Le blog "langue-bretonne.org"

14 novembre 2019

Brest n’aurait pas été une ville bretonnante ?

 Brest rive droite-1

C’est ce qui ressort de l’interview de Kristina Jegou et Maïwenn Morvan dans Le Télégramme, à l’occasion de la seconde édition du festival "Deus 'ta" aux Capucins (édition de Brest du dimanche 10 novembre). La première a été institutrice à compter de l’ouverture la première école Diwan à Brest en 1978. La seconde est la secrétaire brestoise de l’association Div Yezh qui regroupe les parents d’élèves des classes bilingues de l’enseignement public.

L’article du Télégramme se propose de "mesurer le chemin parcouru par le breton à Brest", et ce dans une ville qui, selon le ou la journaliste, lui serait "longtemps resté hermétique." Kristina Jegou acquiesce quand on lui fait remarquer qu’"à l’origine, le breton n’avait pas vraiment sa place à Brest" : "historiquement, répond-elle, Brest a longtemps été une ville tournée vers le français". Maïwen Morvan estime pour sa part qu’à l’époque, le breton n’était "pas considéré, surtout dans les villes". Tout ça est dit un peu vite. Car Brest n’a jamais été hermétique au breton ! Et la langue bretonne y a toujours eu une place, dans des conditions qui ont fortement évolué dans le temps, ainsi que selon les classes sociales et selon les quartiers. Quelques repères.

Brest, un îlot de français dans un océan de breton 

Dans la ville intra-muros, au XVIIIe siècle, la présence de la marine royale est prégnante. C’est à Brest, selon l’historien Jean Meyer, que se trouvent les meilleurs mathématiciens et savants de la noblesse française, son école de chirurgie étant même réputée meilleure que celle de Paris. Sous la monarchie de Juillet, d’après Yves Le Gallo, "le français bénéficie, dans cette ville de fonctionnaires et de salariés de l’État, du prestige qui s’attache à la langue des autorités". La majeure partie des résidents de la ville intra-muros est d’origine extrarégionale (Auvergne, Guyenne et surtout Normandie), ce qui conduit l’historien brestois à la présenter comme étant alors "un îlot linguistique." En 1800, Cafarelli, le Préfet maritime, allait jusqu’à présenter Brest comme "une colonie peuplée de gens à la marine".

La population d’origine bretonne, essentiellement ouvrière et maritime, est considérablement plus forte à Recouvrance et parle le breton. La diglossie est autant sociale que géographique. En 1819, le maire de Brest regrette que les commissaires de police de la ville ne connaissent pas le breton pour surveiller comme il aurait fallu les classes populaires. Un rapport de 1846 parle de Recouvrance comme étant "la partie arriérée de la ville ; le celtique qui ne se parle plus à Brest y est encore usité." En 1864, l’inspecteur primaire de Brest considère que dans 94 communes de sa circonscription (sur un total de 95), la langue usuelle est le breton : "la ville de Brest est la seule qui fasse exception à cet égard."

Le plaidoyer d’un Brestois en faveur d’un enseignement en breton

En 1835 - soit plusieurs dizaines d’années avant l’intervention des Charles de Gaulle, Émile Masson ou Yann Sohier — Brest est l’épicentre d’un débat sur l’opportunité ou non d’enseigner le breton à l’école primaire. Yves Marie Laouénan, un juge de paix d’origine trégorroise en poste dans la ville, suggère de scolariser les enfants monolingues bretonnants en breton uniquement dans un premier temps, pour qu’ils puissent ensuite apprendre "plus facilement à penser et à exprimer leurs pensées en français selon les règles de cette langue."

Il insiste sur "la nécessité d’instruire les Bas-Bretons dans leur propre langue" et précise que cette question "touche à l’avenir et au bien-être de tous les cultivateurs, artisans et ouvriers de notre département bretonnant." Le préfet du Finistère lui oppose une fin de non-recevoir : "nous ne formons aujourd’hui qu’une nation […], nous arriverons à n’avoir aussi qu’une même langue et dès lors, il faut éviter ce qui tendrait à en retarder le moment."

Quand les ouvriers de l’arsenal de Brest réclament des sermons en breton

En 1890, le recteur de Saint-Pierre-Quilbignon avait dû recevoir "une députation" des ouvriers de l’arsenal réclamant que la prédication soit assurée en breton : "Mr. le recteur, nous comprenons le français, mais il y a des mots, des pensées qui nous échappent. Nous désirerions que le prêtre nous parle en breton". En 1902, à Saint-Martin, pendant le carême, trois sermons sont dispensés en français et deux en breton : ceux en breton "sont les mieux suivis". 

D’après le sous-préfet, à Brest, la population adulte et enfantine comprend "d’une façon générale le français". Mais dans 55 communes, sur un total de 80 dans l’arrondissement, "la population adulte comprend un peu le français et montre une préférence très marquée pour le breton."

Brest, pôle de diffusion du breton

Le breton s’est parlé et se parle davantage dans la périphérie et dans l’arrière-pays que dans la ville elle-même. Il n’empêche que les bretonnants ont pu eux aussi bénéficier de prestations et de services que seules les villes sont en mesure de dispenser. Les Malassis par exemple, imprimeurs à Brest depuis le XVIIe siècle, travaillaient certes pour le compte de la marine, mais ils publiaient également des catéchismes et des vies de saints en breton. 

Au XIXe siècle, les villes de Brest et de Vannes impriment chacune autour de 200 ouvrages, soit à elles deux les deux cinquièmes du total des éditions en breton sur la période. Le principal imprimeur brestois est Le Fournier, qui avait succédé en 1813 à la dynastie des Malassis. C’est à Brest qu’est également publié "Le Courrier du Finistère" de 1880 à 1944 : l’hebdomadaire bilingue diffuse à plus de 26 000 exemplaires en 1914. Après la dernière guerre, des maisons d’édition et des revues en breton en breton ont été créées à Brest : Al Liamm, Emgleo Breiz, Brud, An Here… 

De la même manière que pour la presse écrite et que pour l’édition, Brest est aussi dans la seconde moitié du XXe siècle la ville où s’établissent les premiers moyens de diffusion audiovisuels, radio et télévision, pour la Bretagne occidentale. À compter des années 1970, deux des troupes de théâtre en langue bretonne les plus dynamiques, Teatr Penn ar Bed [Le Théâtre du Bout du Monde] et Strollad Ar Vro Bagan [La Troupe du Pays Pagan] rayonnent depuis Brest ou le pays de Brest dans toute la Bretagne. Depuis que Brest est devenue une université, le breton y a aussi sa place, tant et si bien que le Centre de recherche bretonne et celtique (qui rayonne bien au-delà de sa ville d'implantation) peut y fêter cette année son 50e anniversaire.

Brest, pôle de diffusion du français 

Après la Deuxième Guerre mondiale, le breton n’a pas disparu de Brest, mais on ne l’utilise plus pour la prédication : à Saint-Martin, "parce que les vieilles personnes parlant de préférence le breton étaient plus assidues aux réunions françaises qu’aux réunions bretonnes". Brest est un pôle de diffusion du français. À Bourg-Blanc, si les sermons sont parfois dispensés en français, c’est "pour ceux qui travaillent à Brest".

Pendant la guerre, un grand nombre de Brestois avaient dû se réfugier dans les communes environnantes. Si quelques enfants ont pu ainsi apprendre le breton, les réfugiés ont généralement imposé le français pour le catéchisme et la prédication. À Gouesnou comme à Milizac, la langue commune est le français au bourg et dans la partie de la commune la plus proche de Brest, et elle reste le breton dans la partie la plus éloignée : "la raison en est bien simple, c’est que ces gens-là ravitaillent la ville en lait, légumes."

À Brest aujourd’hui : 5 000 bretonnants 

En 1978, la ville de Brest compte 170 000 habitants. Une enquête de cette année-là auprès de 1 100 personnes révèle que 32,7 % déclarent comprendre le breton, 8,2 % le parler, 5,8 % le parler et le lire et 2,6 % l’écrire. Ce sont les enseignants du secondaire, les membres du clergé, le milieu catholique, et le 3e âge, qui le parlent le mieux. Les lycéens et les étudiants le savent le moins. Les artistes ne le savent pas du tout.

