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18 juin 2022

La grande histoire de la Bretagne. 3. Deux sujets ultra-sensibles : l'école et la dernière guerre

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Le film de Frédéric Brunnquell a voulu tout embrasser et se veut ambitieux. Il balaye en une heure et demie un siècle et demi de l’histoire contemporaine de la Bretagne. Ça impose des choix, ça engendre pas mal de lacunes. Comme les connaissances historiques ne se basent assez souvent que sur des idées reçues, voire sur des clichés bretons, le film finit par les renforcer au lieu de les déconstruire. La recherche de formules-chocs, pour caractériser toute situation de spectaculaire, se révèle incantatoire. 

  • Les photos illustrant ce message sont des captations d’écran. DR

Plusieurs pages de cette histoire bretonne ont cependant bénéficié d’un traitement approprié. Il en est ainsi de l’histoire de la pêche côtière et de celle de l’agriculture, même si les mutations les plus récentes ne sont guère évoquées. La bataille contre le projet de centrale nucléaire de Plogoff est bien restituée avec le concours de Jean Moalic, un acteur clé qu’on entend assez peu habituellement. Par contre, pas une image et pas un mot sur l’actualité pourtant récurrente de l’enseignement bilingue et des écoles Diwan : vous n’en avez jamais entendu parler, M. Brunnquell ?

Il me reste à aborder dans ce dernier volet deux sujets très sensibles et quelques autres, dont ci-après celui de l’interdiction du breton.

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Le breton, une langue interdite

Ce propos est répété à de multiples reprises comme un mantra. Mais la chronologie est confuse et le contexte est rarement décrit, si ce n’est de manière caricaturale. Les Bretons exilés à Paris pour trouver du travail sont présentés comme étant capables d’organiser autour de Montparnasse des fêtes "comme au pays." Et ils en seraient réduits à "demander" du pain et du vin comme des mendiants ("bara ha gwin" en breton) aux Parisiens. Lesquels se moquent d’eux, nous dit-on, en raison de leur "baragouin" qu’ils perçoivent forcément comme "une langue incompréhensible". Mais on n’est plus au Moyen-Âge à cette époque-là ! 

Jules Ferry a droit à un traitement particulier sur cette thématique-là. Les lois qu’il fait adopter au début des années 1880 ont d’abord comme objet de rendre l’enseignement primaire obligatoire, gratuit et laïque dans les écoles publiques. Là se situe l’innovation majeure de ces lois : elles imposent l’obligation scolaire. Mais de ça, il n’est pas question dans le film. Tout ce qu’on en dit c’est que Ferry "veut en finir avec les langues régionales" et qu’il interdit la langue bretonne à l’école. Cet interdit est associé à l’utilisation du symbole : "il suffit d’un mot de breton pour que l’élève soit sanctionné" 

C’est un peu plus complexe que cela. Et puisque Frédéric Brunnquell fait fi des acquis de la recherche en sociolinguistique et en histoire sur ce sujet, je voudrais juste en rappeler quelques-uns. Car ni les lois scolaires de Jules Ferry ni aucune autre loi avant ou après n’ont en elles-mêmes jamais proscrit le breton ni aucune autre langue de l’école. Par contre, le règlement de chaque école, élaboré à partir d’un modèle national, définit en général qu’il est défendu aux élèves de parler le breton, même pendant la récréation. 

La période dure d’exclusion du breton de l’école s’étend de 1897 à 1951. Par ailleurs, aucune loi ni le moindre décret n’ont jamais prescrit l’usage du symbole : il a pourtant été en usage dans les écoles du Finistère pendant plus d’un siècle, de 1830 à 1960.

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La Bretagne "amputée" de sa langue ?

Prétendre qu’en raison des lois scolaires de Jules Ferry "la Bretagne se sent amputée et [que] cette blessure ne se refermera jamais" ne correspond pas au ressenti de la population bretonne à l’époque et n’est rien d’autre qu’un anachronisme. Auparavant, dans la première moitié du XIXe siècle, la masse de la population avait boudé l’école puisqu’elle ne parlait pas le breton. Ensuite, elle a aspiré de plus en plus fortement à la connaissance du français : c’est ainsi que dès avant l’adoption des lois que fait adopter Jules Ferry en tant que ministre de l’Instruction publique par le Parlement, toutes les communes avaient déjà ouvert une école communale dans le Finistère, tout en sachant que les enfants y apprendraient le français. C’est plus tard qu’on en est venu à faire de Jules Ferry la figure de l’imposition du français à tous les enfants soumis à l’obligation scolaire. 

Il faut savoir par ailleurs que toute politique scolaire, surtout pour ce qui est de l’acquisition d’une nouvelle langue, ne produit d’effets qu’à terme. Combien d’années mettent les collégiens et les lycéens français d’aujourd’hui à bien apprendre l’anglais ou l’espagnol dans le cadre scolaire ? Et même s’ils le maîtrisent, ils n’en font pas leur langue d’usage au quotidien pour autant. 

Il en a été de même pour les jeunes bretonnants de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle. Ils apprenaient le français dans le cadre scolaire : ils continuaient à s’exprimer en breton au quotidien une fois quitté l’école. Contrairement à ce qu’assure le commentaire du film, les lois Ferry n’ont pas eu effet immédiat sur les usages de langues, pas plus en Basse-Bretagne qu’ailleurs.  

La preuve ? Ce n’est qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, soit trois quarts de siècle et trois générations plus tard, que les jeunes parents font le choix de ne plus élever leurs enfants en breton comme ils l’avaient été eux-mêmes, mais en français. Cela s’est traduit par l’abandon historique de la transmission familiale du breton. Il n’aurait pas été superflu de l’expliquer.

Par contre, le film avait fait rapidement allusion à une autre interdiction, bien concrète : celle de la prédication et du catéchisme en breton par le président du Conseil, Émile Combes, en 1902. Mais le réalisateur a raté là l’occasion de faire écho à une vraie colère bretonne, et à propos de la langue elle-même précisément. Car si son exclusion de l’école n’avait pas suscité de protestation en son temps, la décision d’Émile Combes avait aussitôt déclenché un tollé et une avalanche de réactions. Alors que ce dernier se demandait si en Bretagne on n’est pas pas Breton avant d’être Français, les Bretons lui avaient répondu simplement qu’ils voulaient être Français et parler breton. Ça aussi, Frédéric Brunnquell semble l’ignorer.

