Le blog "langue-bretonne.org"

18 novembre 2020

Arte diffuse une invitation au voyage en pays bigouden

Anne-Lossouarnn-Penhors-1

On doit ce documentaire sur les pas de Pierre-Jakez Hélias à la journaliste et réalisatrice d’origine quimpéroise Anne Lossouarn (en photo face à la mer à Penhors), qui propose d’aller à la découverte de quelques lieux emblématiques du Cheval d’orgueil, qu'elle avait lu dans sa jeunesse et qu'elle a entièrement relu pour les besoins de ce film. 

Elle s’était installée quelques jours en juin dernier en pays bigouden en compagnie du reporteur d’images Éric Billon. Elle avait prévu son casting avant de venir et elle a donc passé une journée successivement avec Claudette Hélias, la fille de l’écrivain, moi-même, puis l’universitaire Mannaig Thomas, qui a consacré sa thèse au Cheval d’orgueil. 

Le tournage s’est déroulé entre Pouldreuzic et Plovan, notamment sur les ruines de la chapelle de Languidou, sur le site de Penhors et dans le centre bourg de Pouldreuzic. Des extraits de la version en breton du Cheval d’orgueil avaient été filmés et enregistrés, mais il n’a pas été possible de les retenir.

À découvrir vendredi prochain, 20 novembre, à 16 h 30, dans le magazine Initiation au voyage que présente Linda Lorin sur Arte : durée du sujet 13', avec diffusion simultanée de la version française en France et de la version allemande en Allemagne, comme c’est la règle sur la chaîne. Un autre reportage d’Anne Lossouarn sur les arbres en forêt de Paimpont a été diffusé lundi dernier et a fait 5 % d’audience. En octobre elle a tourné à Prague, juste avant le confinement.


11 novembre 2020

Herri Gourmelen : la destinée d’un bretonnant hors pair

Herri Gourmelen-3 

Qui sait s’il serait devenu le militant et l’homme politique breton qu’il a été si, adolescent, il n’avait pas fréquenté les cours de breton que donnait un grammairien du français au lycée de Quimper, puis ceux du rénovateur des festou-noz, puis les stages qu’organisait à la même époque celui à qui l’on doit la relance du mouvement Ar Falz sur de nouvelles bases à la Libération ? Il faut préciser que ses parents ne s’exprimaient entre eux qu’en breton, que tout le monde ou presque savait alors le breton à Argol où il est né en 1943. Enfant il avait eu l’occasion d’avoir une méthode de breton entre les mains. Ça ne suffit pas pour enclencher tout un parcours, mais dans le cas d’Henri Gourmelen, très vite devenu Herri, ce furent le fondement de multiples engagements de longue haleine.

Herri Gourmelen Argol-3

Un engagement étudiant tout d’abord, au sein de la JEB (Jeunesse étudiante bretonne) et de l’UNEF. Mais aussi culturel, puisqu’il est devenu lui-même chanteur de kan-ha-diskan (photo ci-contre : Herri Gourmelen et Andrea ar Gouilh, lors du fest-noz qui suivit l'atttribution des noms de Channig et Charlez ar Gall à l'école publique d'Argol). Linguistique, puisqu’il a donné des cours de breton, notamment à Saint-Malo pendant sept ans, où lui et sa femme, Anne, s’étaient installés. 

Engagement politique aussi, à partir du moment où il a adhéré en 1965 au tout nouveau parti qu’était alors l’UDB (Union démocratique bretonne) un an après sa création. Il en est devenu un des leaders, au point d’en être le porte-parole et le responsable des relations extérieures pendant quatorze ans, de 1980 à 1994. Ce qu’on connaît moins bien, c’est le rôle qu’il a joué à la tête du parti, en concertation avec son ami Ronan Leprohon, où il était chargé tous les deux ans de rédiger le rapport d’orientation politique, à l’occasion des congrès. 

Une personnalité politique de premier plan

Ça n’allait pas sans soubresauts parfois, tant et si bien qu’il a démissionné deux fois du parti : d'une certaine manière, c'est une performance. Une première fois en 1969, pour ne pas cautionner l’expulsion brutale d’un grand nombre de militants dans le contexte de l’après-mai 68. Une seconde fois il y a cinq ans, en même temps que sept autres adhérents, pour avoir préféré faire alliance avec Jean-Yves Le Drian lors des élections régionales de 2015, ce qui n’était pas le choix de la nouvelle direction du parti. Il avait lui-même dû attendre 2010 pour devenir conseiller régional UDB au sein de la majorité régionale de gauche, et il ne l’a donc été que pour un seul mandat. Il a par ailleurs été longtemps conseiller municipal d’opposition à Saint-Malo. 

Herri Gourmelen by Nono-1

Tout cela cumulé fait d’Herri Gourmelen une personnalité politique de forte notoriété, peut-être même le plus connu des militants UDB, sans avoir jamais avoir été élu à la tête d'aucune collectivité territoriale. Il n’hésitait jamais à entonner le Bro Goz ma zadou [Le vieux pays de nos pères, l’hymne breton) au sein de l’assemblée régionale. Ce fut notamment le cas lors de la venue d’une délégation de l’assemblée du Pays de Galles à Rennes : la singularité de la scène n’avait pas échappé à l’œil de Nono (photo du dessin de Nono DR).

Herri Gourmelen était un homme de fortes convictions, sur le fond comme sur la méthode. Il admettait la discussion, mais il y avait des points sur lesquels il ne transigeait pas. Pour autant, c’était quelqu’un de sympathique, jovial à l’occasion, de bonne fréquentation en tout cas, d’un abord facile et sachant se rendre disponible. Je l’avais interviewé en compagnie de Bernez Rouz pour l’émission en langue bretonne Red an amzer, en septembre 1999, sur France 3. Tous les sujets d’actualité avaient été abordés : Herri Gourmelen maîtrisait bien ses dossiers. Et son aisance en breton était remarquable.