Brest est la seule agglomération de plus de 200 000 habitants dans la partie occidentale de la région. Alors que le taux de locuteurs, tel qu’il a été mesuré par l’institut TMO Régions en 2007, est de 13 % sur l’ensemble de la Basse-Bretagne parmi les personnes âgées de 15 ans et plus, il est inférieur de moitié sur le territoire de BMO (Brest Métropole Océane), soit 7 % de bretonnants : ce pourcentage représente une population d’environ 12 000 personnes capables de parler très bien ou assez bien le breton.

Le dernier sondage réalisé par le même institut en 2018 pour le compte de la région Bretagne affiche un taux de locuteurs de 4 % pour la seule ville de Brest, soit environ 5 000 bretonnants. 

Brest, la ville qui attire les anciens lycéens Diwan

Pour sa part, l’Office public de la langue bretonne a mené en 2012 une enquête sur ce que deviennent les anciens lycéens de Diwan après le bac : Brest et Rennes sont les deux villes qui regroupent le plus de jeunes entre 18 et 30 ans parlant le breton. À Brest comme à Rennes, on devrait compter vers 2025 quelque 400 de ces anciens lycéens "brittophones" (sans compter les autres issus des autres filières). Par rapport à la population générale, ce sera assez peu, mais ils sauront fonctionner en réseau et donc se faire entendre.

Dans l’immédiat, et pour en revenir à l’interview de Kristina Jegou et de Maïwenn Morvan dans Le Télégramme, le nombre d’élèves inscrits en maternelle et en primaire à Diwan (sur les deux sites brestois) s’élève à 280, quand le collège du Relecq-Kerhuon en accueille 250. Dans les classes bilingues de l’enseignement public, il y en a 150, répartis sur quatre sites. Mais on sait bien que tous ceux qui débutent leur scolarité en breton ne la poursuivent pas en bilingue jusqu’au lycée. 

Avec ses spécificités et selon des modalités variables suivant l’époque, Brest a bel et bien été une ville bretonnante jusqu’à maintenant. Dans un contexte en voie de transformation rapide, elle l’est moins aujourd’hui, mais elle l'est toujours.

Errata

L'information juste ci-dessus selon laquelle il n'y aurait que 150 élèves dans les classes bilingues de l'enseignement public à Brest est erronée. Ce que me précise Maïwenn Morvan dans son commentaire en breton, c'est qu'il y en a en réalité 250 au total, dont 150 pour la seule école Jacquard. La rectification s'imposait. Mise à jour 15 novembre.

Pour en savoir plus :

  • Fañch Broudic. Brest serait-elle aussi une ville bretonnante ? Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, tome XC, 2012, p. 172-189. Consultable en ligne et téléchargeable sur le site de la SHAB.


08 novembre 2019

La disparition de Mari Kermareg, réalisatrice et comédienne

Mari Kermareg-5  Mari Kermareg Youenn Gwernig-2

Mari Kermareg est décédée mercredi 6 novembre, des suites d’une longue maladie, à l’âge de 79 ans. Originaire de Plouguerneau, elle fait la connaissance à Brest de Charlez et de Chanig ar Gall qui s’occupaient des émissions en langue bretonne à la radio dans les années 1970. C’est ainsi qu’elle en viendra, alors qu’elle n’en avait jamlais rêvé, à consacrer toute sa carrière professionnelle aux émissions en langue bretonne de la radio et de la télévision. 

Elle a participé aux émissions quotidiennes et dominicales de Radio-Quimerc’h et de Radio-Armorique. Elle a été la speakerine du magazine en breton Breiz o veva [La Bretagne vivante], au temps de l’ORTF, avant de devenir elle-même productrice, puis réalisatrice sur France 3 Bretagne. Elle a ainsi été la première femme réalisatrice au service des émissions en langue bretonne de la télévision régionale, à même d'enregistrer aussi quand il le fallait en multi-caméras. C’est ainsi qu’elle a tourné des dizaines de films en breton, parfois en français, sur le renouveau musical breton, rencontrant tous les grands noms de la chanson et de la musique bretonne, tel Youenn Gwernig ou Kristen Noguès, et les autres aussi.

Mais elle a également enquêté sur des sujets de société, les femmes dans l’agriculture et dans le monde de la pêche, par exemple. L’un de ses documentaires les plus marquants a été son moyen-métrage sur les anciens soldats de la guerre d’Algérie, qui se sont confié à elle sans réserve et en breton, qui a sans doute été une des toutes premières enquêtes de la télévision sur ce sujet oh combien difficile et douloureux.

Mari Kermareg a aussi été comédienne, interprétant des rôles majeurs dans des pièces comme « Dahud » ou « Gwragez » [Femmes] qui ont fait la réputation de la troupe en langue bretonne Teatr Penn-ar-Bed, que dirigeait alors Rémi Derrien. Elle a accompagné son mari, René Abjean, lorsqu’il dirigeait la chorale "Mouez ar mor" ou l'Ensemble choral du bout du monde. Elle a souvent présenté le chœur d'hommes "Mouezh Paotred Breizh" lors de ses prestations en sollicitant tous les poètes qu'elle lisait et fréquentait.

Elle a enfin participé aux activités de la fédération Emgleo Breiz et elle a été pendant quinze ans la directrice de la revue en langue bretonne Brud Nevez, de 2002 à 2017, publiant dans chaque livraison l’interview sensible d’un ou d’une bretonnante.

Mari Kermareg s’est beaucoup investie pour la langue bretonne, sur le plan professionnel, mais aussi comme bénévole. Je garde le souvenir d’une femme à l’écoute, d’une réelle sensibilité, d’une attention aux autres et dont le talent s’est exprimé tant dans ses films que sur scène. Tout comme à l’écrit : lors de ses obsèques, samedi 9 novembre, en l'église de Plouguerneau, Goulc'han Kervella et Maguy Kerisit ont lu à deux voix un poème inédit qu’elle avait  composé, intitulé "Avel-dro" [Vent tournant] et dans lequel, je crois, on la retrouve.

  • Pa gan an avel en-dro d’an ti
  • Pa  gan an avel evidom-ni
  • An hañv a ren […]
  • Pa c’hwez an avel a-uz d’ar hoad
  • Pa c’hwez an avel 'eneb d’on pal
  • Enkrez a ren […]
  • Quand chante le vent chez nous
  • Quand chante le vent pour nous
  • Règne l'été […]
  • Quand souffle le vent sur les bois
  • Quand souflle le vent à notre seuil
  • Règne l'angoisse […]

Quelque 250 personnes ont assisté à ses obsèques, dont plusieurs venues de loin.

MaJ : 11 novembre.

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07 novembre 2019

Retour sur le Festival du livre en Bretagne de Carhaix #30

Carhaix affiche festival-1   Carhaix livre 2019-1

En invitant des Palestiniens à Carhaix pour la 30e édition du festival les 26 et 27 octobre, les organisateurs ne pouvaient trouver meilleure illustration de leur ouverture au monde. Ils ont fait coup double en mettant en avant l’aphorisme "Bretagne est univers" comme thématique de l’année. Il est juste dommage d’avoir si peu fait référence au poème du même nom de Saint-Pol-Roux au cours de ces deux jours.

À part ça, au bout de trente ans, le festival est bien installé dans le paysage éditorial régional. L’organisation, immuable, est bien huilée : les éditeurs exposent leurs livres, les auteurs dédicacent les leurs. L’affluence était sûrement moindre le samedi qu’elle ne l’a été le dimanche. D’une année sur l’autre, le bilan statistique affiché est toujours le même : près de 100 maisons d’édition, dit-on, (il y en a 78 référencées sur le site), 250 à 300 auteurs (il y en a 160 annoncés sur le site), 10 000 visiteurs… Cela reste imprécis, mais il serait question de mettre en place un comptage de ces derneirs à l’avenir.