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Le cas Lena Louarn

Si cette militante bretonne de toujours apparaît dans le film, ce n’est pas du tout parce qu’elle a été dix ans vice-présidente du Conseil régional de Bretagne (sous les présidences de Jean-Yves Le Drian et de Loïg Chesnais-Girard) et à ce titre en charge de la politique linguistique de la région ni parce qu’elle a présidé des années durant l’Office public de la langue bretonne. Lena Louarn y intervient en raison de son histoire familiale. 

Son grand-père paternel était directeur d’école laïque, un hussard noir de la République qui, tout en sachant le breton, ne le parle pas en famille. À l’âge de 14 ans, son père, Alan [Alain] Louarn, se découvre Breton et se pose une question existentielle : "si je suis Breton, qui suis-je ?" Il prend conscience des non-dits de l’histoire de France, découvre simultanément que le breton est une langue à part entière et décide de l’apprendre puisqu’il ne le savait pas. Selon sa fille, il devient "un petit révolutionnaire de la langue bretonne." Curieuse expression.

La voix off enchaîne en soulignant qu’en cette période de l’entre-deux-guerres les défenseurs de l’identité bretonne se lancent "dans une détestation de la République" et "fustigent la France" dans le journal du Parti national breton "Breiz Atao" [La Bretagne toujours]. Les dirigeants du PNB se rapprochent de l’Allemagne nazie dès avant la déclaration de guerre. À partir de là, la chronologie de "La Grande Histoire de la Bretagne" sur cette période devient confuse. 

Il nous faut bien revenir sur cette période de la Seconde Guerre mondiale puisque Lena Louarn elle-même en parle dans le film. D’autant qu’elle approuve sans la moindre réserve l’orientation politique qu’avaient adoptée les nationalistes bretons dès avant-guerre : 

  • "pour sauver la langue bretonne, déclare-t-elle, et qu’elle [la Bretagne] redevienne indépendante, il fallait absolument aller du côté allemand".

C’est l’antithèse du positionnement des Bretons de l’île de Sein qui répondent à l’appel du général de Gaulle dès le mois de juin 1940 et le rejoignent à Londres. Des militants bretons, bien que peu nombreux, s’affichaient démocrates ou fédéralistes. Tant et si bien que le PNB, selon l’analyse de Michel Denis, s’est trouvé en position de monopole et apparaissait de facto comme "le porte-parole exclusif [du] particularisme breton". L’historien observe en outre que ce parti "a toutes les caractéristiques des fascismes européens : élitisme, culte du chef, exaltation de la mort pour un État à venir." 

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Un péché par omission ?

La déclaration ci-dessus de Lena Louarn est explicite. Elle corrobore celle de son père, Alan Louarn, lors de son interrogatoire à la Libération et que rapporte Kristian Hamon dans son livre sur "Les nationalistes bretons sous l’Occupation" : 

  • "J’étais et je suis toujours partisan d’une collaboration économique et sociale avec l’Allemagne".

L’historien le considère comme ayant été certainement le militant le plus actif du PNB : responsable de la diffusion du journal "L’heure bretonne", délégué à la jeunesse du PNB, n° 2 du service d’ordre du parti, les "Bagadou stourm" [Les troupes de combat]. Dans le film, Lena Louarn s’offusque qu’à la Libération plusieurs de ces militants, dont son père, aient été traduits en justice et condamnés :

  • "Toute personne qui se revendiquait Breton ou Bretonne pouvait se retrouver devant les juges d’après-guerre. Il y a eu des exclusions, des interdits d’exercer leur métier, d’enseigner, et aussi un exil hors de Bretagne pour plusieurs personnes, dont mon père qui s’est retrouvé donc en région parisienne. C’est vrai que lorsqu’on vous entendait parler breton, des fois on vous disait 'sale petit Breiz Atao'. Nous, on était estomaqué, enfants, on ne comprenait pas. On parlait breton entre nous, et puis voilà quoi…"

Mais n’y a-t-il pas là une omission délibérée ? Alan Louarn, comme plusieurs autres militants, a effectivement été condamné à une mesure d’indignité nationale en juin 1945 avec interdiction de séjour en Bretagne. Mais ce n’est pas parce qu’ils se déclaraient Bretons ou qu’ils enseignaient le breton qu’ils l’ont été. Dans son étude sur le mouvement breton face à l’Épuration, l’historien Luc Capdevilla a mis les choses au clair il y a vingt ans sur ce point précis, statistiques à l’appui :  

  • "il n’y a pas eu d’acharnement particulier à l’égard des autonomistes, les chambres les traitaient selon la même sévérité avec laquelle elles jugeaient les autres suspects de collaboration […] Voir dans l’Épuration la répression du peuple breton et celle du mouvement culturel ne repose sur aucun fondement". 

Question incongrue : sur cette période de la dernière guerre, n’aurait-il pas pertinent de traiter plutôt de la Résistance en Bretagne, qui fut une vraie grande colère bretonne et populaire, celle-là ? 

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Gilles Servat faisant les foins chez Anjela Duval

Le chanteur se souvient être allé en compagnie de trois amis écrivains passer une journée de fenaison chez l’écrivaine-paysanne dans sa ferme de Traoñ an Douar au Vieux-Marché, en 1973, et qui fut pour lui un déclic. L’idée qu’il se faisait du breton en arrivant chez elle était une langue qu’on ne parlait plus beaucoup. 

  • "Et là, chez elle, tout le monde parlait breton, tous les voisins parlaient breton. Je suis rentré chez moi, je me suis dit, qu’est-ce qu’on raconte ? Cette langue est vivante, très vivante. Je me suis dit que la langue bretonne est loin d’être une langue morte. Il faut que tu l’apprennes mieux que ça !" 