C’est aussi la raison pour laquelle je lui avais proposé vers 2005 d’écrire un ouvrage en breton dans la nouvelle collection "Politikerez" [Politique] que je souhaitais publier aux éditions Emgleo Breiz. Comme le projet n’avançait pas et qu’il m’expliquait toujours qu’il manquait de temps pour écrire, on a procédé différemment : je l’ai interviewé en longueur durant quelques heures. Après retranscription, ces interviews ont donné lieu à un petit livre de 74 pages, au format de poche, qui a fait sensation dans le microcosme, car il est paru à la veille d’un congrès de l’UDB alors que personne ne s’y attendait. C'est le seul livre qu'il ait publié.

Pour en savoir plus :

  • Herri Gourmelen, avec le concours de Fañch Broudig. Breiz a-gleiz. Brest, Emgleo Breiz, 2006, 74 p.
  • Lire des extraits en version bretonne originale, avec traduction française, dans le message ci-dessous.

Mis à jour : le 23 novembre 2020, 16 h 53. Remerciements à Gaël Briand.

Posté par Fanch Broudic à 15:14 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
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Breiz a gleiz. Le livre en breton d'Herri Gourmelen. Extraits.

Herri Gourmelen Argol-1

Dans ces extraits, il sera question de son enfance à Argol, dans la presqu’île de Crozon, de la relation de ses parents et de la sienne au breton que tout le monde parlait alors autour de lui, de sa condition de boursier au lycée de Quimper, de "la chance" qu’il dit avoir eue d’y suivre des cours de breton, de son engagement à l’UDB, de politique régionale et divers autres sujets.

  • Photo ci-dessus : prise de parole d'Herri Gourmelen, lors de l'attribution, à son initiative, des noms de Channig et Charlez ar Gall à l'école publique d'Argol, en juillet 2015.
  • Breiz a gleiz = La Bretagne à gauche.
  • Sur la genèse de cet ouvrage : voir le message ci-dessus. 

Il m’a paru intéressant de publier ces extraits à l’occasion du décès de l'auteur, pour mieux cerner la personnalité d’Herri Gourmelen et comprendre ses multiples engagements (voir le message ci-dessus). Les intertitres ont été adaptés spécialement pour leur mise en ligne sur ce blog.

Vous pouvez lire 

  • la version originale en breton, ci-après
  • et la traduction française plus bas sur cette même page.

Herri Gourmelen-4 

Gourmelen leor-1

Brezoneg, adaleg ma bugaleaj

Ne oan ket kosoh eged eiz vloaz pa 'm-oa goulennet ouz ma zad lenn din eur barzoneg a oa 'barz leor Yann Sohier, "Me a lenno". Lenn a ree ma zad brezoneg, kantikou moarvad, daoust ma n’ee ket aliez d’an overenn. Chomet e oa al leor en Argol war-lerh Charlez ar Gall, a oa bet bet mestr-skol eno e fin ar brezel. Ar barzoneg-se a oa "Kan an eostig" : me 'gave se brao ! 'M-eus ket ankouêet, hag on bremañ 64 bloaz : 

“ Tio ! Tio ! Noz  eo…
Trouz ebed dre ar bed… 
Nemed hekleo dour ar ribin
O koueza war rod ar vilin.” 

Da houde am-eus bet eun taol-chañs braz, pa on digouezet e lise Kemper, al lise nemetañ e Breiz d'ar houlz-se ma veze roet kenteliou brezoneg. Ar helenner kenta am-eus bet o teski din eun tamm brezoneg skrivet eo Albert Hamon, a oa brudet evid ar grammadeg euz ar galleg e-noa skrivet.

Adtalvoudekaad yez ma zud

Padal, pa oa bet goullet ganim sevel on biz evid en em enskriva da heulia kenteliou brezoneg deuz an noz goude eiz eur, ne oam ket niveruz daoust ma oa eun hanter deuz ar hlas d’ar mare-ze da nebeuta a ouie brezoneg : tud deuz ar Hab, ar Meneziou Du, Kastellin, hag all…. Evel-se e oa. An darn vrasa ne gredent ket ober : mez o-devoa, ha n’eo ket lorh, da veza brezonegerien. 

Ha goûd a ran peseurt sell a veze taolet war ma mamm gand he hoef, pa deue da weled ahanon 'barz al lise, eur beizantez : "ma dillad peizantez", a lare-hi ive, ha n'eo ket he dillad Bretonez. An dillad a h ee gand an derez ma oa an dud 'barz ar grevredigez.

Divenn ar brezoneg, heb goûd din re vad marteze, a zo bet eun doare da adtalvoudekaad yez ma zud, peogwir e santen memestra pegen disprizet e oa d'ar houlz-se yez ha sevenadur an dud diwar ar mêz. Se am-eus santet abred, ha donnoh pa on digouezet 'barz al lise : tud a oa bourhizien, ha me oa e-touez ar re baourra. Ne oa ket druz ar geusteurenn 'barz ar gêr.

Eun tamm aon e-neus bet ma zad 

Ma mamm a zo bet fier dioustu pa oan ken tomm euz he yez. Pa oan deuet da veza brasoh, ma zad e-neus bet eun tamm aon. Se a oa tost goude ar brezel, hag an oll o-doa soñj euz “otonomisted” Breiz Atao. Klevet am-eus komz deuz outo, pa oan yaouank. Goude Breiz Atao, eo bet diêsoh divenn ar brezoneg.  "Petra emaout e soñj ober gand da vrezoneg ?", eme ma zad. Stard eo bet lakaad  an traou da jeñch.

Iskiz eo, rag ma zad ne gomze nemed brezoneg : biskoaz n'e-eus eskemmet eur ger galleg gand ma mamm, gwech ebed. Evel just, e plije dezañ ar brezoneg, ar hanaouennou ha toud. Med etre beza plijet gand kanaouennou, gand an teatr a ree Charlez ar Gall en Argol e fin ar brezel, ha kaoud eur skritell war e gein, "me a stourm evid ar brezoneg hag evid Breiz", se oa eun afer all. Da ze, ne oa ket prest an dud da asanti ken êz. Da lared eo, kaozeal brezoneg oa normal. Med beza stourmer, se oa eun dra all.

'Hed ma buhez, n'am-eus gwech ebed distaget ar yez deuz an dud a gomze anezi, da lared eo ar bobl. Ha ne reen ket, peogwir e oan deuz an tu kleiz : heb goûd din, med ne oan ket inosant memestra ! Evidon e oa yez ar bobl. Ha tud an tu kleiz, zoken ma ne oa ket ken sklêr-ze an traou, a oa sañset da zivenn yez ar bobl. 