Un festival ou un salon ? L'un et l'autre, en fait

Ce qui a surpris les invités palestiniens de cette année, c’est l’intuition qu’ont eue dès le départ les organisateurs de présenter comme un festival ce qui n’est après tout qu’un salon du livre, sans doute différent des autres, mais chaque salon trouve le moyen de mettre en avant sa spécificité, et tous aujourd’hui fonctionnent peu ou prou selon le même schéma. S’afficher comme un festival, a fortiori comme "le" festival du livre en Bretagne, c’est signaler son importance, même si tous les éditeurs bretons ne sont pas tous présents.

Le coup d’envoi est donné rituellement le samedi en fin de matinée, lors de l’inauguration. Le directeur du festival, Yann Peillet, en est le maître de cérémonie, avec le concours de Fulup Kere pour les annonces en breton. Charlie Grall, pourtant l’un des fondateurs de la manifestation, se fait toujours discret à ce moment-là, mais il signe dans le programme une contribution en breton intitulée "Gerig aozadur ar saloñs" [Le mot des organisateurs du salon - tiens, il s’agit donc aussi d’un salon], non traduite, dans laquelle il règle quelques comptes avec "le discours nauséabond de l’extrême droite à l’égard des migrants." Il est vrai que le festival avait également invité SOS Méditerranée à venir de si loin pour une conférence-débat. 

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Ce dont rêvent les écrivains palestiniens

C’est à l’occasion de l’inauguration qu’intervient le président d’honneur du festival. Cette année, il s’agissait d’Anwar Abu Eisheh. En Palestine, c’est quelqu’un qui compte : il a été ministre palestinien de la Culture, et il enseigne le droit civil à l’université Al Quds. Originaire d’Hébron, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont "Parcours d’un militant palestinien, de chauffeur de taxi parisien à ministre de la Culture" (éd. La croisée des chemins, Casablanca). 

"Vous ne pouvez pas imaginer comme vous me faites rêver", a-t-il déclaré d’emblée. À Carhaix comme au Mans où il était juste avant, ce sont les installations matérielles qui l’impressionnent. "Mais qu’est ce qu’on souffre, ajoute-t-il, pour organiser un salon du livre en Palestine tous les deux ans. Surtout de la part des Israéliens : des maisons d’édition sont interdites, nous sommes obligés de donner au gouvernorat israélien la liste de tous les livres qui viennent, qui sont parfois interdits. Vous me faites rêver." C’est une facette choquante de l’occupation israélienne en Palestine.

Leïla Shahid est bien plus connue puisqu’elle a été pendant des années la Déléguée générale de la Palestine en France, puis à l’UNESCO. Elle a épaté l’assistance en lançant un tonique "demad d’an oll" [bonjour à tous] sous les applaudissements. Elle-même a été épatée par tous les livres pour enfants en breton qu’elle a pu voir sur les stands : "c’est bien que les enfants puissent aussi apprendre le breton, même s’ils ne sont pas, selon son expression, totalement bretons, puisqu’ils sont bilingues."

Étant mariée à un écrivain marocain, elle sait, ajoute-t-elle, "combien la littérature dit le mieux toutes les causes, de la cause bretonne à la cause palestinienne et à toutes les autres, que le discours politique." Elle n’a pas manqué enfin de saluer la présence de Jean-Pierre Jeudy, ancien maire de Carhaix et président du Comité France Palestine de la ville. 

Carhaix livre 2019-6   Eamon O Ciosain

Solidarité avec les indépendantistes catalans emprisonnés

Christian Troadec, le maire actuel, a dû faire rêver encore plus le président d’honneur du Festival avec ses annonces. D’abord l’installation "bientôt" de l’Officepublic de la langue bretonne dans le château de Kerampuilh. Puis le début des travaux d’ici à septembre 2020 en vue de l’aménagement sur le même site d’un parc événementiel, incluant la construction d’un nouveau palais des sports et des congrès, sous la forme d’un grand bâtiment venant s’appuyer en forme de L sur la scène Glenmor. Ce qui induit qu’un accord a finalement été trouvé sur ce projet entre la ville et l’organisation des Vieilles Charrues. 

Dans des propos plus politiques, le maire de Carhaix s’est fait le porte-parole du peuple breton pour exprimer sa solidarité avec les prisonniers politiques catalans en Espagne : c’est la raison pour laquelle il arborait sur sa veste le petit ruban jaune désormais associé au combat des indépendantistes.

Les Irlandais très inquiets face au Brexit

Car il a aussi été question du Brexit à Carhaix. Mais pour connaître le point de vue irlandais à ce sujet, il faut se reporter au programme (car on ne peut pas dire que c’est un catalogue) du Festival pour lire l’article (en français) et son résumé (en breton) d’Éamon O Ciosàin, professeur de français et de breton à l’université de Maynooth, à quinze miles de Dublin. 

L’Irlande, écrit-il, "subit la sortie proposée [du Royaume-Uni] de plein fouet". Il pointe aussi la résurgence de "vieux réflexes anti-irlandais" dans la presse tabloïde en Angleterre et dans certaines couches de la population. Les textes d’E. O Ciosàin mériteraient d’être mis en ligne sur internet. 

Au fait, pourquoi le Festival ne mettrait-il pas le programme tout entier sur son site ? Soit une page spéciale sur laquelle tous les articles seraient directement accessibles, soit un fichier pdf à télécharger ? Les solutions ne manquent pas, et ne sont pas compliquées à mettre en œuvre.

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Gwalarn, un mouvement littéraire. Mais pas que…

Dans ce même programme, un mini-dossier inattendu de six pages (quatre en français, deux en breton) est également consacré à "l’histoire d’un mouvement littéraire ouvert sur le monde", en l’occurrence celui qui s’est constitué autour de la revue "Gwalarn" [Nord-ouest] de 1925 à 1944, à l’initiative de Roparz Hemon (et d’Olier Mordrel, on l’oublie parfois celui-là). On ne voit pas très bien les raisons de cette publication : pourquoi mythifier cette histoire en 2019 alors qu’elle n’est liée à aucun anniversaire ni à quelque événement récent que ce soit, si ce n’est pour revendiquer une filiation ? Après tout, c’est un choix.

C’est d’autant plus plausible que le mini-dossier se contente de reproduire des textes datant de trente à cinquante ans, notamment un long extrait du "Comment peut-on être Breton ?" de Morvan Lebesque. Mais c’est faire l’impasse sur nombre de recherches et de publications qui, depuis, ont analysé et scruté non seulement l’œuvre littéraire de Roparz Hemon et de l’école de Gwalarn (qu’on ne peut pas méconnaître), mais aussi les présupposés et les certitudes qui les motivaient (qu’il importe tout autant de connaître). 

De ce point de vue-là, la modernité et l’ouverture au monde dont on les crédite ne sont sans doute pas ce que l’on croit : elles apparaissent au contraire comme étant singulièrement datées. Car ce qu’a théorisé Roparz Hemon dans ses articles de "Gwalarn", réunis en 1931 dans son essai "Eur Breizad oc'h adkavout Breiz" [Un Breton retrouve la Bretagne], réédité en 1972 par Al Liamm, c’est peut-être une certaine forme de modernité, c’est surtout un nationalisme exacerbé et un conservatisme social et moral clairement assumé. 

Ce corpus apparaît tout simplement comme la déclinaison bretonne des idées ou idéologies qui émergent alors en différents pays d’Europe avant de les submerger jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Le projet de Hemon de faire du breton "une langue moderne" s’est imposé de fait (même s’il donne toujours lieu à débat) tout comme celui de "créer" une littérature. Dans son esprit, tout ça devait aboutir à recréer et régénérer la nation : on n’y est pas encore.

Carhaix livre 2019-15  Histoire-Populaire  Le Dû Le Berre

D’un stand à l’autre

Trois prix ont été décernés lors du festival : Frank Darcel a reçu celui de la ville de Carhaix pour son roman noir "Vilaine blessure" (Le Temps éditeur) et Maï Ewen celui de la nouvelle en breton pour "Begad avel ebet" [Pas le moindre souffle de vent]. Le prix Langleiz a été attribué à Pierrette Kermoal au titre de la revue Aber.

Sur le stand des Presses universitaires de Rennes, des piles de l’Histoire populaire de la Bretagne que viennent d’écrire Alain Croix, Thierry Guidet, Gwenaël Guillaume et Didier Guyvarc'h ne pouvaient qu’attirer le regard : prescience d’un succès annoncé ?