La sincérité du propos contraste fortement avec le discours ressassé tout au long du film sur l’interdiction de la langue. En même temps, les états de langue ne sont jamais stables. Jusqu’en 1914, la pratique sociale du breton était majoritaire en Basse-Bretagne : aujourd’hui c’est le français qui l’est. Le breton a perdu 80 % de ses locuteurs, rien que depuis la dernière guerre. Ce changement de langue apparaît dès lors comme une mutation culturelle majeure survenue à notre époque sur ce territoire. Mais ça, les téléspectateurs ne le sauront pas non plus puisque le film de Frédéric Brunnquell ne le leur en dit même pas trois mots. 

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Les fils de ploucs à l’Olympia

Voilà le ressenti du musicien Dan ar Braz à propos du pari réussi d’Alan Stivell le 28 février 1972 dans le célèbre music-hall parisien. De par leurs origines urbaines, ni Alan Stivell, ni Dan ar Braz ne sont, que je sache, des enfants de ploucs, mais la métaphore joue à plein. Eux sont des Bretons, et si les Bretons n’ont pas toujours été bien considérés dans le passé, eux sont conscients de leur rendre leur fierté bretonne. 

Dan ar Braz, qui était déjà connu comme l’un des dix meilleurs guitaristes du monde, a apporté à l’inventeur de la nouvelle harpe celtique la touche rock qu’il attendait. Il reparle du concert et de l’avant-concert qu’il a vécus en termes dithyrambiques. 

  • "Alan a réussi quelque chose de fantastique. Il était le seul à y croire. Il allait lui-même coller ses affiches en 2 CV. J’ai vu des gens pleurer, car la Bretagne c’est loin. Ils refaisaient la Bretagne dans les bistrots de Montparnasse. J’ai vu leurs yeux qui brillaient."

Ce qui laisse supposer qu’une grande part du public de l’Olympia était constituée de Bretons de Paris. L’organisation n’avait pourtant pas été aussi artisanale que cela. Car un concert à l’Olympia, ça ne s’improvise pas. Passer en direct sur Europe 1, non plus. Sortir le disque du concert trois mois plus tard, pas davantage. C’est comme si Stivell en maître d’œuvre avait tout anticipé : concevoir un programme, faire d’étonnants choix musicaux, constituer un groupe imposant de neuf musiciens. Les ténors parisiens de la presse et de la musique étaient dubitatifs. Ils en ont été pour leurs frais.

Le soir même, le concert devenait une date majeure de l’histoire musicale de la Bretagne. 

Point final

  • "La Grande Histoire de la Bretagne", ce film confus et parfois complaisant, n’aide pas toujours à la bonne connaissance ni à la compréhension de l’histoire récente de la Bretagne, si ce n’est sur quelques points. Il ne fait honneur ni à l’histoire ni à la télévision. Et c’est l’histoire de la Bretagne qui en pâtit. Celle de France 3 aussi, non ?
  • Le film a été écrit et réalisé par Frédéric Brunnquell. Production : Chasseur d’Étoiles/France Télévisions.

Pour en savoir plus :

  • Fañch Broudic. La pratique du breton de l’Ancien Régime à nos jours. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1995. Voir notamment le chapitre 17 : L'école, un rôle central, p. 361-392.
  • Fañch Broudic. L'interdiction du breton en 1902. La IIIe République contre les langues régionales. Spézet, Copp Breizh., 1997.
  • Fañch Broudic. La puissante ténacité de l'obstacle de la langue bretonne. In : Hervé Lieutard & Marie-Jeanne Verny (dir.). L'école française et les langues régionales, XIXe-XXe siècles. Montpellier, Presses universitaires de la Méditerranée, 2007.
  • Fañch Broudic. L'interdit de la langue première à école. In Georg Kremnitz (dir.). Histoire sociale des langues de France. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013.
  • Kristian Hamon. Les nationalistes bretons sous l'Occupation. Le Relecq-Kerhuon, An Here, 2001.
  • Luc Capdevila. Le mouvement breton face à l'Épuration. In Christian Bougeard (dir.). Bretagne et identités régionales pendant la Seconde Guerre mondiale. Brest, Centre de recherche bretonne et celtique, 2002.
  • Michel Denis. Le mouvement breton pendant la guerre. Un bilan. Christian Bougeard (dir.). Bretagne et identités régionales, op. citat.
  • Patrick Pierre. Les Bretons et la République. La construction de l'identité bretonne sous la IIIe Répiublique. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2001.
  • Sébastien Carney. Jalons pour l'histoire de l'usage des drapeaux. Le cas du drapeau breton. À paraître.
  • Renaud Dulong. Les régions, l'État et la société locale. Paris, PUF, 1978.


17 juin 2022

La grande histoire de la Bretagne. 2. Un film qui pose problème

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MaJ : 18/06/2022 22:56

Le titre du documentaire écrit et réalisé par Frédéric Brunnquell, "La Grande Histoire de la Bretagne", vise à installer un discours d’évidence alors que cette dernière n’est pas toujours avérée. Je poursuis donc ici la réflexion entamée dans un premier message. Car le film pose problème et pas qu’un peu, ne serait-ce qu’au niveau de la démarche du réalisateur.

  • Les photos illustrant ce message sont des captations d’écran. DR

Après avoir déjà tourné deux autres films en Bretagne avant celui-ci, il expliquait dans Le Monde qu’il s’intéresse aux Bretons, parce que 

  • "vit en eux le puissant mystère de l’attachement aux racines qui apporte [des] repères dans notre monde globalisé". 

Supposons que cette assertion soit pertinente : il n’est pourtant question dans le film ni de racines ni de globalisation. Le mystère n’est donc pas dissipé. Il s’impose dès lors de vérifier au moyen de quelques focus quelle est la justesse de quelques-uns au moins des énoncés formulés dans le documentaire. 

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La Bretagne méprisée par la République ?

Il y a beaucoup de colère dans le film de Frédéric Brunnquel, je l’ai déjà noté. Mais la Bretagne et les Bretons y apparaissent aussi comme ayant été constamment des victimes. La victimisation est omniprésente dans ce documentaire, surtout dans les commentaires, quelquefois dans les témoignages.

