon-pylone

Les pylones ORTF et PTT du Roc'h-Trédudon après l'attentat nocture du FLB le 14 février 1974. Photo DR.

Le FLB dans l’histoire : l’option mimétique de la violence

Si le Front de libération de la Bretagne fait à nouveau l’actualité par intermittences, il est surtout désormais un sujet d’histoire. L’apparition des sigles FLB et ARB (Armée républicaine bretonne) date du milieu des années 1960, et c’est par mimétisme avec le FLN algérien que quelques militants font alors le choix de l’action violente.

C’est de l’histoire récente, comme en attestent les articles qui paraissent ces temps-ci sur le cinquantenaire de l’attentat retentissant du 24 février 1974 qui fit tomber l’émetteur ORTF du Roc'h-Trédudon. Kristel Le Pollotec l’évoque en deux phrases de commentaire, dont l’une consiste à comparer les Monts d’Arrée aux Hauts de Hurlevent, bien qu’elle y revienne ensuite de temps en temps. Ce ne serait pas un ratage, ça ?

Il est cependant bel et bien question des clandestins bretons dans ses émissions sur France Culture. Il s’agit de ceux qui ont fait parler la poudre dans toute la Bretagne — et ailleurs en France — jusqu’en l’an 2000, ce qui n’est pas banal du tout. Dans le solide « Dossier FLB » qu’ils ont publié en 2006, les journalistes Alain Cabon et Erwan Chartier considèrent à juste titre que cette suite impressionnante d’attentats a « indéniablement marqué l’Histoire (sic) bretonne contemporaine ».

Traces FLB épisode 1

Pour écouter le premier épisode, cliquer le lien

Des Bretons de Paris au FLB

Il n’y a pourtant guère d’inédit dans cette série radiophonique, et il ne pouvait y en avoir puisque Kristel Le Pollotec ne paraît découvrir son sujet qu’en l’explorant. Alors que des centaines de militants (et très peu de militantes) ont pris part aux actions du FLB, elle ne donne la parole qu’à deux d’entre eux, dont le discours était déjà bien connu. Le premier s’appelle Jean Bothorel : il intervient dans le premier épisode de la série. Bien qu’originaire de Plouvien, pas très loin de Brest, il admet qu’il ne connaissait que « très peu » la Bretagne et qu’il n’avait « aucune conscience » des réalités bretonnes, jusqu’à ce que le ministre Yvon Bourges lui confie en 1965 la direction d’un nouveau mensuel, Bretagne magazine.

Le journaliste, très proche des milieux gaullistes, fréquente les Bretons de Montparnasse, se radicalise et intègre un tout petit groupe qui se prévaut du FLB, dont on parlait déjà à la suite de l’attentat spectaculaire commis en avril 1968 contre le garage de la CRS 13 à Saint-Brieuc. 

Des recteurs plastiqueurs dont on ne dit pas grand-chose

À la fin de la même année, Bothorel et deux autres Bretons de Paris se déplacent en DS pour voler des explosifs. Le trio se fait facilement repérer et se fait avoir, reconnaît-il, « comme des bleus. » On pourrait quasiment dire des pieds nickelés. Le ministre de l’Intérieur, Raymond Marcellin, lui fait la leçon comme à un gamin.

Un mot tout de même sur les recteurs plastiqueurs de l’Évêché de Saint-Brieuc et Tréguier, car on n’en dit finalement pas grand-chose chose dans ce premier épisode de La série documentaire. Si ce n’est que le vicaire général se dit ahuri et ne cautionne « absolument pas une telle voie compromettante que nous réprouvons. » De toute évidence, ils ne l’avaient pas mis dans la confidence.

Traces FLB épisode 2

Pour écouter le 2e épisode, cliquer le lien

« Si l’on ne bouge pas, ça ne changera jamais »

Avec Jean-Charles Grall, dit Charlie, on entre dans le deuxième épisode et surtout dans une autre dimension. Comme elle aime bien le terme, Kristel Le Pollotec nous présente les années 70 comme étant également « une décennie explosive. » Sachez en outre que la dernière partie de son enquête sera « la plus explosive » puisqu’il « y sera question de l’identité bretonne ». On n’en attendait pas tant.