Dans une autre travée, le Centre de recherche bretonne et celtique proposait ses propres publications en présence d’habitués comme Yvon Tranvouez et d’autres qui le sont moins, comme Jean Le Dû et Yves Le Berre. C’est qu’ils avaient des nouveautés à présenter, en particulier "Métamorphoses. Trente ans de sociolinguistique à Brest (1984-2014)" (collection Lire et relire), ouvrage dans lequel ils exposent en profondeur et avec la ténacité qu'on leur connaît leur réflexion sur l’état passé, présent et à venir du breton.

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Sur celui de Skol Vreizh, Jean-Claude Le Ruyet, très en forme, présentait l’ouvrage posthume d’Albert Boché, "Le breton, des dialectes à la langue écrite", enrichi par ses soins. Albert Boché (1927-2012), originaire du pays pourlet, enseignant à Baud, a été un linguiste reconnu. Sa connaissance du vannetais dans ses multiples variantes ainsi que celle des autres dialectes bretons avaient aiguisé son intérêt pour une langue, non pas uniforme, mais unifiée.

Paul Burel, qui fut un éminent journaliste à Ouest-France, et son compère Nono, qu’on ne présente plus, ont concocté à quatre mains une BD originale, déjà présentée comme "hilarante" en raison de ses caricatures. Le titre — "Temps de cochon en Bretagne" (éd. Skol Vreizh) — serait presque un calque d’une ancienne émission de France-Inter ("Un temps de Pochon, c’est fini pour aujourd’hui"). Les auteurs ont l’air de s’amuser, les lecteurs devraient le faire aussi. Une version bretonne est parue en même temps que la VF, ce qui n’est pas courant, avec le concours d’Hervé Lossec.

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Le seul stand qui dénote dans l’enceinte du festival est probablement celui que tient Jean-Jacques Cellier pour le compte des éditions La Digitale. C’est aussi l’un des exposants les plus anciens, puisqu’il y est continûment présent depuis les toutes premières années : il mériterait qu’on le distingue pour ça ! Il correspond à l’une des conditions minimales requises pour exposer : être éditeur en Bretagne. Mais sa production ne se classe pas dans le registre d’une plus ou moins forte identité bretonne que partagent beaucoup parmi les éditeurs présents. Au fil des années, La Digitale a publié des dizaines d’ouvrages : de littérature et de poésie, d'histoire sociale sur Plogoff et les forges d’Hennebont, par exemple, des textes de révolutionnaires et de libertaires (tels les souvenirs de René Lochu sur Brest), des ouvrages de référence sur l'anarchisme et sur l'anticolonialisme (de Sartre, en particulier)… 

TES, acronyme de Ti-embann ar skoliou est le service public chargé de  la conception et de l’édition de tout ce dont peut avoir besoin l’enseignement du breton et en breton comme ressources pédagogiques. Si le site internet de la structure paraît minimaliste, Carhaix est pour elle l’opportunité de faire découvrir ses productions à un large public. Maryvonne Berthou a été la cheville ouvrière d’une exposition bilingue autour de la chanson en breton, en classe, à la maison ou ailleurs, actuellement visible à l’INSPE de Saint-Brieuc, et qui circulera ensuite de Morlaix à Pontivy et Quimper.

Le musicien Roland Becker, navré qu’aucun autre chercheur ne se soit attelé à la tâche, a consacré tout un opus aux sœurs Goadec : trois femmes, trois sœurs, trois chanteuses bretonnes. Elles auraient été ébahies qu’on ait pu écrire à leur sujet un ouvrage de 352 pages, préfacé par Denez [Prigent] et fort abondamment illustré de surcroît. Le livre raconte comment elles sont devenues mythiques, en Bretagne et au-delà et se répartit lui-même en trois parties en forme de triade : Kan unan Chant 1, Kan daou Chant 2, Kan tri Chant 3. Il est paru aux éditions Ouest-France dans une belle mise en page.

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Pierre Loquet est l’un des deux nonagénaires présents. Toujours bon pied, bon œil, si ce n’est qu’il ne conduit plus. Et surtout fidèle à ses convictions. À Carhaix, il faisait la promo de "Skoazell Vreizh, 50 ans de solidarité" [Le secours breton]. Vous n’ignorez pas que l’objet de cette association est de "venir en aide à toute personne qui, en raison d’un engagement en faveur de la Bretagne, se trouverait confrontée à l’appareil judiciaire ou administratif de l’État français". Dit comme ça, ça fait très langue de bois. Concrètement, Skoazell Vreizh a secouru les clandestins du FLB et leurs familles à l’occasion de leurs procès, et bien d’autres militants en diverses circonstances, comme tout récemment les parents du petit Fañch dans l’histoire du tilde. L’ouvrage, rédigé par Christian Guyonvarc'h, est disponible en VF et en VB.

L’autre nonagénaire était Jorj Cadoudal, ancien paysan et éleveur de moutons dans les Monts d’Arrée, que je connais bien. Ce doit être aujourd’hui le doyen des sonneurs bretons, toujours actif, toujours gouailleur et l'œil pétillant. Gégé Gwenn a collecté l'histoire de sa vie et en a fait un livre tout en breton : "'Veze ket dañset plinn" [La danse plin ne se dansait pas] (sic), publié aux éditions Al Lañv. À Carhaix, il était rouge fier (traduction littérale du breton "fier-ruz") de présenter son livre, de porter son collier de l’hermine et d’être accompagné de ses petites-filles.

Youenn Caouissin était un peu esseulé dans un recoin du salon. Vous ne le savez peut-être pas, mais il a écrit et publié il y a deux ans chez Via Romana (un éditeur traditionaliste, pour ne pas dire intégriste) une biographie de près de 600 pages sur la vie de l’abbé Yann-Vari Perrot, sous-titrée "J’ai tant pleuré sur la Bretagne". Il est très contrarié que personne en Bretagne ne l’a sollicité pour la moindre conférence, m’a-t-il précisé, alors qu’il a été invité une dizaine de fois ailleurs en France dans des cercles catholiques eux-mêmes traditionalistes. Les 2 000 exemplaires du premier tirage sont tout quasiment écoulés, si bien qu’il envisage une édition en poche d’ici quelques mois.

02 novembre 2019

"Pour que vivent nos langues"

Kemper 3103-10

Le diagnostic est lucide. L'appel se veut pressant. La mobilisation générale est décrétée. Mais suffira-t-elle à faire fléchir Jean-Michel Blanquer ? Le problème est qu'on a peu entendu parler jusqu'à présent de la pétition qu'ont lancée deux parlementaires il y a une dizaine de jours, et encore moins de la manifestation annoncée à Paris pour le 30 novembre prochain. 

Une quarantaine d'associations et de mouvements des régions concernées figurent parmi les premiers signataires de la pétition en ligne (voir ci-dessous), qui a recueilli 5 603 signatures à l'heure où j'écris sur le site change.org

Par contre, je ne vois nulle part d'indications sur les modalités concrètes d'organisation de la manifestation annoncée, si ce n'est qu'elle aura lieu devant le ministère de l'Éducation nationale ce 30 novembre à 11 heures. On annonce la présence de parlementaires : ne s'agira-t-il que d'une manifestation symbolique ? Qui d'autre ira ? Les enseignants concernés, les étudiants, les lycéens, des militants ? Si des dispositions pratiques ne sont pas mises en place et annoncées rapidement, il ne sera pas facile de faire converger des milliers de manifestants venant de toutes les régions concernées vers Paris d'ici la fin du mois.

François Alfonsi-2   Paul Molac-4

Les deux parlementaires à l'origine de cette double initiative sont :

  • François Alfonsi, député européen, auteur en 2013 d'un rapport sur les langues menacées de disparition et la diversité linguistique au sein de l'Union européenne
  • Paul Molac, député du Morbihan, président du groupe d'études "Langues et cultures régionales" à l'Assemblée nationale.

Ci-après, le texte complet de l'appel. Titre et intertitres par mes soins.