Repérage. Quand la Bretagne n’est pas oubliée, elle est délaissée, méprisée, amputée. Quand ce n’est pas par la République, c’est par Paris. Les Bretons sont moqués quand ils y émigrent. En 1918, elle est entrée "par le sacrifice dans la grande histoire de la France" (qui ­– oh surprise – aurait donc elle aussi une grande histoire comme la Bretagne ?) La IIIe République a été "brutale" à son égard. Après la dernière guerre, "la détresse des campagnes préoccupe le clergé" et les paysans bretons enfin peuvent s’affranchir "de la honte et de l’humiliation."

Bien évidemment, tout n’a pas été rose dans les cent cinquante dernières années, ni en Bretagne ni ailleurs. Faut-il dans tout ça incriminer la République, comme le laisse entendre le film ? Les Bretons qui se sont opposés à la IIIe République à ses débuts venaient de la droite catholique et conservatrice. En majorité, ils vont voter pour les républicains dès 1881. L’auraient-ils fait, s’ils s’étaient sentis aussi méprisés que l’assure le film ?    

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De la IIIe République à la IVe, puis à la Ve : quel rapport à la Bretagne ?

L’historien Patrick Pierre l’a bien mis en évidence pour ce qui est de la IIIe République : 

  • "Les éléments du modèle républicain sont réunis dans [un] triptyque : l’école qui instruit, la propriété [agricole] qui émancipe, la voie ferrée qui fait circuler." 

Et les Bretons à ce moment-là sont tout à fait conscients que c’est en français qu’est dispensée l’instruction dans les écoles ­— j’y reviendrai. "La Bretagne, ajoute Patrick Pierre, se voit petit à petit intégrée à l’ensemble national."

Les politiques que mènent les gouvernements de la République peuvent être contestées et le sont à l’occasion, mais la République elle-même ne l’est pas, sauf lorsqu’elle a été mise sous le boisseau par la Révolution nationale de Pétain. Aiguillonnées à compter de 1951 par le CELIB (Comité d’études et de liaison des intérêts bretons) que préside René Pléven et alors que le film ne le précise absolument pas, la IVe République, puis la Ve, sous la présidence du général de Gaulle, mettent en œuvre tout un mouvement de modernisation et d’industrialisation de la Bretagne, induisant la création de dizaines de milliers d’emplois. Si cela n’avait pas été le cas, combien y aurait-il eu d’émigrés supplémentaires ?

C’est aussi un ministre de l’Agriculture de la République, Edgar Pisani, qui conduit entre 1961 et 1966 la transformation de l’agriculture qu’attendaient les agriculteurs bretons et les autres. Et on nous explique d’une voix off quelque peu condescendante que "pour la première fois de leur histoire (sic) les paysans bretons marchent vers le progrès." 

Le lobby du CELIB tout comme les mobilisations paysannes et ouvrières y sont assurément pour quelque chose. Le mouvement de Mai 68 aussi. Que serait aujourd’hui la Bretagne si cela n’était pas advenu ? 

 

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Quand les ouvriers du Joint français brandissent le gwenn-ha-du

Dans ce contexte de profondes mutations, surviennent inévitablement des tensions et des conflits sociaux. En 1972, il y a très exactement cinquante ans, celui de l’usine du Joint français à Saint-Brieuc apparaît le plus emblématique. Le film de Frédéric Brunnquell lui consacre une longue séquence à juste titre, occultant tous les autres du même coup. Mais alors que le colloque universitaire organisé en mai dernier à Saint-Brieuc auscultait les échos de cette grève en Bretagne dans toute sa complexité au moyen d’une vingtaine de contributions, "La Grande Histoire de la Bretagne" ne l’évoque que sous l’angle de sa dimension "bretonne".  

Édouard Renard, à l’époque membre du comité de soutien des grévistes, magnifie la lutte exemplaire de tout un peuple et la fierté retrouvée d’être Bretons. "La blanche hermine", la chanson de Servat, se chante en boucle lors des manifestations et devient un chant de ralliement, se souvient-il. N’aurait-il pas été intéressant d’entendre le témoignage de Servat en personne sur un texte qu’il ne chante plus guère ? Mais non, on l’a sollicité pour évoquer sa rencontre avec Anjela Duval, qui n’est pas sans intérêt par ailleurs.

Et puis voilà que les ouvriers du Joint français adoptent le drapeau breton blanc et noir lors de leurs défilés quotidiens tout au long du conflit. Ce n’est plus seulement le drapeau rouge, mais le gwenn-ha-du que brandissent donc les manifestants. Oui, mais des gwenn-ha-du redessinnés puisque de petits rectangles rouges ont été cousus en haut à gauche, comme si les manifestants voulaient signifier une forme de réticence à l’adopter. Sait-on par ailleurs par qui et comment ont été introduits ces drapeaux bretons dans les manifestations ? Ils ne sont tout de même pas apparus là par hasard.

C’est précisément à ce moment-là qu’on entend Tudi Kernalegenn dans le film. Docteur en sciences politiques, universitaire, auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire politique récente de la région, il est actuellement directeur de l’association Bretagne Culture Diversité, qui a en charge la promotion et la diffusion de la matière culturelle bretonne et qui gère Bécédia, une encyclopédie multimédia en ligne sur la Bretagne. Il est le seul avec un profil de spécialiste à intervenir dans le film et à contextualiser. 

Les choix populistes de Frédéric Brunnquell

Le casting n’a retenu par ailleurs que des intervenants qui sont ou ont été des acteurs de terrain ou des témoins de leur temps (et encore pas toujours), voire d’une époque révolue. Il y en a, bien évidemment, dont le témoignage est parfaitement étayé et convaincant. Mais outre le fait qu’il ne peut y plus avoir de témoins vivants pour la période d’avant 1914, d’autres ne parlent du passé qu’au filtre d’une mémoire retrouvée ou reconstruite. Ça ne contribue pas toujours à une bonne compréhension des enjeux dont il s’agit.