Chom heb kaozeal brezoneg evid sevel 'barz ar gevredigez

Se am-eus bet tro da gompren gwelloh adaleg m’on deuet 'barz Ar Falz. Gonezet em-oa eur priz pa oan en trede klas, e kenstrivadeg Ar Falz. Armand Keravel e-noa kinniget din mond d'eur staj e Plogoñ. Setu 'm-eus kemeret perz e staj Ar Falz en 1958, adaleg ma 16 vloaz. Deuet on da gompren gwelloh, gand levezon tud eveltañ, peseurt liamm  a zo etre ar stourm evid ar yez hag ar c'hoant da zivenn an dud dister, tud ar bobl.

Ar pez a ree aon d’am zad eo e soñje dezañ ne oa ket mad evidon-me, evid ma amzer-da-zond, evid dibab eur vicher, evid pignad pazennou ar gevredigez, ober gand ar brezoneg. En darn vrasa deuz ar famillou, an oll a ree gand ar brezoneg. Ma zad a zoñje evel an oll e Breiz : evid sevel 'barz ar gevredigez, e oa red, n'eo ket dizoñjal ar brezoneg, med chom heb kaozeal. Me 'anavez tud euz ma oad o-deus dizoñjet ar pez e oant ha skweriou am-eus 'barz ma famill, memez oad ganin : ne gomzent ket brezoneg ken. Lod o-deus gortozet beza 50 vloaz : p'eo deuet an traou en-dro, o-deus kredet kaozeal adarre. 'Pad tregont vloaz int chomet heb distaga eur ger brezoneg hag e soñjent ne oa ket mad evite. 

Herri Gourmelen-8

Savidigez an UDB evid Breiz hag a-gleiz

Ma ran politik, hag evid Breiz, hag en tu kleiz, ez eus meur a rêzon. Emile Masson a zo bet unan deuz ar re o-deus bet levezon war rummad kenta an UDB : ne oa ket eur bern kat da levezoni anezo, gwir eo ! Eur frazenn a zo bet skrivet gantañ en e gelaouenn "Brug" hag a lenner war golo al leor a zo bet gouestlet dezañ : "Eun dra bennag a zo da jeñch er bed." Se, evid tud euz an tu kleiz a zo an diforh braz gand an tu dehou. An dud a gleiz a zoñj dezo ez eus eun dra bennag da jeñch er bed, ha n'eo ket reiz an doare m'ema ingalet ar binvidigez etre ar poblou nag etre an dud.

Eun darvoud a-bouez eo bet savidigez an UDB. Padal, me ne oan ket e touesk ar 17 kenta o-deus krouet ar strollad e 1964. Med kemeret am-eus perz er bodadegou evid prienti an UDB a-raog na vefe krouet ez-ofisiel, gand Yann-Ber Duval, Jakez Cosquer ha reou all. Ar pez 'zo, e oa bet goulennet diganim kuitaad Ar Falz a-raog mond en UDB.

N’on ket bet eet dioustu e-barz

D'ar poent-se, goude c'hwitadenn al lezenn-stur, e-noa bet soñjet Keravel e oa red unani an tu kleiz, sed e-noa klasket Ar Falz sevel ar h/CAR (Comité d’Action Régionale), gand ar JEB, ar sindikajou, ar PC, rag ar PS ne oa ket deuz outañ d’ar houlz-se. War an taol, n'am-eus ket komprenet re vad perag e vije bet red din kuitaad Ar Falz. Padal, ma vije bet divizet gand ar h/CAR traou n’o-dije ket bet klotet gand politikerez an UDB, am-bije gallet beza laket diêz. Sed n’on ket bet eet dioustu e-barz. Stard eo bet din ha diêz 'm-eus kavet. Ha goude ze, evid mond en UDB, bloaz war-lerh ma oa bet krouet, e 1965, eo bet eun tamm ranngalon evidon dilezel Ar Falz. 

Kalz a labour a zo bet greet en UDB dioustu. Hennez eo tu mad an UDB ha setu perag eo bet padet pell. Rag frammet mad eo bet adaleg penn kenta. Framma on-eus greet eur greizenn e-touez ar studierien, ha berz on-eus greet peogwir e oam ken kreñv hag an UEC (Unvaniez ar Studierien Komunist) a oa kreñv d’ar houlz-se. 

Ar PB, ar gazetenn bolitikel paduz nemeti e Breiz

Petra 'reem ? Lenn ha studia : Memmi, Fanon, Marx ha me oar-me. Gwerza ar gazetenn : pa gomzer euz an UDB, e komzer ive deuz kazetenn ar strollad, "Le Peuple Breton". Adaleg ar penn kenta e teue er-mêz etre 1 000 ha 1 500 skwerenn. Da houde, ar muia toud a zo bet eo er bloaveziou 70 : tennet e veze kaji 8 pe 10 000 skwerenn bennag. Bremañ eo etre 3 ha 3 500, sed om disteraet. Padal, deuet eo dalhmad ar PB er-mêz ingal hag ingal, zoken er bloaveziou m’eo bet stard ar jeu ganim.

Ar gazetenn halleg a zo bet padet : an hini vrezoneg, "Pobl Vreizh", a veze moullet distag eur poent 'zo bet, n’eo ket ken. Er bloaveziou 80, eo bet startoh ha diêsoh evidom, ne oam ket kreñv ken, sed an dibab a zo bet greet a zo bet lakad eur haier e diabarz ar "Peuple Breton", peder bajenn bremañ, med kreski eun tamm a vo greet adarre prestig.

Ar PB a zo ar gazetenn nemeti e Breiz a zo padet keit. Zoken strolladou kalz kreñvoh evidom, ar sosialisted hag ar gomunisted (d’ar houlz ma oant kreñv ive) n’o-deus ket gallet ober kemend-all. A-benn ar fin, eo ar "Peuple Breton" ar gazetenn bolitikel nemeti abaoe tost hanter-kant vloaz : n’eus hini ebed, mod all. Ar pez a jeñch se eo al levezon on-eus bet. Gouzoud a reom piou a lenn ar PB : sindikalisted, stourmerien, dilennidi, tud o-deus eun tamm levezon, kalz zoken a-wechou, war buhez an dud. Intellektualed ive, peogwir ez eus eun toullad mad kelennerien-lise ha kelennerien skol-veur, pe 'barz an UDB, pe a lenn ar PB […].