Des langues qui résistent pour ne pas disparaître

Nos langues, ce sont l’occitan-langue d’oc, le basque, le breton, le catalan, le corse, le flamand occidental, l'allemand standard et dialectal alsacien et mosellan, le savoyard (arpitan-francoprovençal), les langues d'oïl, les créoles et les langues autochtones des territoires des Outre-Mer. Toutes résistent en France pour ne pas disparaître car elles figurent toutes à l’inventaire des « langues menacées de disparition » établi par l’UNESCO. Malgré l’élan mondial pour que biodiversité naturelle et biodiversité culturelle soient enfin considérées et préservées, malgré les textes internationaux qui régissent les droits de l’Homme et les droits des peuples, l’État français, en dépit de multiples condamnations par l’ONU, continue son œuvre de destruction du patrimoine immatériel millénaire que sont nos langues et nos cultures.

Au point de faiblesse qu’elles ont aujourd’hui atteint, c’est de leur survie qu'il est question. Les populations concernées sont attachées à la sauvegarde du patrimoine linguistique et culturel de leurs territoires. Cependant les efforts de nombreux militants, parents d'élèves et enseignants de l’enseignement public, de l’enseignement associatif et de l'enseignement catholique ainsi que des élus et bénévoles qui forment un réseau dense et actif, ne peuvent suffire face à la mauvaise volonté de l’État. Il n’existe en France aucune volonté réelle, derrière des apparences et des discours convenus, de la part des pouvoirs politiques qui se succèdent à la tête de l’État, de mettre en place de véritables politiques linguistiques efficaces.

La réforme du baccalauréat en question

La situation de l'enseignement, vecteur essentiel de la transmission et de la vitalité de nos langues, est emblématique de cette mauvaise volonté. La loi dispose que « les langues et cultures régionales appartenant au patrimoine de la France, leur enseignement est favorisé... ». Nous constatons que non seulement cette loi et les conventions signées par l’État ne sont pas respectées, mais que les différentes formes d’enseignement (optionnelle, bilingue et immersive) sont mises à mal par la politique de l’actuel ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer. Encore plus que celle de ses prédécesseurs, sa politique conduit à accélérer le déclin de nos langues comme le montrent sa récente réforme du baccalauréat, et ses déclarations au Sénat le 21 mai dernier contre l’enseignement par immersion.

Les attaques contre l'enseignement de nos langues sont nombreuses.

La réforme des enseignements en lycée et de l’organisation du baccalauréat a des conséquences terribles pour toutes les filières de langues régionales, comme le prouvent les remontées de terrain montrant partout une chute dramatique des effectifs d’élèves inscrits en langues régionales.

Le double langage du ministre

Le discours officiel, ministre et recteurs en tête, présente cette réforme comme une « avancée » qui « conforte » et « valorise » ces langues et leur enseignement. En réalité elle les fragilise et les dévalorise, elle les prive de toute attractivité par la suppression de possibilités, par la mise en concurrence et par le jeu de coefficients ridicules pour la forme d’enseignement la plus répandue. Les chutes d’effectifs atteignent jusque 70 % dans certaines classes de lycée ! C’est le règne du double langage qui continue au sein du ministère de l’Éducation nationale, d’autant plus que les moyens financiers et humains sont toujours aussi insuffisants pour répondre aux besoins, particulièrement sur certains territoires.

Nous déplorons le refus de toute nouvelle mesure significative en faveur de nos langues dans la loi « pour une école de la confiance » malgré la nécessité d’élargir l’offre d’enseignement de nos langues et les propositions pertinentes de députés et sénateurs.

Nous rappelons que l’enseignement immersif est d'usage courant en Europe et dans le monde pour la sauvegarde de langues menacées par une langue dominante : pour le français au Québec (vis-à-vis de l’anglais), pour le basque ou le catalan en Espagne (vis-à-vis du castillan), pour le gallois en Grande-Bretagne (vis-à-vis de l’anglais), pour l’allemand en Belgique germanophone, etc… Il s'agit d'une pratique reconnue pour l’enseignement de nos langues en France, depuis de nombreuses années dans le secteur de l’enseignement associatif avec des expérimentations prometteuses dans l’enseignement public, pour le catalan, en Corse et au Pays basque. Alors que l’urgence devrait être de permettre d’étendre ces méthodes immersives efficaces à l'école publique et dans les écoles privées, selon la déclaration de M. Jean-Michel Blanquer devant le Sénat, tout cela doit disparaître !

Des politiques linguicides

Or, ce qui est en jeu, c'est l'existence même du patrimoine culturel que nous portons, en Corse, en Bretagne, en Alsace et Moselle, en Catalogne, en Flandre, en Savoie, au Pays basque, dans l'ensemble occitan et dans bien d'autres régions françaises attachées à leurs particularités culturelles et linguistiques.

Nous nous sommes rassemblés pour que, au Parlement européen, à l’Assemblée nationale et au Sénat, dans les collectivités, villes et villages de nos territoires qui portent la diversité culturelle de la France et de l’Europe, un large mouvement de protestation indignée et combative se lève pour arrêter ces politiques linguicides et pour que soient enfin décidées des politiques linguistiques porteuses d’espoir pour l’avenir à l'image de ce qui se fait au Québec, au Pays de Galles ou encore dans la communauté autonome du Pays basque.

  • Nous appelons à la mobilisation générale contre ce ministre dont la politique conduit à un véritable linguicide. 
  • Pour que vivent nos langues, mobilisons-nous !
  • Rassemblement devant le ministère de l’éducation nationale samedi 30 novembre 2019 à 11 heures.

Le Collectif "Pour Que Vivent Nos Langues"

Premiers Signataires

  • Aliance Culturèla Arpitana
  • Association Alsace - Jùnge Fer's Elsàssische (AJFE)
  • Association des Professeurs de Langues Vivantes (APLV)
  • Association des Enseignants de Gallo
  • Association des Enseignants de Savoyard / Francoprovençal
  • Association des Parents d'élèves de l'Enseignement Public en Alsace (APEPA)
  • Association pour l’Enseignement de la Langue d'Oc Provence-Alpes-Côte d’Azur (AELOC/FELCO)
  • Association pour le Bilinguisme en Classe dès la Maternelle - A.B.C.M. Zweisprachigkeit
  • Association pour le bilinguisme français-occitan dans l’enseignement public (ÒC-BI)
  • Association des Professeurs de Langue Bretonne dans l'enseignement public en Île de France (APLB KBDP)
  • Associu di l'Insignanti di/in Lingua è Cultura Corsa
  • Bak e Brezhoneg, lycéens Diwan Carhaix
  • Bressola
  • Centre Régional des Enseignants d'Occitan (CREO/FELCO) de l'académie de Toulouse
  • Centre Régional des Enseignants d'Occitan (CREO/FELCO) Lengadòc
  • Confederacion Calandreta
  • Congrès permanent de la langue occitane
  • Conseil International du Francoprovençal
  • Div yezh Breizh
  • Diwan
  • European language Equality Network (ELEN) – Réseau Européen pour l'Égalité des Langues
  • Eltern Alsace, Association des parents d'élèves de l'enseignement bilingue
  • Eskolim, Fédération des réseaux d’écoles associatives laïques immersives
  • Esquiròt
  • Euskal Konfederazioa
  • Fédération Alsace bilingue - Verband zweisprachiges Elsass
  • Fédération des Enseignants de Langue et Culture d'Oc (FELCO)
  • Fédération pour les langues régionales dans l'enseignement public (FLAREP)
  • Felibrige
  • Fonds International pour la Langue Alsacienne
  • Forum d'Oc
  • K.L.T. (Kerne - Leon - Treger), fédération des associations bretonnes du Pays de Morlaix
  • Institut d'Estudis Occitans
  • Kelennomp !, Association des enseignants de et en langue bretonne
  • Kevre Breizh, Coordination des associations culturelles de Bretagne
  • Mission Bretonne d'Île de France ; Ti Ar Vretoned
  • Parlemu Corsu
  • Practicalingua
  • Seaska

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21 octobre 2019

Le bretonisme de Jean-Yves Guiomar : la réédition d’un ouvrage majeur sur les historiens bretons du XIXe siècle

Le bretonisme couv 2 

Le bretonisme (qui n’a rien à voir avec les bretonnismes) est le courant d’idées dans lequel se retrouvent les historiens qui décrivent l’histoire de la Bretagne comme hétérogène par rapport à celle du reste de la France. Ce courant émerge dans la première moitié du dix-neuvième siècle et c’est Arthur de la Borderie qui invente le terme sous la forme de l’adjectif bretoniste. Il y avait un réel intérêt à étudier cette mouvance, dont on peut encore retrouver certaines thèses ici ou là dans des ouvrages plus ou moins récents, comme si notre regard sur l’histoire de la Bretagne devait se figer indéfiniment en dépit des acquis constamment renouvelés de la recherche.