Quand il est invité à expliquer comment il a intégré le FLB, Charlie explique que ce fut « un long parcours, une lente prise de conscience […], l’aboutissement d’un raisonnement. C’est se rendre compte que si l’on ne bouge pas, ça ne changera jamais. » La productrice aurait pu lui faire remarquer que ça bougeait pourtant beaucoup en Bretagne ces années-là et que ce furent de durs combats et pas pour rien : la grève du Joint Français, celle du lait, la lutte antinucléaire de Plogoff… Erwan Chartier y ajoute les contestations du remembrement et la question de la construction de la caserne de Ty-Vougeret à Châteaulin. Le FLB a cherché à s’inscrire dans ce contexte.

« Il fallait faire quelque chose »

Dans ces années-là aussi, le FLB et l’ARB (devenue Armée révolutionnaire bretonne) entrent en action. Charlie Grall en est convaincu : il fallait « faire quelque chose. » C’est pour le moins un euphémisme et ce « quelque chose » ne sera pas anodin. L’option de la violence ayant été retenue, ont dès lors été ciblées les gendarmeries, les perceptions, les sous-préfectures, les préfectures, l’armée, tout ce qui symbolise la présence de l’État central, mais aussi des entreprises de travaux publics ou de l’agroalimentaire, des banques et même des biens privés.

Erwan Chartier rappelle dans un livre qu'il vient de publier qu’en décembre 1973, le FLB faisait savoir qu’il « lutte pour les droits sociaux du peuple breton [et] salue les travailleurs en grève. »  Dans le podcast, Charlie Grall, qui se réclame de l’extrême gauche, expose qu’il fallait d’abord gagner le combat national avant d’engager la lutte sociale.

  • « Dans cette phase-là, déclare-t-il, on ne lutte pas contre le capitalisme, d’abord contre l’État français, pour obtenir une indépendance politique suffisante. On n’est pas dans un processus de lutte des classes comme en Italie, ce n’est pas à l’ordre du jour. Il ne s’agit pas d’affronter le patronat breton. »

L'actualité a dû parfois lui faire changer d'avis sur ce point. 

Des mots contre les bombes

Kristel Le Pollotec tente naïvement de savoir qui planifie « les nuits bleues » d’attentats simultanés, qui sont les poseurs de bombes du Roc'h-Trédudon et même si son père plutôt maoïste aurait fait partie du FLB du côté de Rostrenen. Charlie Grall ne lâche aucun nom et répond laconiquement à propos de l’émetteur : « quelqu’un l’a fait tomber. » Si l’on en croit le petit livre publié en 1989 sur les années de poudre sous le pseudonyme de Marie Pierre Bonnet, ce quelqu’un n’était pas seul.

Dans leur dossier FLB, Alain Cabon et Erwan Chartier rappellent que lors de la seule conférence de presse cagoulée du FLB « la décision de faire sauter l’antenne a été prise par cinq personnes ». Ils font état également de l’interview du « principal responsable de cette opération » publiée en 1994 dans le journal Combat breton, selon lequel le commando se composait de trois personnes. Bien que des noms circulent, on ignore toujours qui l’a fait.

La donne a pourtant changé avec l’arrivée à la tête de la Police judiciaire de Rennes d’un grand flic d’origine bretonne en poste à Paris, le commissaire Roger Le Taillanter : il multiplie les interpellations et réussira à démanteler le FLB en moins de trois ans. Il ne se contente pas de filatures et autres enquêtes de police, il mène aussi une bataille psychologique en s’exprimant rudement dans les médias : les mots contre les bombes. Ça ne plaît pas du tout aux activistes du FLB.

Décision est prise de plastiquer sa villa à Bréhec, pas loin de Paimpol. Un commando des Côtes-du-Nord, auquel se joint Charlie Grall, intervient en plein jour, à midi. Cette fois, il va y avoir prise d’otage. Car Mme Le Taillanter est à son domicile : elle est ligotée et « mise à l’abri » dans un compost. Kristel Le Pollotec ne le sait pas et n’en dit pas un mot. Le FLB a pourtant franchi ce jour-là un cap. Il n’a pas fallu attendre longtemps pour que les plastiqueurs soient arrêtés. Jean-Charles Grall le reconnaît avec lucidité : « en général, ça finit comme ça ».