Ar votadegou-rannvro, gand ar Re Hlaz

E 2004, om en em glevet gand ar re Hlaz. Sklêr eo n'eo ket dre zigouez. Padal, n’eo ket peogwir ez om daou strollad bihan om en em laket da genlabourad asamblez. Int eo a z a ar pella war dachenn an diorren paduz hag an ekologiez. Hervez o filozofiez, o mennoziou-diazez, ez int digreizennerien rik, rannvroelerien a-du gand ar yez ha gand sevenadur ar vro. Felled a ra dezo diazeza an demokratelez adaleg ar zichenn, 'leh ma hell ar hudennou beza diskoulmet ar gwella toud.

Ni a lar eo an ekologiez eul lodenn deuz on stourm evid Breiz. Hag int a lar eo ar rannvroelerez eul lodenn deuz an ekolojiez politikel. Pep hini a wel an traou deuz al leh m'ema. Padal, e heller digouezoud asamblez e kreiz al leur. Hag an emgleo a zo bet etrezom da geñver ar votadegou-rannvro diweza, e 2004, a zo bet an hini mad.

Gwir eo, ahanom on-unan, ne dapom ket aliez muioh evid 5 % deuz ar moueziou, ha n’eus kêr ebed war ano UDB. Med se a zo hervez ar votadegou. Red eo lared ar wirionez : ar Vretoned ne zoñjont ket ennom pa vez kaoz deuz kas deputeed da Bariz.

  • Herri Gourmelen
  • Komzou dastumet gand Fañch Broudig e 2006

Herri Gourmelen-2

Traduction française des extraits

Gourmelen leor-1

Le breton, dès mon enfance

Je n’avais pas plus de huit ans quand j’ai demandé à mon père de me lire un poème du livre de Yann Sohier, "Me a lenno" [Je lirai]. Mon père lisait le breton, sans doute des cantiques, même s’il n’allait pas souvent à la messe. Le livre était resté à Argol après le départ de Charles Le Gall, qui y avait été instituteur à la fin de la guerre. Ce poème, c’était "Kan an eostig" [Le chant du rossignol] : je le trouvais très beau ! Je ne l’ai pas oublié, alors que j’ai 64 ans :

"Tio ! Tio ! Il fait nuit…
Pas le moindre bruit nulle part…
Si ce n’est l’écho de l’eau du ruisseau
S’écoulant sur la roue du moulin."

Plus tard j’ai une chance extraordinaire, quand je suis arrivé au lycée de Quimper, le seul de Bretagne à ce moment-là où se donnaient des cours de breton. Le premier enseignant qui m’a appris à écrire le breton fut Albert Hamon, très connu pour la grammaire du français qu’il avait publiée.

Revaloriser la langue de mes parents

Mais quand on nous a demandé de lever la main pour s’inscrire aux cours de breton que l’on donnerait le soir après huit heures, nous n’étions pas bien nombreux, alors que la moitié de la classe au moins savait le breton : des gars du Cap-Sizun, de la Montagne noire, de Châteaulin, etc. C’était ainsi. La plupart n’osaient pas le faire : ils avaient honte d’être bretonnants, pas la fierté.

Et je sais les regards qui se portaient sur ma mère en coiffe, quand elle venait me voir au lycée, une paysanne : "mes habits de paysanne", disait-elle, et non pas ses habits de Bretonne. Les habits correspondaient à l’échelon qu’on avait dans la société.

Défendre le breton, inconsciemment peut-être, a été une façon de revaloriser la langue de mes parents, puisque je sentais bien tout de même combien étaient dépréciées à cette époque-là la langue et la culture des ruraux. Je l’ai ressenti très tôt, et plus profondément quand je suis arrivé au lycée : il y avait les bourgeois, et moi j’étais parmi les plus pauvres. Chez moi ce n’était pas l’opulence.

Les réticences de mon père

Ma mère a tout de suite exprimé de la fierté quand j’ai manifesté de l’intérêt pour la langue bretonne. Quand j’ai grandi, mon père a émis quelques réticences. On était dans les années d’après-guerre, et tous se souvenaient des "autonomistes" de Breiz Atao [La Bretagne toujours]. On en parlait quand j’étais jeune. Après Breiz Atao, il a été plus difficile de militer pour le breton. "Que comptes-tu faire du breton ?" me demandait mon père. Il n’a pas été facile de dépasser ça.

Gourmelen Haslé Le Pape Argol-1

C’est curieux, car mon père ne s’exprimait qu’en breton : je ne l’ai jamais entendu s’adresser en français à ma mère, pas une seule fois. Le breton lui plaisait, c’est évident, y compris les chansons. Mais entre apprécier les chansons, les pièces de théâtre de Charles Le Gall à Argol à la fin de la guerre et se mettre une étiquette sur le dos, "je milite pour la langue bretonne et pour la Bretagne", ça n’avait rien à voir. On n’était pas aisément disposé à adhérer à un tel propos. Parler breton, c’était normal. Militer, c’était autre chose.

Photo ci-contre : Herri Gourmelen en compagnie de Franseza Haslé, fille de Charlez et Channig ar Gall, et de Henri Le Pape, maire d'Argol, en juillet 2015.

De toute ma vie, je n’ai jamais déconnecté la langue de ses locuteurs, c’est-à-dire le peuple. Et je ne le faisais pas parce que j’étais de gauche : inconsciemment, mais je n’étais tout de même pas un ignare ! Pour moi, c’était la langue du peuple. Et les gens de gauche, même si ce n’était pas très évident, se devaient de défendre la langue du peuple.

Pour la promotion sociale, s’abstenir de parler breton

J’ai pu mieux le comprendre dès que j’ai adhéré à Ar Falz [La faucille]. J’avais gagné un prix au concours d’Ar Falz quand j’étais en troisième. Armand Keravel m’avait proposé de suivre un stage à Plogoff. J’ai participé à celui de 1958, à l’âge de 16 ans. J’ai pu mieux comprendre, sous l’influence de gens comme lui, le rapport entre le combat pour la langue et la volonté de défendre les plus faibles, le peuple.