Telle a été pourtant l’approche du réalisateur et on ne perçoit que trop bien qu’il privilégie la parole de gens "ordinaires" considérés comme sachant eux réellement ce qu’il s’est passé, et qu’il exclut délibérément celle des chercheurs comme s’ils n’avaient rien d’intéressant à dire. C’est opposer "le peuple" aux élites supposées. Et que dire des commentaires en voix off, souvent mal documentés ? Ils propagent des erreurs factuelles tout en multipliant les anachronismes, comme on le verra à propos de Jules Ferry. On s’appuie quand même une fois sur "les historiens" pour valider la fourchette haute du nombre de poilus bretons tués à la guerre de 14-18. Frédéric Brunnquell apparaît clairement comme un réalisateur populiste et vise à imposer une lecture biaisée de l’histoire de la Bretagne. Résultat : un cumul invraisemblable d’approximations tout au long du film.

 

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Tudi Kernalegenn : le gwenn-ha-du, symbole de toutes les luttes

J’en reviens au Joint français et à Tudi Kernalegenn. Il figure aussi au générique comme conseiller historique du film et il intervient pour sa part sur un aspect marquant de la grève, que personne d’autre n’avait encore souligné dans le film. Il nous expose que c’est à l’occasion de ce conflit que le gwenn-ha-du brandi par les grévistes devient "le symbole moderne de toutes les luttes" et qu’il est alors "sorti du mouvement breton" pour devenir le drapeau des contestations sociales en Bretagne. Il est incontestable qu’un cap, et pas des moindres, a été franchi à cet égard lors de cette longue grève. Le décodage du chercheur reste cependant partiel.

Car pourquoi ce drapeau devait-il alors "sorti[r] du mouvement breton" comme un ressort de sa boîte ? Tudi Kernalegenn s’abstient d’expliciter cette expression incompréhensible au demeurant pour qui ne connaît pas l’histoire. De fait, le mouvement breton dont il s’agit, qu’on désigne aussi sous le nom d’Emsav, n’avait guère réussi auparavant à déployer le gwenn-ha-du ailleurs que dans ses rangs, sauf déjà lors de la finale de la Coupe de France de football que gagne Rennes contre Sedan en 1965. 

Le gwenn-ha-du est alors perçu et encore aujourd’hui comme un marqueur de l’Emsav (mais pas que désormais) et celui-ci en est toujours le principal promoteur. Or diverses composantes de l’Emsav ont collaboré sous l’Occupation, ce qui a conduit la population bretonne à le rejeter ainsi que son drapeau pendant la guerre comme dans les années d’après-guerre. Quel est l’intérêt d’occulter l’histoire ? 

À suivre :

Un troisième et dernier focus que je vais consacrer à "La grande histoire de la Bretagne", notamment sur 

  • l’interdiction de la langue bretonne,
  • la collaboration bretonne lors de la dernière guerre
  • Gilles Servat chez Anjela Duval
  • Alan Stivell et Dan ar Braz à l’Olympia…

Voir et revoir le film : https://www.france.tv/france-3/la-grande-histoire-de-la-bretagne/3320278-la-grande-histoire-de-la-bretagne.html

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11 juin 2022

Goulwena an Henaff, prix du documentaire lors du Media Celtic Festival

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Ce festival vient de se dérouler à Quimper du 7 au 9 juin. Comme son prédécesseur, le Festival du film et de la télévision celtique [Celtic Film and Television Festival], il se déroule alternativement dans chacun des pays celtiques : Écosse, Irlande, Île de Man, Pays de Galles, Cornouailles, Galice et Bretagne. Il n’était pas revenu en Bretagne depuis vingt ans. Il fonctionne aujourd’hui sur un format plus modeste qu’à sa première époque.

Je me souviens de festivals durant toute une semaine et se terminant par un grandiose cérémonie de remise des prix. Désormais, il se déroule sur trois jours et s’achève par une remise des prix dans plus de trente catégories différentes. 

Dans celle du documentaire unitaire, le prix est revenu à Goulwena an Henaff pour son film "Dañsal dindan ar glav" [Danser sous la pluie]. C'est une belle performance, car 8 autres documentaires étaient en compétition dans cette catégorie. Elle reconnaît elle-même qu'il n'est pas si facile d'être primée dans ce type de festival, et de surcroît pour un film en breton : ça a toujours été ujn peu comme ça dans ce festival celtique. Car il n'accueille pas que des films dans  l'une des langues celtiques : des films et des programmes en anglais surtout, beaucoup  moins en français, avaient également été présélectionnés. 

Pour Goulwena, cette récompense est d’autant plus gratifiante que "Dañsal dindan ar glav" est le premier film qu’elle a réalisé en nom propre. Ce film raconte de manière particulièrement émouvante le parcours de guérison d’Hélène, une jeune femme à qui l’on a découvert un cancer du sein. Comme les autres lauréats, elle a reçu un trophée en forme de torque.

Le Media Celtic Festival est surtout une rencontre entre professionnels des différents pays et régions celtiques qui vise à promouvoir leurs langues et leurs cultures. Ce festival thématique unique en son genre permet de découvrir des talents émergents tout en restant assez intimiste. 

  • Photos de gauche ci-dessus : Goulwena an Henaff recevant sa torque (photo : Youenn Chapalain) 
  • À droite : Mael Gwenneg, Goulwena an Henaff, Youenn Chapalain (photo : Catherine Ribault-Masson).

À lire sur ce blog :

Pour en savoir plus : 

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30 mai 2022

La grande histoire de la Bretagne. 1. La Bretagne est-elle à ce point une région oubliée ?

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Le succès du film de Frédéric Brunnquell, diffusé le 4 mai dernier en prime time sur France 3 sous le titre de "La Grande Histoire de la Bretagne" (avec des majuscules partout, s’il vous plaît), et non pas dans une case régionale, mais sur le plan national, témoigne à tout le moins d’une réalité : l’intérêt que suscite la région la plus occidentale de France aux yeux d’un grand nombre de Français. Deux millions de téléspectateurs l’ont regardé, représentant une part de marché de 10 %, ce qui est un score conséquent pour un documentaire.

  • Photo ci-dessus : le titre du film, avec le A de "Bretagne" stylisé en hermine penchant à droite. Captation d'écran, comme les autres photos illustrant ce message. DR

Le titre un peu ronflant y est pour quelque chose, d’autant qu’il n’est pas si courant qu’une chaîne nationale diffuse ainsi toute une enquête sur l’histoire spécifique d’une région en particulier. On se souvient cependant du "Bzh, des bretons, des Bretagnes" d’Olivier Bourbeillon et Marie Hélia, tourné en 1997 et que diffusa TF1 (car France 3 hésita à le faire). 