S’en suivent six jours d’interrogatoires musclés, puis deux ans plus tard un procès devant la haute Cour de sûreté de l’État. Lui est jugé pour l’attentat de Bréhec ainsi que pour « quelques petits attentats » (sic) dans les Côtes-du-Nord et pour « beaucoup » dans le Finistère. Il écope de 31 années cumulées de prison et bénéficiera in fine de l’amnistie Mitterrand.

FLB-liste-attentats

Liste des attentas du FLB, telle que publiée dans Marie Pierre Bonnet. Bretagne 79. Des années de poudre. 

Les années FLB : quel bilan ? 

La productrice de la série laisse le soin à Charlie Grall de l’établir lui-même. Sur le plan politique, reconnaît-il, « on n’a pas avancé » puisque le FLB n’a pas obtenu l’indépendance politique de la Bretagne qu’il revendiquait. Sur ce point, on peut donc parler d’un échec. Sur le plan linguistique, Grall assure que « plus personne n’ose dire qu’il est contre le breton », mais c’est essentiellement à la mobilisation et à l’implication des acteurs de terrain qu’on le doit.

L’action du FLB n’a pas été décisive sur ce point non plus puisqu’il estime lui-même que « la machine à tuer le breton est toujours en route. » Son diagnostic est erroné en même temps, car aucune machine n’intervient dans cette affaire et on ne tue pas les langues, elles ne disparaissent que si elles n’ont plus de locuteurs. Or le breton figure toujours parmi les 1 100 langues au monde (sur environ 6 000) parlées par plus de 100 000 personnes. Si la pratique sociale du breton régresse (et c’est effectivement le cas), c’est sous l’effet de facteurs multiples et convergents.

Le-dossier-FLB

Des tracas et des traumas

On regrettera que les podcasts de France Culture n’aillent pas, à cet égard, au-delà des déclarations d’un seul militant FLB. Car on ne peut absolument pas limiter le bilan des années FLB à ces considérations. Elles ont été pour la Bretagne et pour les Bretons des années terribles autant que tragiques. Il y a eu mort d’homme, dont la dernière fut l’employée du McDonalds de Quévert en 2000. Des dégâts et des destructions innombrables : entre 1976 et 1978, d’après la liste établie dans le livre de Marie Pierre Bonnet, ce sont 72 attentats qui ont été commis dans toute la Bretagne, soit une moyenne de 2 par mois : ce n’est pas rien.

On parle assez peu des tracas qu’ont eus les élus et les responsables économiques, ni des traumatismes qu’ont vécus les victimes et leurs proches : dans leur « Dossier FLB », Alain Cabon et Erwan Chartier remarquent ainsi à propos de l’attentat meurtrier de Quévert qu’on ne sait pas qui sont ceux qui l’ont commis : la justice n’a pas pu trancher, personne n’a été condamné, et l’ARB ne s’est pas exprimée.

Traces FLB épisode 4

Pour écouter le 3e épisode, cliquer le lien. Et pour entendre le 4e, cliquer ici.

J’arrête là mon compte-rendu déjà assez long des émissions de Kristel Le Pollotec sur le terrorisme breton. Les 3e et 4e épisodes n’en parlent plus qu’indirectement. La productrice a choisi de fouiller le passé pour mieux le comprendre et de remonter à l’histoire de l’Occupation en Bretagne. Pour traiter de la question de l’identité bretonne, elle examine « les clichés qui scrutent le même paysage depuis des décennies. » On y entend…

  • des historiens comme Sébastien Carney, Christian Bougeard et Joël Cornette,
  • les journalistes Régis Delanoë et Nicolas Legendre,
  • le cinéaste Vincent Jaglin (dont on connaît très peu le film),
  • l’écrivain Françoise Morvan,
  • l’avocat Yann Choucq, parfois goguenard,
  • le musicien Franck Darcel
  • et d’autres encore.

Je suis tenté de dire que c’est là une autre histoire.