La crainte de mon père, c’est que de son point de vue l’utilisation du breton ce ne serait pas bon pour moi, pour mon avenir, pour choisir un métier, pour gravir les échelons de la société. Dans la plupart des familles, tous n’utilisaient que le breton. Mon père était convaincu comme tous en Bretagne qu’il fallait, pour la réussite sociale, non pas oublier le breton, mais s’abstenir de le parler. Je connais des gens de ma génération qui ne s’exprimaient plus en breton. Il y en a qui ont attendu d’avoir 50 ans, un retournement de situation, pour oser le parler de nouveau. Ils sont restés trente ans sans dire quoi que ce soit en breton en pensant que ce n’était pas bien pour eux.

La création de l’UDB, pour la Bretagne et à gauche

Si je fais de la politique, pour la Bretagne et à gauche, c’est pour de multiples raisons. Émile Masson a été l’un de ceux qui ont marqué la première génération UDB : il est vrai qu’il n’y en avait pas beaucoup à pouvoir les inspirer ! On peut lire sur la couverture d’un livre qui lui a été consacré une phrase qu’il a publiée dans la revue "Brug" : "Eun dra bennag a zo da jeñch er bed." [Il y a quelque chose à changer dans le monde]. Pour des gens de gauche, ça marque une grande différence avec la droite. Ceux qui sont à gauche sont d’avis qu’il y a quelque chose à changer dans le monde, et que la manière dont sont réparties les richesses entre les peuples et les citoyens n’est pas juste.

La création de l’UDB a été un événement d’importance. Mais je ne figurais pas parmi les 17 qui ont créé le parti en 1964. J’ai participé aux réunions de préparation avant qu’il ne soit officiellement créé, avec Yann-Ber Duval, Jakez Cosquer et d’autres. Ce qu’il y a, c’est qu’on nous a demandé de quitter Ar Falz avant d’adhérer à l’UDB.

Gourmelen Argol-9

Je n’ai pas adhéré de suite

À ce moment, après l’échec de la loi-programme pour la Bretagne, Armand Keravel avait considéré qu’il fallait l’union de la gauche, Ar Falz avait donc tenté de mettre sur pied le CAR (Comité d’Action Régionale) avec la JEB (Jeunesse étudiante bretonne), les syndicats, le PC, car le PS n’existait pas encore. Sur le coup, je n’ai pas bien compris pourquoi il me faudrait quitter Ar Falz. Mais si le CAR pouvait décider d’actions qui n’auraient pas correspondu à la politique de l’UDB, j’aurais pu me trouver en porte-à-faux. Je n’ai donc pas adhéré de suite. Ça a été difficile et j’ai trouvé cela pénible. Ensuite, devoir quitter Ar Falz a été un déchirement quand j’ai adhéré à l’UDB un an après sa création en 1965.

Tout de suite on a fait un gros travail à l’UDB. C’est le bon côté de l’UDB et c’est pourquoi il a perduré. Il a été bien structuré dès le départ. Nous avons mis sur pied une section étudiante, ce fut un succès, nous étions aussi forts que l’UEC (Union des étudiants communistes) qui était très forte à ce moment-là.

Le PB, le seul périodique politique breton durable

Que faisions-nous ? Lire et étudier : Memmi, Fanon, Marx et d’autres. Vendre le journal : quand on parle de l’UDB, on parle aussi du journal du parti, "Le Peuple breton". Dès le début il a été édité à 1 000 ou 1 500 exemplaires. Les années 70 ont été celles des plus gros tirages : on tirait à 8 000 ou 10 000 environ. Maintenant c’est plus modeste, entre 3 000 et 3 500. Par contre, le PB est toujours sorti avec une très grande régularité, y compris les années où nous avons connu des difficultés.

L’édition en français a perduré : la version en breton, "Pobl Vreizh" [Le peuple de Bretagne] a fait l’objet d’une publication séparée à un moment donné, ce n’est plus le cas. Les années 80 ont été plus difficiles pour nous, nous n’étions plus aussi forts, la décision a donc été prise d’insérer un cahier dans "Le Peuple breton", quatre pages actuellement, mais la pagination augmentera prochainement.

Le PB est le seul périodique breton qui a perduré aussi longtemps. Des partis plus puissants que nous, les socialistes et les communistes (au temps où ils étaient forts) n’ont pas réussi à tenir. Finalement, Le Peuple breton est le seul journal politique qui paraisse depuis près d’un demi-siècle : il n’y en a pas d’autres. Ce qui fait la différence c’est l’audience que nous avons eue. Nous savons qui lit le PB : des syndicalistes, des militants, des élus, des influenceurs, beaucoup même. Des intellectuels aussi, beaucoup de professeurs de lycée et d’universitaires sont des adhérents de l’UDB ou des lecteurs du PB […].

Élection régionale avec Les Verts

Pour celle de 2004, nous avons passé un accord avec Les Verts [pour le premier tour]. Ce n’est évidemment pas par hasard. Ce n’est pas parce que nous sommes deux petits partis que nous avons commencé à travailler ensemble. Eux sont les plus avancés sur le développement durable et l’écologie. D’après leur philosophie, leurs convictions de fond, ce sont de vrais décentralisateurs, des régionalistes favorables à la langue et à la culture régionale. Ils veulent fonder la démocratie à la base, là où l’on peut résoudre au mieux les problèmes.

Nous, nous disons que l’écologie est un pan de notre combat pour la Bretagne. Eux que la régionalisation un pan de l’écologie politique. Chacun voit les choses de son point de vue. Mais on peut se retrouver à mi-chemin. Notre accord pour les élections régionales de 2004 a été un bon accord.

Il est vrai que, seuls, nous n’atteignons pas souvent plus de 5 % des voix, il n’y a aucune ville que l’UDB ait gagnée. Mais ça dépend des élections : les Bretons ne pensent pas à nous quand il s’agit d’envoyer des députés à Paris […].

  • Herri Gourmelen
  • Interview en breton en 2006 et traduction française de Fañch Broudic. 