Guiomar Jean-Yves-2

Cette étude, c’est Jean-Yves Guiomar (1940-2017) (photo c. 2000) qui l’a menée en moins de quatre ans, entre 1982 et 1986, année de sa soutenance de thèse, précisément consacrée au bretonisme. Originaire de Lambézellec (qui n’avait pas encore été rattachée à Brest), il fut un chercheur passionné et, sur la base de connaissances phénoménales, l’auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages et d’articles, dans lesquels il a décrypté tour à tour ou en même temps l’histoire, mais aussi "l’invention" de la Bretagne, ainsi que l’idéologie nationale, ses deux grands centres d’intérêt.

Signe de l’intérêt suscité par sa thèse, elle est publiée dès 1987 par la SHAB (Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne). Michel Denis, qui fut son directeur de thèse, préfaçait cette première édition. Dans un ouvrage fondé sur "les plus solides méthodes universitaires", écrivait-il, Jean-Yves Guiomar "comme tant d’autres s’est demandé avec fierté, mais avec lucidité ce que c’est que d’être breton." Si ce n’est qu’il s’est interdit "les simplifications déformatrices de tout bord" et donnait "ses lettres de noblesse à l’histoire spécifiquement culturelle de la Bretagne". 

Le bretonisme étant épuisé depuis longtemps, une nouvelle édition en a été préparée et coordonnée à l’initiative de la SHAB par Philippe Guigon et vient d’être publiée aux Presses universitaires de Rennes, donnant ainsi à chacun la possibilité de découvrir ou redécouvrir "un vaste mouvement de connaissance qui a permis la transmission au monde moderne d’un héritage prestigieux". Cette histoire, Jean-Yves Guiomar l’aborde sous trois angles différents :

  • celui des milieux formés par les sociétés savantes et l’Association bretonne
  • celui des débats soulevés, des courants qui s’affrontent, tel celui qui oppose les bretonistes, tenants d’une Bretagne receltisée au ve siècle, et les romanistes attachés à une Bretagne prolongeant l’Armorique gallo-romaine 
  • celui de la construction d’une Bretagne comme une terre celtique, patrie des saints et des héros. 

La réédition a fait l’objet d’une présentation lors du congrès de SHAB à Vannes le 7 septembre dernier. On lira ci-après le texte des interventions de Philippe Guigon, historien et secrétaire général de la SHAB, et de Marie-Thérèse Lorain, historienne et amie de longue date de Jean-Yves Guiomar. Merci à eux de m’avoir autorisé à publier leur texte sur ce blog.

  • Jean-Yves Guiomar. Le bretonisme. Les historiens bretons au XIXe siècle. Avant-propos de Bruno Isbled. Préfaces de Michel Denis et de Jean Le Bihan. Postface de Marie-Thérèse Lorain. Nouvelle édition coordonnée par Philippe Guigon. Presses universitaires de Rennes, 2019, 457 p.
  • La réédition comporte un cahier d’illustrations de 24 pages, une bibliographie des travaux de Jean-Yves Guiomar et un index des noms de personnes et de lieux.

À noter également :

  • Jean-Yves Guiomar. Peuple, région, nation. Brest, Université de Bretagne occidentale, 2015. (Collection Lire et relire). Reprise de dix-sept articles dispersés de l’auteur, incluant deux inédits.

 

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Pourquoi rééditer Le bretonisme

La présentation de Philippe Guigon

En 1987, sous la houlette de son président, Jacques Charpy, la SHAB éditait la thèse de Jean-Yves Guiomar soutenue l’année précédente devant l’Université de Rennes 2, Le bretonisme. Les historiens bretons au xixe siècle. Qualifié dès sa sortie de livre important, épuisé depuis longtemps, l’intérêt de cet ouvrage n’a pas faibli, aussi avons-nous suivi avec enthousiasme la suggestion émise par Daniel Le Couédic, au congrès de Quimperlé de la SHAB, il y a tout juste trois ans, de le rééditer. 

À ce travail collégial ont participé les « shabistes » Christine Berthou, Isabelle Berthou, Bruno Isbled, Catherine Laurent et moi-même. Le principe était de ne « toucher à rien » (sans rajouter, par exemple, une sélection bibliographique des travaux parus sur ce thème depuis 1987), mais d’agrémenter ce livre par des illustrations et des annexes, choix entérinés par les toujours efficaces Presses universitaires de Rennes. Il a de surcroît bénéficié d’une seconde préface de Jean Le Bihan, dont nous nous inspirerons ici, et d’une postface écrite par Marie-Thérèse Lorain.

La perception de la Bretagne comme étant distincte du reste de la France

Depuis plus de trente ans, Le bretonisme constitue une excellente contribution à l’histoire de l’idée nationale, qui s’est déployée dans l’Europe du premier xixe siècle. Le terme « bretonisme » dérive du néologisme « bretoniste » forgé en 1857 par Arthur de La Borderie pour dénommer l’historien d’une province qui ne devrait rien, ou si peu, au monde gallo-romain. Mais, selon Jean-Yves Guiomar, il signifie bien plus que cela, désignant tout historien ayant dépeint la Bretagne comme distincte du reste de la France. Aussi a-t-il accompli une tâche immense, compulsant des masses d’archives aussi variées que considérables, et lisant des milliers d’articles et d’ouvrages produits par nos grands anciens entre 1840 et 1900 dans les sociétés savantes bretonnes. 

Il a débrouillé la genèse parfois compliquée de ces associations, telle la vénérable ancêtre, née en 1826 et qui nous reçoit sympathiquement aujourd’hui, notre chère Société polymathique du Morbihan… Il a mis en évidence le rôle fondamental de l’Association bretonne, cousine de l’Association normande d’Arcisse de Caumont et mère de plusieurs de nos actuelles sociétés départementales, portée sur les fonts baptismaux à Vannes en 1843 par Jules Rieffel, avec d’abord sa classe d’agriculture, d’où s’émancipe l’année suivante la turbulente classe d’archéologie. 

Les archéologues, terme lors consacré pour désigner toute personne s’occupant du passé, proche ou lointain, à partir de ses monuments, vont être à l’origine de multiples avatars, allant de la suspension de l’Association bretonne par le pouvoir impérial en 1854 à sa dissolution pure et simple en 1859. Elle ne ressuscitera qu’en 1873.

Hersart de la Villemarqué-1      La Borderie-2 

  • De gauche à droite : Théodore Hersart de la Villemarqué, Arthur de la Borderie.
  • Arthur de la Borderie : portrait  par Gustave Marquerie, 1872. Ville de Nantes, Bibliothèque municipale.

Comment sont apparus les discours particularisants sur le passé breton

Quels sont les apports les plus décisifs du Bretonisme ? Tout d’abord, ce livre décrit très précisément comment s’est élaboré un ensemble de discours particularisants sur le passé breton, en donnant de la chair à des hommes, certains célèbres, d’autres parfois méconnus (bien évidemment à aucune femme en ce siècle misogyne !) Ainsi apparaissent 

  • Théodore Hersart de La Villemarqué, 
  • Aurélien de Courson,
  • Aymard de Blois,
  • Louis de Carné, 
  • Guillaume Lejean 
  • et Julien-Marie Le Huerou, ce dernier, maître de… 
  • La Borderie, qui est au fond le véritable héros du livre. 

En effet, ses théories, énoncées dès ses vingt ans, ont lourdement marqué de leur sceau notre historiographie jusqu’à une période fort avancée du xxe siècle, voire peut-être plus tard encore. 