Chartier Roc'h Tredudon

À suivre : revue de presse du cinquantenaire de l’attentat du Roc’h-Trédudon et la parution aux éditions Penn Bazh du livre d’Erwan Chartier, « Roc’h Trédudon. 1974. La bombe et le pylône »

Pour en savoir plus :

  • Marie Pierre Bonnet. Bretagne 79. Des années de poudre. Carhaix, éditions Egina, 1989.
  • Erwan Chartier, Alain Cabon. Le dossier FLB. Plongée chez les clandestins bretons. Spézet, Coop Breizh, 2006.


07 février 2024

Sylvain Tesson à Brest « Avec les fées ». Françoise Morvan l’épingle pour son voyage à l’ouest

Sylvain Tesson à Brest

L’écrivain voyageur est un auteur à succès. Il a beau affirmer avec conviction qu’il ne croit pas à l’existence des fées (tout en disant parfois le contraire), son nouveau livre apparaît déjà comme un best-seller. Sa venue à la librairie Dialogues à Brest était à peine annoncée pour ce jeudi 8 février qu’elle affichait complet. Il est aussi un écrivain séducteur : découvrez les dizaines de commentaires auxquels il a eu droit après son passage à France Inter (voir plus bas).

Comment donc va-t-il en parler si les fées n’existent pas vraiment ? Un tour de magie de l’écrivain suffit pour affubler le terme d’un nouveau sens. Un peu conceptuel tout de même, car il lui faut bien trois ou quatre phrases pour le dépeindre : « c’est une qualité du réel révélée par une disposition du regard » qui permet de déceler dans le monde « le miracle de l’immémorial et de la perfection. » Il suffit de regarder « la nature avec déférence. Soudain un signal. La beauté d’une forme éclate. Je donne le nom de fée à ce jaillissement. »

Le rêve celte d’un navigateur pas si solitaire

Ce jaillissement, Sylvain Tesson l’a vu, de ses yeux, à bord de son voilier. Accompagné par deux marins chevronnés (ce qu’il n’est pas) et d’une réalisatrice qui le filme en mer et à terre, il n’est jamais seul. Ensemble, ils longent pendant trois mois les côtes de l’ouest de l’Europe, « l’arc celtique » qui s’étend de la Galice à la Bretagne, puis de la Cornouaille au Pays de Galles et de l’Irlande à l’Écosse, sans oublier l’île de Man. Alors qu’il a vu tout ce qu’il faudrait voir à travers le monde, il se surprend à vivre un rêve celte.Disons-le tout de suite : rien à voir avec "Le rêve du Celte" du romancier péruvien Mario Vargas Llosa. En presqu’île de Crozon, Tesson ne voit que des paysages de carte postale,découvre et magnifie par exemple la plage de Lostmarc’h, déjà au risque de la surfréquentation estivale en presqu’île de Crozon. D'aucuns parlent de son odyssée celtique !

À la radio, sur France Inter, l’amoureux des paysages tourmentés évoque une géographie propice pour entrevoir les fées dans les anfractuosités de la roche et des pointes — ce serait donc possible ? Il navigue, descend de son voilier pour marcher sur la terre ferme. Il invite à « aller de l’avant quand on est sur le bord de la falaise » — ce qui est un peu risqué tout de même. Puis il revient à bord et joue du tin whistle.

Tesson printemps des poètes

Les menhirs comme antidote au monde immonde ?

Il perçoit les menhirs comme pouvant venir « au secours de nos propres désordres » et nous éloigner « du monde immonde. » Il n’aime pas la période contemporaine dans laquelle nous vivons et n’apprécie ni la machine ni les robots qu’il « déplore ». Je n’ai pas lu le nouvel opus de Sylvain Tesson ni les précédents, désolé, mais je l’ai entendu parler de « désastres » et prôner « l’échappée individuelle ». Tout ça s’apparente à du déclinisme, non ?

Et voilà Sylvain Tesson promu comme parrain des 25 ans du Printemps des poètes. Sa nomination déclenche une tempête (médiatique) comme il n’en a pas vécu en mer. 1 200 acteurs du secteur de la culture signent dans Libération une pétition de protestation le désignant comme « une icône réactionnaire ».