Pour rappel :

  • Herri Gourmelen, avec le concours de Fañch Broudig. Breiz a-gleiz. Brest, Emgleo Breiz, 2006, 74 p.

05 novembre 2020

Vincenzo Vecchi devrait pouvoir rester à Rochefort-en-Terre

Vincenzo Rochefort-1

Quand on se promène dans la rue principale de la cité qui fut le village préféré des Français en 2016, on ne peut pas ne pas voir aux fenêtres les banderoles et les affichettes de soutien à Vincenzo. L’Italien s’y est installé en 2009, au moment où la Cour d’appel de Gênes le condamnait à de lourdes peines de prison pour sa participation à des manifestations contre le G8 en 2001. Depuis 2016, l’Italie demande son extradition à la France, lançant un mandat d’arrêt européen à son encontre.

L’affaire a donné lieu à plusieurs procès à rebondissement. Elle vient d’être tranchée par la Cour d’appel d’Angers par un arrêt minutieusement argumenté selon son avocate, Me Glon : "en aucun cas, en France, a-t-elle déclaré à Ouest-France, pour ces faits, il n’aurait pu être condamné à une peine d’ordre criminel basé sur une loi fasciste" datant d’avant la Deuxième Guerre mondiale. Dans Le Télégramme, elle ajoute que ce jugement est "une claque pour l’Italie".

Vincenzo Rochefort-2

Sur son site, le comité de soutien à Vincenzo s’est aussitôt réjoui de cette décision intervenant après seize mois de procédure : "cela signifie, écrit-il, que les juges français refusent que le mandat d’arrêt européen serve à condamner à une peine injuste un simple manifestant".

"On a bossé", me confirme Anne Burlat au téléphone. Bien connue dans le Finistère et au-delà pour son implication, en compagnie de Jakez Kerhoas, dans l’organisation des grandes fêtes maritimes de Brest, de Douarnenez et d’ailleurs, elle vit aujourd’hui à Rochefort-en-Terre. "C’est une victoire, dit-elle, mais pas à 100 %". D’une part, le parquet pourrait encore interjeter appel. D’autre part, la Cour d’appel d’Angers demande à l’Italie un supplément d’information à propos d’un reliquat de peine qu’il reste à Vincenzo à purger. La question est de savoir s’il pourrait le faire en France.

Vincenzo Vecchi Le Monde

Une tribune dans le journal Le Monde

Signe que l'affaire Vincenzo Vecchi n'est pas anodine, le journal Le Monde a publié dans son édition datée du 5 novembre, une tribune signée par plus de quatre-vingt-dix personnalités, dont notamment les anciennes Ministres de la Justice Marylise Lebranchu et Christiane Taubira, les cinéastes Lucas Belvaux, Robert Guédiguian et Volker Schlöndorff, les écrivaines Hélène Cixous et Annie Ernaux. Parmi les signataires, on trouve également des Bretons, tels l'auteur de BD Kris, le plasticien Yann Kersalé, l'auteure Caroline Troin, Florent Villard, professeur à Sciences Po Rennes…

Ce que font observer les signataires, c'est que l'un des fondements du mandat d'arrêt européen est la confiance réciproque entre les États. "Dans le cas présent, ajoutent-ils, la justice italienne ayant délibérément dissimulé la vérité à la justice française, il semble que la confiance fasse défaut" et que les faits qui sont reprochés à Vincenzo Vecchi ont été surqualifiés. 

Pour en savoir plus : le site internet du comité de soutien. Le texte de la tribune est également accessible sur ce site avec la liste des signataires.

Les photos ont été prises le 14 septembre 2019.

Mise à jour : 6 novembre 2020, 16h58.

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04 novembre 2020

Confinement : un kilomètre de chez soi, ça va jusqu’où ?

Carte 1 km

Pas facile de le savoir. Mais j’ai découvert dans les pages locales d’Ouest-France, celle de Morlaix en l’occurrence, un site tout simple sur lequel il suffit d’entrer la rue ou le hameau dans lequel on réside, suivi du nom de la commune, et la carte s’affiche en quelques secondes. 

Et c’est là qu’on voit bien que si on vit à la campagne, on peut surtout se promener sur quelques routes ou à travers champs. Si on est en bord de mer, les possibilités sont beaucoup plus réduites, puisque la carte déborde sur la mer et que seul Jésus, n’est-ce pas, a réussi à marcher sur les eaux.

Attention, ce n’est pas une appli, mais un site à objet unique et d’une seule page, conçu à partir de OpenStreetMap par un habitant de Lorette, dans le département de la Loire, région Auvergne-Rhône-Alpes, et qu’on peut consulter uniquement sur internet à l’adresse https://carte-sortie-confinement.fr/

C’est simple, c’est précis, c’est rapide. Et c'est bien utile. Il suffisait d’y penser. Une petite mise à jour serait bienvenue.

La carte ci-dessus est une capture d'écran à partir d'une simulation établie sur la ville du Conquet.

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02 novembre 2020

Le linguiste et lexicographe Alain Rey se voulait aussi défenseur des langues régionales

Lossec Hervé Rey Alain-1

Comme il venait régulièrement à L’Aber-Wrac’h, en Landéda, en vacances, il y avait rencontré le promoteur des bretonnismes, Hervé Lossec, à l’été 2015, par l’entremise de leur ami commun, Daniel Dagorn, qui m’écrit avoir vécu à cette occasion "un moment fort en ressenti."

Merci à Daniel Dagorn de m’avoir transmis la photo de cette rencontre.

Le Télégramme du 1er août de cette année-là rend compte de leurs échanges. Alain Rey s’offusquait que la France soit "l'un des rares pays à la con" qui ne ratifie pas la Charte européenne des langues régionales, estimant "qu’être capable de garder ou de récupérer sa langue régionale, c’est un enrichissement de la personnalité". 

Il déplorait par ailleurs en termes fleuris "qu’il n’y ait pas de subventions pour les écoles Diwan, c’est une vraie connerie". Hervé Lossec est depuis ce jour-là tout heureux que Le petit Robert aie intégré le terme "bretonnisme" dans son dictionnaire (ce que le petit Larousse n’a toujours pas fait), d’autant plus que le lexicographe avait considéré qu’il avait fait "œuvre de pionnier pour la linguistique des français régionaux."