L’argumentaire de "La Grande Histoire de la Bretagne" a dû conforter son audience aussi, d’autant plus qu’il soulignait que de "tout temps (sic), les Bretons ont mené bien des batailles pour sauvegarder leur culture, riche de sa langue, de ses musiques et de ses danses", insistant en même temps sur "leurs grandes colères" et sur la "passionnante saga" qu’ils ont écrite depuis la fin du XIXe siècle.

mousses en sabot-1 

Une terre de tragédie

La tonalité est donnée en deux minutes dès l’entame du film par des formules qui se veulent péremptoires. Florilège en trois ou quatre définitions :

  • La Bretagne ? Une région oubliée, longtemps délaissée par la République.
  • Sa langue ? Interdite dès la fin du XIXe siècle. À l’école, les élèves sont punis.
  • Après la dernière guerre ? La révolution agricole bouleverse la vie des paysans, ils perdent leur identité en allant travailler en usine.
  • Les Bretons ? Vient le temps des colères et de dénoncer le mépris dont ils ont été les victimes depuis si longtemps. Puis enfin celui de la renaissance dans les années 1970.

Tout n’est pas faux dans ces affirmations qui apparaissent néanmoins comme des assertions qui seront ensuite disséminées tout au long du film. Frédéric Brunnquell n’est pas le premier à aborder la question bretonne au prisme des colères. Jean-Louis Le Tacon l’avait déjà fait en 1976 dans "Voici la colère noire, » dont des images, selon toute vraisemblance, sont d’ailleurs reprises dans ce film à propos du Joint français. René Vautier également, en 1978, dans "Marée noire et colère rouge". Mais dans ce nouveau documentaire, le discours tend à se substituer à la connaissance et les représentations à l’analyse. Ce qui pose pas mal de questions, dont je vais traiter sur ce blog en trois épisodes, dont celui-ci est le premier.

Avant d’aller plus loin et pour ne plus y revenir, un point sensible. Comment est-il possible que personne dans l’équipe du film ne se soit soucié de la bonne prononciation des quelques termes bretons que l’on entend en voix off dans le commentaire ? Entendre faize a braize pour Feiz ha Breiz, ça écorche les oreilles, celles des bretonnants en tout cas. 

Groupe avec fumeur-5  Femmes dans la rue-2

Des archives inédites et colorisées

Dès le début du film sont projetées les "magnifiques archives inédites" que les médias ont mises en avant pour annoncer la diffusion du film sur France 3, Alain Constant allant jusqu’à évoquer dans Le Monde "des archives filmées et photographiques d’une richesse inouïe." Dans une interview au Télégramme, le réalisateur précise qu’elles ont été tournées au début du XXe siècle par des équipes européennes et hollandaises en particulier.

Je tendrais à dire qu’elles sont similaires à des images déjà connues de la même époque, si ce n’est que celles-ci, que je sache, n’ont jamais été exposées qu’en noir et blanc, alors que dans "La Grande Histoire de la Bretagne" elles ont été remastérisées, image et son. De fait, elles présentent la région comme ayant été jusqu’aux années 1900 une terre de grande pauvreté. Peut-on dire pour autant de ce début du documentaire qu’il est misérabiliste, comme je l’ai entendu dire ? 

Les images colorisées renforcent l'esthétique de la misère et déréalisent en même temps la perception qu’on avait de cette période. La Basse-Bretagne paraît plus insolite et plus exotique que jamais. Il y a aussi des images amusantes. Elles ne sont cependant pas aussi vives que celles qu’on nous rapporte aujourd’hui du Népal ou de Patagonie, mais à ma connaissance ça n’avait pas encore été fait.

Une histoire contrariée ?

C’est la question centrale que pose le film. D’après Frédéric Brunnquell, l’idée n’était pas de raconter toute l’histoire de la Bretagne en 90 minutes. Il est vrai que Jean-Jacques Monnier et Olivier Caillebotte l’ont déjà tenté en un double DVD de cinq heures, tant en version française que bretonne, mais avec moins de moyens. Pour France 3 Ouest, Pierrick Guinard a retracé pour sa part celle de la langue bretonne au XXe siècle en cinq épisodes de 52', également en VF et en VB. 

Le réalisateur de "La Grande Histoire de la Bretagne" s’est focalisé sur un large XXe siècle qui débute à la fin du précédent et s’achève au début du suivant, soit une période d’environ cent cinquante ans, des débuts de la IIIe République à aujourd’hui en quelque sorte. Son histoire se veut sociale et culturelle et il l’inscrit dans une chronologie d’événements saillants dont la grille de lecture principale est essentiellement la colère bretonne. 

Du coup, l’impression qui en ressort est que la Bretagne contemporaine n’a jamais connu qu’une histoire contrariée, si ce n’est le happy end des décennies les plus récentes au cours desquelles une forme de révolution culturelle (mais il n’emploie pas le terme), linguistique et surtout musicale, la mènerait vers une émancipation inéluctable. Ce discours reflète assez bien celui de diverses composantes de l’Emsav breton dans ses multiples variations. 

Tino Kerdraon-5  Alphonse Raguénès-2

Des pastilles de fierté

Dès lors, le récit historique du documentaire diffère sensiblement de celui de l’Histoire populaire de la Bretagne proposée par Alain Croix et ses collègues. Eux aussi disent la dureté des temps pour le peuple, mais n’oublient pas de narrer comment ce dernier a accédé à son tour à la plage et plus tard à l’Université, la fête que représenta l’ouverture des premiers hypermarchés, la venue de Bretons d’ailleurs à l’exemple de Kofi… 

  • Ci-dessus : à gauche, Tino Kerdraon, à droite Alphonse Raguénès

Le film de Frédéric Brunnquell restitue aussi de temps à autre des pastilles de fierté, y compris au terme des luttes sociales les plus rudes : la victoire des femmes penn-sardin en 1921 à Douarnenez par exemple, face aux patrons des conserveries, et celle des ouvriers du Joint français en 1972 à Saint-Brieuc. Mais aussi l’ambiance de solidarité et l’esprit d’ouverture aux autres qui régnait à Brest dans les quartiers de baraques avant la reconstruction de la ville, selon le témoignage de Tino Kerdraon. À quelques kilomètres de la grande ville, dans la campagne de Plouarzel, Alphonse Raguénès dit ne s’être jamais remis d’avoir vendu son dernier cheval, mais il a été ravi de voir arriver chez lui et dans les fermes alentour des tracteurs de toutes les couleurs.