Françoise Morvan blog

Pour Françoise Morvan : tous les vieux clichés de la celtomanie

« Que Sylvain Tesson soit un auteur d’extrême droite ne fait aucun doute, » écrit Françoise Morvan sur son blog, si ce n’est que tous ses lecteurs n’en ont peut-être pas une conscience aussi aiguë. Ce qui la gêne autant, sinon plus, c’est « qu’il ne [s’agit] pas d’un auteur mais d’une sorte de sous-journaliste à prétentions promu auteur par un dévoiement de la poésie employée comme faire-valoir et cache-misère. » Et pan !

  • Elle interprète dans les termes suivants « la raison pour laquelle [Sylvain Tesson] se lance dans une exploration des terres celtes, vestiges sauvages, encore épargnés par la vulgarité moderne. Cette exploration est l’objet de ce livre : un banal parcours touristique en bateau présenté comme un itinéraire initiatique ».
  • La banalité d’un trajet en voilier le long de « l’arc celtique » (comme d’autres traversent l’Atlantique ou rejoignent le cercle polaire) associé à une représentation idéalisée de ce que seraient toujours aujourd’hui « les terres celtes » signe aux yeux de Françoise Morvan un retour à la celtomanie des origines :
  • « La fée du merveilleux qui lui ouvre les yeux sur la celtitude comme approche de l’indicible : tous les vieux clichés de la celtomanie nourrie d’un culte des origines fantasmé dans la haine de l’esprit des Lumières servent de toile de fond aux paysages revus et corrigés par ces visions mystiques de commande. »

Elle n’avait pas prévu au départ de lire « Vers les fées » : elle reconnaît qu’elle n’a pas été déçue. Faites donc un crochet par son blog. Vous n’acquiescerez peut-être pas en tout point à ce qu’elle écrit, mais vous non plus ne serez pas déçu. Elle connaît aussi très bien le microcosme parisien.

Pour en savoir plus :

  • Sylvain Tesson. Avec les fées. Edition des Équateurs.
  • Sylvain Tesson invité de France Inter, en replay : cliquer le lien
  • Avec les fées, court-métrage de Priscilla Telmon, produit par Éditions des Équateurs et Petites Planètes. Durée : 13’23.
  • Le Printemps des poètes et l’art d’être à l’ouest.Le blog de Françoise Morvan : cliquer le lien

06 février 2024

Quand l’ethnologue Jean Malaurie a rencontré la Bretagne de Pierre-Jakez Hélias

Jean Malaurie

C’est à l’âge de 101 ans qu’est décédé l’un des ethnologues les plus célèbres, lundi 5 février. Après la dernière Guerre mondiale, Jean Malaurie avait d’abord été étudiant à l’Institut de géographie de Paris. En 1948, il participe en tant que géographe physicien aux expéditions polaires françaises de Paul-Émile Victor au Groenland.

Il y retourne en 1950 et y dirige la première mission géographique et ethnographique française, y découvrant des fjords et des littoraux inconnus, auxquels il consacre sa thèse. Lui et l’Inuit Kutsikitsoq sont les deux premiers hommes à atteindre le pôle nord géomagnétique en mai 1951.

  • Photo ci-dessus : Jean Malaurie au Festival international de géographie en 1996. Photographe de la Ville de Saint-Dié-des-Vosges, dans le cadre de sa mission ; scan par Ji-Elle. Fichier sous licence Creative Commons Attribution. Origine : Wikipédia.
  • MaJ : 06/02/24, 20h43

Un plaidoyer contre la mondialisation et pour le pluralisme culturel

À Thulé, Jean Malaurie découvre une base militaire secrète que les Américains avaient construite sans consulter les populations locales et contre laquelle il prend aussitôt position. À compter de ce moment, Jean Malaurie devient le défenseur des droits des minorités de l’Arctique que menace l’exploitation pétrolière dans le Grand Nord. Il est profondément convaincu que la mondialisation et l’unification des cultures sont un grand malheur. Dans un documentaire de Michel Viotte pour Arte, il déclarera en 2009 :

  • « Je ne cesserai de plaider contre la mondialisation. Le pluralisme culturel est la condition du progrès de l’humanité. »

En 1955, il avait publié « Les derniers rois de Thulé » dans une nouvelle collection des éditions Plon qui prend le nom de « Terre humaine » et dont il devient le directeur. Et c’est ainsi que son itinéraire va croiser celui de l’écrivain breton et bretonnant Pierre-Jakez Hélias. Il en a raconté la genèse lors de son intervention lors du colloque organisé par le Centre de recherche bretonne et celtique en septembre 2000 au Pôle universitaire de Quimper qui porte son nom, cinq ans après sa disparition.