Le dictionnaire historique de la langue française

Les hommages ont été unanimes à l’annonce de son décès le 28 octobre dernier, à l’âge de 92 ans. Dans Ouest-France, Florence Pitard en a fait "une pétillante incarnation du dictionnaire" qui prenait plaisir à affoler les puristes. On connaît son implication pour la rédaction du Grand Robert en six volumes et des deux volumes du Petit Robert qui ont conduit Lucien Jedwab à le décrire dans Le Monde comme "un 'géologue' du vocabulaire, érudit aux connaissances encyclopédiques, linguiste, historien, amateur d’art et de gastronomie". La publication en 1992 du Dictionnaire historique de la langue française, dans lequel "l’histoire des mots se lit comme un roman", représente, ajoute-t-il, "une autre étape majeure" dans l’œuvre d’Alain Rey.

Ce dictionnaire historique a fait l’objet d’une réédition en deux volumes grand format en octobre 2016. Le directeur de l’ouvrage avait été interviewé dans le magazine Bretons à cette occasion. J’avais moi-même réagi à cette interview et à cette réédition sur ce blog. Une version plus complète de ce texte a ensuite été publiée dans le Bulletin de la Société archéologique du Finistère. Comme quelques échanges ont eu lieu sur Twitter ces jours-ci à propos du terme "assassin" qu’avait utilisé Alain Rey, je reproduis cet article ci-après comme contribution au débat.

Le français aurait-il donc assassiné le breton ?

Rey dans Bretons 1

En mars 2017, ce n'est pas sur le mode de l'interrogation qu'est formulée cette question à la une du numéro 129 du mensuel Bretons[1], mais bel et bien sur celui de l'affirmation incontestable : « Le français a assassiné le breton ». Maiwenn Raynaudon-Kerzerho publie ce mois-là dans le magazine une interview du lexicographe Alain Rey. Tout le monde le connaît, puisqu'il est le mentor des dictionnaires Le Robert et qu'étant né en 1928, il doit être le doyen des lexicographes français. Il vient de publier une nouvelle et très belle édition du Dictionnaire historique de la langue française[2]. Le magazine nous livre en outre une petite indiscrétion : Alain Rey a l'habitude de venir passer l'été à l'Aber-Wrac'h, sur la côte nord du Finistère.

À vrai dire, cette phrase selon laquelle le français aurait assassiné le breton ne figure pas en tant que telle dans les réponses que fait Alain Rey aux questions de la journaliste, pas plus d'ailleurs que l'expression « assassinat linguistique » que je vais devoir moi-même utiliser ici par extension. On peut comprendre que, pour des raisons journalistiques, la rédaction de Bretons ait voulu à la fois synthétiser les propos du lexicographe et les cibler par rapport à son propre lectorat – c'est forcément tentant pour un média, bien que simplificateur à souhait, mais c'est d'usage. Le seul terme qu'utilise Alain Rey dans l'interview est le mot « assassin », et c'est à propos des langues régionales en général : le breton est donc concerné (voir ci-après).

Le terme ne figure pas non plus en tant que tel à propos des langues dans le Dictionnaire historique. Dans l'ouvrage, c'est Alain Rey qui a lui-même rédigé l'article encyclopédique qui traite du français et il écrit notamment ceci : le français de l'école « se répand en tuant les patois, en blessant mortellement le breton, le flamand de France, en attaquant l'occitan, le catalan, le catalan, le basque[3] ». Plus loin sont mentionnés « l'agonie des patois, en phase terminale après 1945 [et] le recul de langues comme le breton, qui continuent à agir en tant que substrats[4] ».

Pour les langues régionales : « la fin des haricots » ?

Rey Capture d'écran

Revenons à l'interview publiée dans Bretons. Pour exposer ce qu'aurait été le cours des choses selon lui, Alain Rey fait globalement référence aux « dialectes et langues régionales », tout en usant allègrement d'un vocabulaire assez peu académique (mais après tout, pourquoi pas ?) et que ses dictionnaires décrivent d'ailleurs comme familier :

  • l'anglais « a bousillé » toutes les langues du Royaume-Uni et « même chose pour le français »
  • la guerre 14-18 a été « la fin des haricots » pour les dialectes et les langues régionales
  • du point de vue des langues et des cultures régionales, le français « est aussi un gros assassin ».

Or, une langue par elle-même ne peut rien faire. Les questions qui se posent sont dès lors les suivantes : une langue peut-elle réellement en assassiner ou en tuer d'autres ? Comment la langue française peut-elle avoir été « l'assassin » du breton ou de l'occitan ? Le français est-il « responsable de la disparition des langues régionales », comme il est écrit dans Bretons ? Les langues sont d'abord un moyen de communication, et ce sont les locuteurs eux-mêmes, d'une part, ou les institutions (en tant que prescripteurs), d'autre part, qui font des choix conscients ou inconscients quant à leur usage.

Ces choix, parfois imposés, sont à effet immédiat ou différé. Un individu, s'il se trouve dans une situation de nécessité ou s'il en a le désir, s'il en a enfin la capacité même approximative, peut choisir dans l'instant de s'adresser à un interlocuteur de rencontre dans une autre langue que la sienne, puis d'en faire ou non une habitude. Une institution peut quant à elle prescrire, par exemple, de scolariser tous les enfants dans une autre langue que leur langue première. C'est ce qui s'est passé ans le cas du breton et des autres langues de France, mais ce n'est que par des effets en cascade que les conséquences de ces prescriptions se sont fait progressivement sentir sur les pratiques linguistiques bien des années plus tard, dans un processus qui a été très lent jusqu'à tout récemment et qui ensuite s'est accéléré. Bien que se trouvant dans une position tendanciellement dominante, la langue française en elle-même n'y est pas pour grand-chose, si ce n'est par le prestige qui a construit son attractivité et qui lui a permis d'attirer vers elle des locuteurs d'autres langues en France et dans le monde.