penn-sardin à l'usine-1

Crises et manifestations à répétition

Si l’on en croit le film, la Bretagne n’aurait cependant jamais connu qu’une succession de malheurs dont les Bretons ont donc toujours été les victimes : la Première Guerre mondiale (mais ce n’est pas une singularité bretonne), suivie de la Deuxième et de la destruction des villes portuaires, la grève des ouvrières de la sardine présentée comme la première grande colère bretonne de l’histoire, la crise de l’artichaut et ses suites qui acteraient la mort du vieux monde paysan, la marée noire de l’Amoco qui fut la pire survenue en Europe, l’émigration de dizaines milliers de Bretons arrivant comme des exilés étrangers en région parisienne… 

Le projet de centrale nucléaire d’EDF à la pointe du Raz est présenté comme "une agression insupportable" (ce qu’il a été effectivement) et le combat des femmes de Plogoff refermerait vingt ans de colères par "une gigantesque fête bretonne" à la Pentecôte 1980. Si ce n’est que d’autres révoltes et d’autres colères surgissent, nous dit-on, de 1990 à aujourd'hui pour dénoncer en particulier les pollutions intolérables et les algues vertes sur les plages. À se demander comment Frédéric Brunnquell a pu ne pas évoquer, si ce n’est quelquefois par une allusion : 

  • les manifestations récurrentes pour l’emploi 
  • celles tout aussi récurrentes des agriculteurs, allant jusqu’au saccage de bâtiments publics
  • la crise de la téléphonie dans le Trégor et à Brest dans les années 1980,
  • la révolte des marins-pêcheurs, l’immense manifestation de Rennes et l’incendie du Parlement de Bretagne en février 1994
  • l’effondrement de la réparation navale à Brest en 2011
  • les crises à répétition dans la filière volaille (Tilly-Sabco, Doux…)

Le Joint français-4

On n’est pas dans un paradis breton

Le problème d’une telle approche au prisme des colères est qu’elle ne dit rien de ce qui se passe avant. En se focalisant sur les crises, qu’elles soient générales ou sectorielles, elle fait l’impasse sur les périodes en amont. Certes, le commentaire évoque en quelques secondes elliptiques la part que prend le CELIB des années 1950 dans la modernisation de la Bretagne. Quant aux paysans bretons, ils seraient tout à coup sortis du musée (comme s’ils y avaient été enfermés et momifiés de longue date) pour se lancer dans la modernisation et dans une révolution agricole grâce à laquelle ils allaient pouvoir nourrir la France entière. On nous explique en même temps que des milliers d’autres quittaient leur terre pour coiffer la casquette d’ouvrier (un peu cliché aussi). 

Mais, à l’exception du remembrement, rien n’est vraiment dit de ce que Corentin Canévet a décrit en 1992 comme le modèle agricole breton de ces décennies-là, en soulignant qu’il ne s’agit pas seulement d’une révolution agricole, elle est agroalimentaire aussi. Rien n’est montré par ailleurs du mouvement de décentralisation industrielle qui a vu de grands groupes comme des PME investir et construire des usines un peu partout dans la région à compter des années 1960.

  • On entend certes dans le film un échange quelque peu cynique entre deux décideurs ou patrons dont l’un explique à l’autre qu’il y a ici "une bonne main-d’œuvre."
  • Édouard Renard, qui a pris part au conflit du Joint français, rapporte un propos du directeur de l’usine Citroën de Rennes, selon lequel "ici, nous n’avons pas besoin de main-d’œuvre étrangère, car nous avons les femmes."

Forcément, car elles étaient en surnombre à la campagne, tout comme beaucoup d’hommes aussi. Elles avaient envie et besoin de travailler. Une migration vers la ville, un emploi, un salaire, un changement de langue représentaient pour elles une forme d’émancipation à laquelle elles aspiraient. 

Elles ne se sont pas retrouvées dans un paradis breton pour autant. Car les conditions de travail et les salaires ne sont pas toujours mirobolants. Les salariés ou les travailleurs manifestent pour de meilleures rémunérations, pour leur emploi parfois, voire pour le maintien de leur outil de travail, pour vivre et travailler au pays… Là se situe l’origine de nombre des crises qu’a vécues la Bretagne depuis le milieu du XXe siècle. Ça, le film de Frédéric Brunnquell le répète à l’envi comme si c’était une particularité bretonne, alors que des mouvements analogues se développent en Lorraine, dans le Nord, en Limousin, dans le Midi occitan et ailleurs. "La région apparaît de plus en plus comme un lieu de luttes", comme le remarquait le sociologue Renaud Dulong dès 1978.

La Bretagne a-t-elle donc été ignorée, voire méprisée par la République ? Ce point comme quelques autres fera l’objet l’objet de focus dans un deuxième, puis dans un troisième épisode que je vais consacrer à cette "grande histoire de la Bretagne". Car il y a matière à le faire. À lire désormais sur ce blog.

25 mai 2022

Ar Redadeg 2022 traverse l'Aber-Ildut en kayak

Ar redadeg en Aber Ildut-3

Petite affluence au port de Porscaff en Lampaul-Plouarzel en fin de journée, lors de l'arrivée des coureurs de la Redadeg et de leurs accompagnateurs. Vu de loin, le comité d'accueil était plus fourni de l'autre côté de la rive, sur la cale de Lanildut. Six des coureurs avaient décidé de traverser l'Aber-Ildut en kayak, ce qui fut fait par mer calme et ce fut une première. Une deuxième camionnette les attendait pour poursuivre la course par relais jusqu'à son arrivée à Vannes dans trois jours, soit samedi 28 mai.