Un grand livre d’ethnologie vivante

Le déclic intervient un soir d’hiver de 1967 en suivant l’émission que le réalisateur André Voisin avait consacrée à l’écrivain bigouden. Il y voit Pierre-Jakez Hélias sur une plage bretonne : « sa manière de conter était admirable et à travers lui surgissait tout le merveilleux de la tradition celte, le mystère de Finistère qui nous est si proche et pourtant si lointain. »

Or, il souhaitait introduire dans la collection « Terre humaine » un ouvrage d’ethnologie française tout en évitant le piège du folklore et celui de l’étude universitaire déshumanisée. Il était, écrit-il, à la recherche de « l’ethnologue de sa propre personne » — belle formule. André Voisin lui transmet les coordonnées d’Hélias qu’il rencontre et qui « comprit d’emblée ce que j’attendais de lui : un grand livre d’ethnologie vivante. » Ce n’est qu’au printemps 1975 qu’Hélias lui remet son manuscrit.

Hélias : un événement social et historique

Encore fallait-il s’entendre sur un titre et convaincre le sévère PDG de Plon de l’époque, qui ne croyait pas beaucoup à « l’ethnologie bretonne ». Il fallut aussi attendre « le succès fulgurant du livre » et la troisième édition de l’ouvrage, qui s’était déjà écoulé à 300 000 exemplaires, pour que figure sur la couverture le visage d’Alain Le Goff, le grand-père de l’écrivain !

On s’est souvent demandé quel a été le tirage du Cheval d’orgueil. Jean Malaurie ne l’occulte pas : 500 000 exemplaires en moins d’un an, un million et demi au total. À Quimper, il déclare :

  • « ce n’est plus un best-seller mais un événement social, historique […] Les historiens un jour s’interrogeront sur le cas Hélias et sa contribution au réveil de la Bretagne et la régionalisation oxygénant ce vieux et noble pays, la grande Nation. »

Le plus grand livre sur la paysannerie française

En venant participer au colloque de Quimper, Malaurie voulait rendre

  • « un hommage ému et solennel à Pierre-Jakez Hélias, l’écrivain, le poète, l’ami, à ce sage quêteur et éveilleur de mémoire. Pierre-Jakez Hélias a écrit le plus grand livre sur la paysannerie française, Le Cheval d’orgueil. La France du patrimoine se distingue en un avant et un après Cheval d’orgueil. »

Je me permets de faire également écho ici à une anecdote personnelle. Lors de ce colloque, j’avais moi-même présenté un film de 13′ retraçant pour les émissions de FR3 Bretagne le parcours de Pierre-Jakez Hélias à partir d’archives. Jean Malaurie avait déclaré à l’issue de la projection que ce film était excellent. Je suis heureux qu'il l'ait dit en publlic et pour la mémoire d'Hélias.

Pour en savoir plus :

  • Jean Malaurie. Biographie et bibliographie dans Wikipedia : cliquer le lien
  • Jean Malaurie. Histoire de la naissance du Cheval d’orgueil et la révélation d’un écrivain. In Hélias et les siens. Helias hag e dud. Actes du colloque de Quimper, édités par Jean-Luc Le Cam. Brest, Centre de recherche bretonne et celtique, 2001, collection Kreiz 15, p. 219-224.

04 février 2024

Conseil culturel de Bretagne : vers un retour à la sérénité

La session convoquée par un groupe informel correspondant à plus d’un tiers des membres du CCB s’est déroulée à Rennes samedi 3 février en présence de 50 présents, 7 autres personnes ayant transmis un pouvoir. La séance était présidée collégialement par les trois membres du bureau non démissionnaires du bureau, à savoir Ali Ait Abdelmalek, Jean-Marie Goater et Azenor Kallag.

Les réunions de commissions ont été perçues comme ayant été efficaces. Le Conseil s’est exprimé, conformément à l’ordre du jour, sur les avis et bordereaux du budget primitif du Conseil régional de Bretagne.