Une métaphore inappropriée

Rey dans Bretons 2

Dans cette affaire, on peut certes incriminer la Révolution française, l'Éducation nationale, des personnalités historiques telles que Jules Ferry, le pouvoir central ou encore « l'État jacobin unificateur » – et Alain Rey y consent en trois mots sibyllins en réponse à une question qui lui est posée, tout en précisant que « cela date de très longtemps ». Mais fallait-il donc user de termes comme « assassin » pour qualifier la substitution d'ailleurs inachevée d'une langue à une autre ? Un assassinat équivaut à un meurtre, et il suffit généralement d'assez peu de temps pour en commettre un, même s'il a été prémédité : de plus, il est en général à effet immédiat. L'expression « gros assassin » paraît inappropriée pour évoquer des siècles d'histoire des langues de France. Si le français avait assassiné le breton pour de vrai, personne ne le parlerait plus aujourd'hui et il serait depuis longtemps une langue morte. 

Ce n'est pas encore le cas. L'UNESCO le classe parmi les langues sérieusement en danger. Dans l’esprit des linguistes, le concept concerne le plus souvent des langues peu ou pas décrites et des langues de tradition orale, dont les derniers locuteurs disparaissent les uns après les autres[5]. Mais il fait toujours partie des 1 100 et quelques langues au monde (sur plus de 6 000) parlées par plus de 100 000 locuteurs. Il n'est certes plus qu'un moyen de communication occasionnel pour la plupart de ceux qui le savent, et le nombre de locuteurs a dramatiquement diminué de 85 % depuis le milieu du XXe siècle[6]. Le taux de locuteurs parmi les moins de 40 ans est aujourd'hui très bas. 17 000 élèves fréquentent les filières bilingues, mais ils ne représentent qu'un faible pourcentage de la population scolaire de l'académie.

Une posture de substantialisation ne fait qu'ajouter à la confusion et ne contribue guère à la compréhension des évolutions qui se sont effectivement produites depuis deux siècles au détriment des langues minorées. Je le dis et l'écris depuis longtemps : si la pratique du breton est à ce point en régression, ce ne peut pas être pour une seule raison, mais sous l'effet de facteurs multiples et convergents[7]. Et parmi ces derniers, l'économique a autant, sinon plus d'importance que le politique[8]. Mine de rien, Alain Rey en est lui-même bien conscient quand il s'exprime dans le magazine  "Bretons". Lisons-le attentivement :

  • « Avec le développement des transports, du chemin de fer, de l'école, le français, dit-il, a progressivement remplacé les langues régionales ».
  • « Les Vietnamiens préfèrent apprendre l'anglais que le français pour des raisons économiques ! »
  • « L'anglais n'est jamais que la marque de la prépondérance politique, économique, financière et militaire des États-Unis ».

Soit. Mais si ces intuitions sont fondées, pourquoi mettre en avant un assassinat linguistique ? Le terme est peut-être utilisé ici dans une acception métaphorique, mais la métaphore est inappropriée.

Deux ou trois autres choses sur le nouveau Dictionnaire historique

Rey coffret bleu

L'entrée breton est identique à celle des éditions précédentes, si ce n'est un ajout qui a ravi Hervé Lossec[9] : le dérivé bretonnisme fait son entrée aussi dans le nouveau Dictionnaire historique. Par contre l'article encyclopédique concernant le breton, signé Alain Rey, n'a subi aucune mise à jour alors que les plus récentes références bibliographiques remontent à 1992. Les acquis de la recherche sont pourtant considérables depuis cette date en histoire, en linguistique comme en sociolinguistique.

Parmi les auteurs cités ayant collaboré à la rédaction d'articles encyclopédiques figure toujours un certain G. Pinault, décédé, qui signe effectivement une longue contribution sur les langues indo-européennes et une autre plus réduite sur les langues celtiques. Georges Pinault (1928-2000) n'est pas tout à fait un inconnu en Bretagne, puisqu'il est né à Saint-Malo et qu'il a été publié sous le pseudonyme de Goulven Pennaod dans des revues de langue bretonne telles que Al Liamm, Preder, Hor Yezh. Il était par ailleurs un zélote des théories nazies et un admirateur d'Hitler et fréquentait les milieux nationalistes d'extrême-droite.

Alors que l'édition de 1998 en format poche était proposée sous coffret rouge en trois volumes, la nouvelle édition l'est en deux volumes grand format de couleur bleue. Le texte en est beaucoup plus lisible. L'intérêt du dictionnaire est qu'il fournit pour chaque entrée la première occurrence d'un terme et les suivantes, ses origines, son histoire, les dérivations auxquelles il a donné lieu.

Les notes de cet article

  • [1] Maywenn Raynaudon-Kerzerho, Alain Rey : Le français a assassiné le breton. Bretons, n° 129, mars 2017, p. 14-16, ill. Deux mois plus tard, lajournaliste est revenue sur le déclin « fulgurant » qu'a connu la pratique sociale du breton au cours du XXe siècle, en s'appuyant sur les analyses convergentes de l'auteur du présent article et du linguiste Lukian Kergoat : Maywenn Raynaudon-Kerzerho, Pourquoi les Bretons ont-ils arrêté de parler breton ? Bretons, n° 131, mai 2017, p. 34-37, ill.
  • [2] Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française. Nouvelle édition augmentée. Éd. Le Robert, octobre 2016, 2 808 pages. Appli

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  • [3] Alain Rey, Dictionnaire historique…, op. cit., édition de 1998, p. 1453.
  • [4] Alain Rey, Dictionnaire historique…, op. cit., édition de 1998, p. 1497.
  • [5] Colette Grinevald, Michel Bert, Linguistique de terrain sur les langues en danger. Locuteurs et linguistes. Faits de langues, n° 35-36, éd. Ophrys, 2010.
  • [6] Fañch Broudic, Parler le breton au XXIe siècle. Brest, Emgleo Breiz, 2009.
  • [7] Fañch Broudic, Analyse de la substitution, in La pratique du breton de l'Ancien régime à nos jours. Presses universitaires de Rennes, 1995, p. 353-450.
  • [8] Fañch Broudic, Économie et langue bretonne : un rôle déterminant deux fois ? La Bretagne linguistique, n° 19, p. 153-203, ill.
  • [9] Auteur de best-sellers sur les bretonnismes, parus aux éditions Skol Vreizh.

Lire ou relire cet article dans le Bulletin de la Société archéologique du Finistère, tome CXLV, année 2017, p. 313-316.

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