La redadeg a un joli slogan : "Brezhoneg ha plijadur" [La langue bretonne et du plaisir]. C’est une course pour la langue bretonne qui se déroule en principe tous les deux ans. Elle a pour objet de récolter des fonds pour moitié au bénéfice des écoles Diwan, pour l’autre moitié à destination de divers autres projets liés au développement d’activités en lien avec la langue. Les coureurs et leurs soutiens achètent des kilomètres dont les bénéfices serviront au financement de ces projets.

Ar redadeg en Aber Ildut-1   Ar redadeg en Aber Ildut-2

Des élus étaient présents au point d’arrivée du côté Lampaul-Plouarzel, notamment le maire, Michel Jourden, et son prédécesseur, Didier Le Gac, député de la 3e circonscription du Finistère. Ce dernier a participé à la course avec le dossard n° 1282.

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15 mai 2022

Des trésors de breton écrit

Bernez Rouz (1 sur 5)

Le journaliste Bernez Rouz a effectué (presque) toute sa carrière professionnelle dans le service public de l’audiovisuel, à la radio, puis à la télévision, et (presque) tout le temps au service des émissions en langue bretonne, mais pas que. Depuis, il s’investit dans ce qu’il définit lui-même comme "les différentes composantes de l’arc-en-ciel culturel breton". C’est ainsi qu’il a pris sa part dans le combat de la famille du petit Fañch, pour faire reconnaître le tilde sur le "n" de son prénom, estimant de manière sans doute excessive que cette affaire aurait "fait trembler la République". Il préside actuellement le Conseil culturel de Bretagne pour un deuxième mandat.

Une chronique bretonne hebdomadaire

Depuis cinq ans, il publie chaque semaine dans "Dimanche Ouest-France" une chronique dans laquelle il invite ses lecteurs à découvrir les trésors du breton écrit. Il prolonge ses chroniques par les billets un peu plus développés qu’il poste au même rythme sur un blog dédié. On va considérer qu’il est loin d’avoir épuisé tout le matériau qu’il a à sa disposition.

Est-ce un point d’étape ? Toujours est-il que Bernez Rouz a réuni une centaine de ses chroniques en un ouvrage qui porte le même titre, soit "Trésor du breton écrit", avec en sous-titre "Teñzor ar brezhoneg skrivet". L’intérêt est qu’elles sont ici classées par thématiques, une petite vingtaine au total, qui vont des "perles d’un trésor englouti" à "l’étonnante attractivité de la seule langue celtique parlée sur le continent européen". Entretemps, il aura été question de la fin de la société traditionnelle et du renouveau de la littérature bretonne au XXe siècle, dans une acception très large.

Le principe est simple : produire en moins de 3 000 signes, soit deux pages (dans le livre), quelques citations pertinentes en breton d’un auteur, d’un article ou d’un ouvrage et en fournir entre parenthèses la traduction en français, le tout étant enrobé dans une présentation en français relativement succincte, qui dit l’essentiel, sans plus. Le propos peut être subjectif, parfois elliptique, rarement critique, parfois élogieux.

Trésor du breton écrit  Al Lañv 144-1

Aperçu

  • Bernez Rouz fait remarquer par exemple que "jeunes talents et plumes confirmées se côtoient avec bonheur dans [la revue] Al Liamm [Le lien]" et loue "l’art consommé de la nouvelle" de l’écrivain Kristian ar Braz. 
  • Le trimestriel "Al Lanv" [Le flux] lui apparaît "comme une voix libre dans un monde qui restreint de plus en plus les libertés sous prétexte de pandémie". Une photo du magazine donne le ton puisque la une se revendique "Pour une Bretagne libre".
  • Quand une autre trimestriel, Nidiad, cesse de paraître au terme de dix ans d’existence, de 40 numéros publiés et de "rêves à chaque page", Bernez Rouz présente ses contributeurs comme "un cercle de poètes et de philosophes bien dans leurs baskets de jeunes bretonnants".
  • Lorsqu'il évoque le n° 669 de Ya !, c’est pour mettre en avant le pari réussi de l’hebdomadaire qui reflète "les couleurs du monde en breton". 

Bref, ces chroniques dans Ouest-France et le livre qui les réexpose ne sont à chaque fois qu’un survol, mais ils donnent à ceux qui n’en savent rien ou qui n’en savent pas tout de découvrir en deux minutes de lecture le basique de ce que tout un chacun devrait savoir sur les écrits en langue bretonne à travers les âges. Il n’en subsiste pas moins une ambiguïté. 

Intrinsèquement populaire ?

Dans la très brève présentation qu’il a placée en tête de son livre, Bernez Rouz expose en effet qu’il "rend justice à une culture populaire qui a une égale dignité avec les autres cultures du monde." L’égale dignité est incontestable. Mais il est difficile de considérer la culture bretonne comme étant intrinsèquement populaire. Elle est aussi une culture savante : l’écrit de langue bretonne, comme celui en latin ou en français, n’a longtemps concerné que ceux peu nombreux qui en avaient la maîtrise. L’apprentissage de la lecture ne se développera qu’au XIXe siècle. 

Il a bien existé une littérature populaire de langue bretonne, des œuvres et des auteurs populaires. Mais il a existé et il existe toujours bien des écrits en breton qui ne sont accessibles qu’à des lettrés, voire à une élite de bretonnants ou même de brittophones. Le breton connaît comme toute langue des registres différents qui varient en fonction du contexte, du sujet dont on veut traiter et de celui à qui il s’adresse, du niveau de langue enfin qu’on mobilise à cet effet.

Deux ou trois autres remarques, pêle-mêle. En premier lieu concernant l’édition et bien plus la typographie que l’orthographe : dans ce livre, un correcteur aurait fait des merveilles. Les illustrations sous forme de petites vignettes en noir et blanc sont les bienvenues en fin de chapitre, mais une référence succincte à l’auteur ou à l’ouvrage recensé l’aurait été aussi, permettant au lecteur de savoir où le retrouver. Même s’il s’agit d’un ouvrage de vulgarisation, un index n’aurait pas été superflu. 

Bernez Rouz. Trésor du breton écrit. Teñzor ar brezhoneg skrivet. Gourin, Éditions des Montagnes noires, 2022, 232 p. 18 €

Posté par Fanch Broudic à 23:45 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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