La dizaine d’intervenants ayant pris la parole lors de la séance plénière de l’après-midi se sont félicités du bon déroulement des débats dans un climat apaisé, allant jusqu’à dire « qu’enfin le Conseil a bien fonctionné. » Les débats animés par Jean-Marie Goater et Azenor Kallag ont été, m’a-t-on assuré, intéressants, constructifs et pacifiés. 

Claquement de pupitres

À noter cependant qu’en début de séance un membre du bureau, Ali Ait Abdelmalek, s’est exprimé en termes véhéments en faveur de l’ancienne présidente démissionnaire (voir messages précédents),déclenchant une bronca sur les bancs de l’hémicycle : il s’est fait huer spontanément par l’assemblée avec claquement de pupitres, comme pour signifier que le Conseil culturel ne demandait qu’à tourner la page rapidement.

La prochaine session du CCB devrait se dérouler le 19 mars prochain avec à l’ordre du jour l’élection du bureau.

Posté par Fanch Broudic à 23:46 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

02 février 2024

Dernière minute : une réunion d’urgence du Conseil culturel de Bretagne sans président

Suite à la démission de Rozenn Milin de la présidence du CCB (voir message précédent), un groupe informel de membres du Conseil a décidé de la tenue dès demain, samedi 3 février, d’une réunion plénière à Rennes. Un article des statuts du CCB définit en effet qu’une telle réunion extraordinaire peut être convoquée à la demande d’un tiers au moins de ses membres.

Goater Jean-Marie

C’est ce qui a été acté lors d’une réunion par Zoom à l’initiative d’un groupe informel de 35 personnes au départ, plus de 40 aujourd’hui, qui se sont engagées dans une démarche qu’ils veulent constructive.

Jean-Marie Goater, en tant que représentant des maisons d’édition de Bretagne (ci-contre, photo DR), Ali Ait Abdelmalek (représentant le CMEA Bretagne) et Azenor Kallag (au nom de la fédération Kevre Breizh) sont les trois membres du bureau à ne pas avoir démissionné.

Pour surmonter la crise et tenter de remettre le Conseil culturel de Bretagne en ordre de marche, la réunion de samedi aura sans aucun doute pour objet, dans un premier temps, d’élire un nouveau président ou une nouvelle présidente, de pourvoir aux postes vacants du bureau, et de définir au moins dans ses grandes lignes un mode de fonctionnement plus fluide de l’assemblée.

Mis à jour : 02 février 13h07

Posté par Fanch Broudic à 10:12 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

01 février 2024

Le Conseil culturel de Bretagne en crise : démission de Rozenn Milin

 

Rozenn Milin présidente Conseil Culturel

Le malaise couvait depuis plusieurs semaines, sinon plusieurs mois. La très médiatique Rozenn Milin avait été élue présidente du Conseil culturel de Bretagne (CCB) il y a un an, très précisément le 14 janvier 2023, avec une confortable majorité de 53 voix. Il faut savoir que ce Conseil consultatif de 70 membres est constitué de représentants du monde associatif et institutionnel issus des cinq départements bretons et qu’il a pour mission de donner des avis et de fournir des études au Conseil régional de Bretagne sur tout ce qui se rapporte à la langue bretonne, à la culture, au patrimoine, y compris le tourisme.

  • Ci-dessus : Rozenn Milin nouvellement élue présidente du Conseil culturel de Bretagne, avec le président du Conseil régional de Bretagne, Loig Chesnais-Girard et le chanteur Alan Stivell, président d'honneur du CCB. Photo DR.   

Les fortes déclarations de la nouvelle présidente

Rozenn Milin succédait à ce poste au journaliste et écrivain Bernez Rouz, Hervé Richardot étant vice-président. Son parcours plaidait pour elle, depuis ses premières émissions radio en langue bretonne à Brest, puis sur RBO à Quimper, sa participation aux programmes de FR3 avant qu’elle ne devienne la directrice de TV Breizh, sans parler de ses activités de recherche. Dans son édition du 16 janvier, Le Télégramme rapportait les fortes déclarations de la nouvelle présidente : « on se battra, disait-elle, pour être écouté. » Estimant que le breton comme le gallo sont en danger, elle considérait que « le poids de fait » que représente le CCB « doit être utilisé pour accompagner la Région », concernant notamment le contrat de plan État-Région « qui n’est pas respecté pour ce qui est des langues de Bretagne et l’augmentation du nombre d’enseignants. » Elle envisageait également de contester « l’inégalité flagrante sur la dotation de l'État » dans le domaine de la culture entre la Bretagne et l’Île-de-France.