Les Bretons très bien intégrés aux réseaux sociaux parisiens de l'époque

Autre conclusion, portant sur les historiens eux-mêmes, qu’ils soient bretonistes ou romanistes : contrairement à ce qu’estimait Charles-Olivier Carbonnel dix ans avant que la thèse de Jean-Yves Guiomar ne ruine sa rugueuse affirmation d’une « Bretagne paresseuse », ils sont très dynamiques. 

Loin d’être isolationnistes, nos Bretons sont pleinement intégrés à des réseaux sociaux et intellectuels centrés sur Paris, tels le Comité des travaux historiques ou la Commission des monuments historiques. Enfin, quoi que l’on en ait dit, ils ne forment pas un bloc si réactionnaire que cela, même si certains d’entre eux ont été de purs traditionalistes : ce renouveau historiographique plonge tout d’abord ses racines dans un catholicisme libéral inspiré par Félicité de Lamennais, aux aspirations modernisatrices, voire progressistes.

Un champ d'études complètement transformé depuis le milieu du XXe siècle

Qu’est devenu ce champ d’études sur lequel Jean-Yves Guiomar lui-même, accaparé par d’autres thèmes de recherches, ne revint que très peu ? De multiples études, à caractère monographique, s’intéressant à l’activité d’une société savante ou au travail d’un érudit, ont contribué à l’enrichir au fil des ans. Envisageons quelques exemples. 

La « querelle du Barzaz-Breiz », allumée par François-Marie Luzel et qui a couvé durant plus d’un siècle, semble définitivement close suite aux travaux de Donatien Laurent et de Jean-Yves Guiomar lui-même. En 2006, Nelly Blanchard peut ainsi réutiliser la formule d’Yves-Marie Rudel en 1950, pour qui l’ouvrage du « barde de Nizon » est une création esthétique, « une véritable légende des siècles celtiques, qui semble douée d’une éternelle jeunesse ». 

Autre chantier, l’étude de la vie et de l’œuvre d'Arthur de La Borderie, relancée en 2002 à l’occasion du centenaire de sa mort. Le seul historien breton dont le nom soit aujourd’hui connu du grand public, aux méthodes de travail parfois étonnantes, bien qu’il fût chartiste, a vu ses idées-forces progressivement battues en brèche. Ainsi l’arrivée des Bretons, guidés par leurs saints, dans une péninsule déserte au ve siècle, son « hagiographolâtrie » remise en cause par, entre autres, Bernard Merdrignac, l’exaltation d’un Nominoë « père de la patrie » et des Bretons vus comme un peuple résistant, ne sont plus guère de mise aujourd’hui : que l’on se souvienne de la charge menée au congrès de la SHAB à Morlaix par notre ami Hubert Guillotel, déplorant la nocivité historiographique à long terme du « bénédictin laïque » ! 

Troisième et dernier point, l’étude de l’archéologie de la Bretagne du xixe siècle. La péninsule, contrairement à ce que professait le chevalier de Fréminville, suivi par de nombreux bretonistes, ne resta pas à l’écart du monde antique ; aussi justice a-t-elle été rendue au romaniste Louis Bizeul, en dépit de son obsession à voir partout des voies romaines (auxquelles sont aujourd’hui attribuées une généalogie beaucoup plus longue). 

Autre thème important, l’étude du mégalithisme, où les Morbihannais furent pour des raisons évidentes à la pointe de la recherche, ne s’est que lentement débarrassée de ses oripeaux « druidiques ». Mais ce n’est que récemment que lui a été restituée sa complexité : ainsi, en 1983, Jean L’Helgouac’h et Charles-Tanguy Le Roux se sont rendus compte qu’un sanctuaire très ancien avait été démantelé, puisque les dalles de couverture de la Table des Marchands, Gavrinis et d’Er Grah recollaient entre elles ! 

Encore s’agit-il de périodes « récentes » ; en effet, la très longue durée du Paléolithique (un foyer de 450 000 ans mis au jour à Menez Dregan) a bouleversé de fond en comble des perspectives inimaginables à l’époque de René Kerviler, tentant vainement de faire coller la stratigraphie du « chronomètre préhistorique » de Penhouët à la chronologie biblique…

Quels liens avec le mouvement des nationalités en Europe et avec les mouvements bretons ?

Y a-t-il des liens tissés entre le bretonisme et les origines du mouvement breton ? Se posant la question de savoir « si le mouvement que nous avons étudié doit ou non être lié au mouvement des nationalités », l’un des faits dominants de l’histoire au xixe siècle, Jean-Yves Guiomar répondait par la négative, car, selon lui, les bretonistes ne se sont pas « compris comme l’expression d’un mouvement national, même latent ». 

Au sein de l’Association bretonne, les archéologues se montraient, dès 1844, sensibles à la cause de la Bretagne ; aussi la classe d’archéologie, avec son bureau destiné à coiffer les sociétés départementales, peut être considérée comme une tentative d’élaborer un « parti culturel breton ». Mais ceci n’aboutira qu’avec la création, par Régis de L’Estourbeillon, de l’Union régionaliste bretonne en 1898, date retenue par Jean-Yves Guiomar comme la naissance du premier Emsav.

Terminons en citant la conclusion de Jean Le Bihan, qui préface la seconde édition du livre Le bretonisme :

  • Pièce centrale de l’œuvre de Jean-Yves Guiomar, Le Bretonisme n’a pas fini de nous faire réfléchir : aux historiens bretons du xixe siècle, mais aussi à l’invention de l’idée bretonne et même au déploiement, aussi foisonnant que complexe, des identités territoriales au sein de l’Europe contemporaine. À l’issue de trente années qui ont vu le Vieux Continent de nouveau ébranlé, par la chute du Mur, par la tragédie yougoslave, par le Brexit, alors que le temps est à la houle et aux mauvaises froidures, il y a certainement urgence à penser, de façon précise, ouverte et sur la longue durée, ce que sont et ce que ne sont pas les peuples d’Europe. Assurément, Guiomar peut nous y aider.

Philippe Guigon 

Lorain Marie-Thérèse-1

La Bretagne dans la vie et l’œuvre de Jean-Yves Guiomar

La présentation de Marie-Thérèse Lorain

Notre rencontre date de février 1973 : un collègue de lycée, membre de La Taupe bretonne, avait amené chez moi pour une émission sur l’Anschluss Jean-Yves Guiomar, autre membre actif de La Taupe. Tout pouvait finir là, mais c’était sans compter sur la vitesse des décisions prises par lui : le lendemain, il frappait à ma porte et m’apportait son premier livre, Émile Masson, les Bretons et le socialisme. Il me demandait aussi de lire son travail sur l’idéologie nationale. Donc, dès le début de cette relation née sur fond d’histoire, il a d’emblée jeté la Bretagne dans la balance, pour équilibrer ce qu’il comptait mettre dans cette relation d’histoire, de confiance et de travail.

Le thème de la Bretagne et celui sur l'idéologie nationale

Né à Lambézellec en décembre 1940 pendant un bombardement, il a 33 ans en 1973. Il vit à Paris depuis 1966 et ne le quittera plus. Un bref regard sur la chronologie, méthode qu’il employait et recommandait, permet d’envisager une réponse à la question posée. On y trouve trente titres sur la Bretagne et vingt sur l’idéologie nationale. Si les deux thèmes sont mêlés au long de sa vie, il y a cependant une prédominance de ses travaux sur la Bretagne de 1980 à 2000, et leur arrêt presque complet après l’an 2000, comme s’il était content d’avoir accompli son programme intellectuel pour la Bretagne. 

De nombreux thèmes sont successivement traités, convergeant tous dans la recherche de l’identité bretonne. Son abord commence par histoire et historiographie, soit la trinité bretonne qui contient beaucoup sur dom Lobineau et dom Morice. Puis la thèse sur les historiens bretons du xixe siècle, rondement menée. En 1982, Michel Denis accepte le sujet, elle est soutenue à Rennes II en mai 1986. Réécrite, elle est publiée par la SHAB (Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne) en 1987. Il veille alors sur les comptes rendus de presse et les commandes des libraires avec tout son professionnalisme.

L’ère des commémorations du bicentenaire de 1789 en Bretagne lui assure une grande activité. Clermont-Ferrand en 1980, Brest en 1988, Saint-Brieuc en 1989 (les Bleus de Bretagne). Il va à tous ces colloques, il rédige des comptes rendus, il analyse les livres présentés par les intervenants. Il reprendra plus tard, en 2006, Charrette et Cadoudal, deux récits historiques de Guillaume Lejean extraits de la Bibliographie bretonne de Prosper Levot.

Les historiens bretons en cinq articles

Parallèlement, il y ajoute un travail de sémantique pour faire le tour des caractères des historiens bretons, en cinq articles qui se complètent les uns les autres 

  • Les historiens bretons et la langue bretonne au xixe siècle (1984) 
  • Les historiens libéraux et républicains bretons et la Révolution française (1988)
  • Le celtisme chez les intellectuels français/bretons de gauche au xixe siècle (1991)
  • La Révolution française et les origines celtiques de la Bretagne (AHRF, 1992)
  • Le Bretonisme, une expression de la droite française (1996).

Il n’a pas peur des problèmes complexes qu’il comprend rapidement et explique clairement. Il aborde aussi le domaine littéraire. C’est d’abord Émile Masson, les Bretons et le socialisme (1972). Puis, au cours de l’année 1992, il s’occupe beaucoup de l’abbé Gervais de La Rue, qui a cherché les sources des romans de la Table Ronde autour du roi Arthur et donnait des sources bretonnes à Chrétien de Troyes et Marie de France : il dégageait ainsi la notion d’anglo-normand. 

J.-Y. Guiomar reprend ce problème par trois fois en 1992, dans 

  • La Révolution française et les origines celtiques de la France (Annales historiques de la Révolution française, janvier-mars 1992)
  • Le Barzaz-Breiz pour les Lieux de mémoire de Pierre Nora en 1992
  • L'introduction en France des ides sur l'origine de la littérature français par l'abbé Gervais de la Rue dans La Bretagne linguistique (UBO), article de 80 pages en 1991-1992. 

En 1993, il étudie la Galerie bretonne, une œuvre ambiguë, et fait paraître aussi la Correspondance entre Guillaume Lejean et Charles Alexandre, gros texte qui aborde la place des correspondances pour leur connaissance d’une époque. 

Thèmes artistiques enfin dans Le désir d’un tableau (Le Débat, 1983) et La fonction du sublime dans la construction du signe esthétique en Bretagne en l’honneur de Denise Delouche (1997).

Un demi-siècle de recherche

Ses méthodes de travail vont des petites fiches 21 x 29,7 pliées en deux, élaborées en bibliothèques, au grand randonneur qui fait des kilomètres à la recherche de ses sources. S’ajoute à cela un autre élément de sa méthode : les lettres privées qu’il écrit quand il donne à lire sa thèse chapitre après chapitre. Il y voit à la fois un plaisir et une volonté de « se donner en donnant ses mots à lire » avant qu’ils ne soient publiés. Ajoutons une rigueur qui le met au-dessus des modes du langage universitaire qu’il critique à la fin de sa vie.

Sa vie est donc faite de 50 années de recherche, dont une majorité vouée à la Bretagne. Le sentiment n’apparaît pas dans son regard lucide, sauf le bonheur que lui donne la parution de son dernier ouvrage, fait avec le CRBC (Centre de recherche bretonne et celtique) pour réunir ses articles sur la Bretagne. Émotion vive aussi quand il sut le projet de la SHAB de faire cette nouvelle publication du Bretonisme : projet accompli de belle manière.

Marie-Thérèse Lorain

20 octobre 2019

L’Auvergnat de Brest quitte la scène sous les applaudissements

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Jean Dussoleil-1

Jean Dussoleil n’est vraiment Brestois que depuis une douzaine d’années. Mais il se plaît à Brest et s’y est incrusté comme un Ty-Zef, fréquentant toutes les salles et lieux de vie de la ville, de la place Guérin au port, et ailleurs. Et voilà qu’à soixante-dix-sept ans, il lui a pris l’envie, lui, l’homme aux cent cinquante chansons (dont cent dix et quelques enregistrées) de proposer ce qu’il présente comme un dernier concert.

Ça s’est passé samedi soir, devant une belle salle acquise à sa cause - et celle du Mac Orlan s’y prêtait bien —, en compagnie d’un groupe conduit de main de maître par un ami de quarante ans, le guitariste Jacky Arconte, qui l’a rejoint ici au bout du monde, et de sept autres musiciens percutants, parmi lesquels j’ai retrouvé des connaissances de longue date, Patrick Audouin, Patrick Péron, Bernard Le Dréau, Ben Créach (un ancien des Bleizi Ruz, qui a fait bien du chemin depuis), et d’autres que j’ai eu plaisir à entendre : Jacky Guay, Guéna Péron et Jean-Philippe Le Coz. 

Jean Dussoleil est toujours présent, mais il sait s’éclipser par moments pour leur laisser l’exclusivité de la scène. Il appelle aussi des renforts inattendus, tel ce magicien, pour illustrer avec nostalgie, mais aussi un sentiment de révolte, la destruction du cirque Medrano quelque part dans Paris pour qu’on puisse y construire un immeuble de plus de béton et d’acier. 

Un inventeur de vies

Selon le mot de Brieg Haslé-Le Gall, ce chanteur est "un inventeur de vies", et ses chansons sont un reflet de la vie. Il prend plaisir à interpréter à un rythme soutenu celle de la mamie qui danse (en Auvergne). Il reprend, pour mettre les points sur les i, s’il le fallait, celle qui a fait la pochette de l’un de ses disques : "C’est votre France, pas la nôtre". La surprise de la soirée a été un final pétillant avec, en invitée surprise, la chanteuse également bien connue à Brest, Olga Bystram, venue interpréter en anglais celle qu’il venait lui de très bien chanter déjà en français. Est-ce pour être dans l’air du temps ? Ou parce que le public aime ça (et au Mac-Orlan, il a aimé ça) ? Ce n’est pas un message subliminal tout de même, à l’adresse de ceux qui choisissent de ne chanter qu'en anglais ?  

Comme tous les chanteurs et musiciens de bon renom, Jean Dussoleil a été un chanteur voyageur : il en a fait des kilomètres dans sa vie d’artiste. Ou peut-être est-il plutôt, comme les oiseaux, un chanteur migrateur ? Il a d’abord quitté son Auvergne natale pour s’installer à Paris, où on l’a considéré comme le plus brestois ou le plus breton des Auvergnats, c'est selon. Puis il a fini par s’installer ici. De toute évidence, vivre à Brest lui va bien, et il le chante bien. Le livre CD-Rom de ses chansons le présente comme un saltimbanque. S’il le dit, c’est que c’est vrai. Le livre assure aussi qu’il a vécu une sacrée belle vie. On le croit volontiers, mais c’est encore mieux quand on l’écrit.

Jean Dussoleil livre

Pour en savoir plus

  • Jean Dussoleil. Saltimbanque : une sacrée belle vie. Préface de Jacques Mailhot. Beauregard l’Évêque, éditions ACVAM, 2019. Livre CVD-Rom, 140 p. Couverture de Fañch Moal. Textes originaux de 76 chansons de Jean Dussoleil. CD-Rom mp3 de 72 chansons, dont 16 inédites et 4 titres traduits et chantés en anglais par Olga Bystrram. 234 photographies et documents. Disponible chez l’éditeur, en librairie, ainsi qu’au Fil' O Bar.
  • Exposition "60 ans de chansons" : jusqu’à fin octobre au Fil' O Bar (Halles Saint-Louis), puis en novembre au Café de la Plage (place Guérin), tous deux à Brest.
  • Le site officiel de Jean Dussoleil propose sur sa page "discographie" du site, un mur de tous les 45 tours, 33 tours, K7s, CDs et vidéos du chanteur-auteur-compositeur, par ailleurs écrivain.
  • Le spectacle du Marc-Orlan a été produit par la compagnie des Fous de la rampe.
  • Des photos du spectacle du 19 octobre, signées de Laurence, sont en ligne sur le site du chanteur et sur celui de la compagnie.

Posté par Fanch Broudic à 18:15 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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