Comment la mécanique s’est-elle enrayée ?

  • Dès le mois de juin 2023, la présidente du CCB faisait l’objet d’une « désapprobation [de la] plénière du 17 juin » par des membres d’une commission,
  • Puis, le 4 octobre d’une « Lettre ouverte [au CCB] de la part d’une conseillère »,
  • Enfin, le 10 novembre d’un courrier adressé au bureau par 40 conseillers titulaires et suppléants, suivi aussitôt d’un courrier signé de 11 conseillers critique à l’égard du précédent.
  • Le vice-président Hervé Richardot avait démissionné du CCB du Conseil culturel entretemps.

Lors de la session ordinaire du 2 décembre, il est décidé d’une journée de travail à la date du 20 janvier autour du fonctionnement du Conseil culturel de Bretagne. Différents échanges ont lieu au cours de la période intermédiaire. 

J’ai pu me procurer le courrier que le président du Conseil régional de Bretagne, sans vouloir s’immiscer, écrit à tous les membres du CCB le 7 décembre, escomptant une issue favorable aux différends actuels » (à télécharger ci-après). Il ne s’attendait pas au pire.

Rozenn Milin Conseil culturel de Bretagne 2023-01-17

  • Ci-dessus : le bureau du Conseil culturel de Bretagne avec Rozenn Milin au centre, après son élection. Photo DR.

Une déflégration en trois temps

Premier coup de tonnerre le 12 janvier : le bureau annonce que cette journée de travail ne se tiendrait pas. La vice-présidente Sophie Lathuillère, également présidente de commission, annonce à son tour sa démission. 

Le Président du Conseil régional, Loig Chesnais-Girard, s’en émeut, plaidant le 15 janvier « pour que la session extraordinaire du 20 janvier, demandée et validée lors de la dernière assemblée plénière du CCB, se tienne effectivement. »

Deuxième coup de tonnerre : Rozenn Milin n’en tient pas compte et diffuse deux jours plus tard un courriel confirmant l’annulation de la session extraordinaire du 20 janvier.

L. Chesnais-Girard ne peut qu’en prendre acte deux jours plus tard, considérant comme « important » et « nécessaire » que se tienne néanmoins la session du 3 février, directement liée à la session budgétaire du Conseil régional.

Troisième coup de tonnerre : dès hier soir, mercredi 31 janvier, Ouest-France annonce sur son site la démission de Rozenn Milin de ses fonctions de présidente du Conseil culturel de Bretagne. Sans faire le moindre écho aux turbulences en cours, elle n’explique son départ que par l’urgence qu’elle a à faire face « à des échéances » : finaliser un portail sur l’histoire de la Bretagne ainsi que les deux ouvrages qu’elle doit remettre à ses éditeurs d’ici l’été.

Des projets "plus utiles que le reste"…

« Ces projets me semblent plus importants et plus utiles que le reste", ajoute-t-elle tout compte fait. C’est quoi « le reste » ? Le Conseil culturel de Bretagne, apparemment. N’aurait-elle pas fait le bon choix en acceptant d’en devenir la présidente ? N’assume-t-elle plus les déclarations qu’elle avait faites à la suite de son élection ?

Sa démission est une déflagration. Au conseil régional comme dans les milieux culturels bretons, elle n'était pas tout à fait inattendue. Elle va être largement commentée et personne ne sait trop ce que va devenir désormais un conseil culturel qui fut créé en 2009 à l’initiative du président Jean-Yves le Drian, il y a donc quinze ans. La crise pourrait durer un moment : l’onde de choc peut-elle se propager ?

Pour en savoir plus : le courrier du président du Conseil régional, le 7 décembre, au membres du CCB, à télécharger : President_CReg_CCB

Mis à jour : 1er février 2024, 21h17, puis 22h46.

Posté par Fanch Broudic à 18:23 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,