Le blog "langue-bretonne.org"

10 juin 2019

Une thèse à l’université de Sydney (Australie) sur le breton de Briec

Pierre Noyer & Deputy Cancellor-3

Vous ne saviez pas qu’il existe un département d’études celtiques à la "Faculty of Arts and Social Sciences" de l’université de Sydney, en Australie ? Moi non plus. Pierre Noyer me l’a appris il y a quelques jours par un mail rédigé en breton de surcroît et m’annonçant que son diplôme de doctorat allait lui être remis le 3 juin dans cette université, pour une thèse sur le breton parlé dans le canton de Briec (Finistère). C’est sans doute une première dans l’hémisphère sud. Ci-dessus, l’impétrant (à droite) au côté de Richard Freudenstein, Deputy Cancellor (chancelier) de l’université.

La thèse, rédigée en anglais, s’intitule effectivement "The Breton of the the canton of Briec". Elle traite en 316 pages de la phonologie, de la morphophonologie, de la morphologie, de la syntaxe et du lexique de ce breton de Cornouaille.

Elle a été préparée sous la direction du celtisant d’origine finlandaise Anders Ahlqvist. Les examinateurs, à distance, de Pierre Noyer ont été Jean Le Dû, professeur émérite de breton et celtique à l’UBO (Brest), et le Gallois Iwan Wmffre. 

Pierre Noyer a bien voulu me transmettre le texte suivant (et les photos) dans lequel il retrace son itinéraire familial et personnel et explique la genèse de sa thèse.

Pierre Noyer & Dr Pamela O'Neill-1

  • Mon grand-père était d’Edern, né à Coat Dregat en 1897, de langue maternelle bretonne. Il a émigré à Paris dans les années 1920. Sa fille, ma mère, connaissait pas mal de phrases en breton qui m’ont été transmises (87 mots et expressions lorsque j’en ai fait l’inventaire pour ma thèse). Cependant, l’élément linguistique le plus important que j’ai reçu est la musique de la langue bretonne des locuteurs de langue maternelle, que j’ai beaucoup entendu parler dans mon enfance. 
  • Après avoir enseigné l’anglais à Paris, où je suis né, et avoir travaillé comme technicien dans le domaine de l’impression et de la transformation du film plastique, je me suis installé en Australie en 1987. J’y ai passé un diplôme d’enseignement local et j’y ai enseigné le français et l’anglais langues étrangères ainsi que l’allemand et la géographie.
  • J’ai commencé l’étude poussée du breton de Briec avec ma famille briécoise et d’autres locuteurs du canton en 2003 et j’ai entrepris de décrire le dialecte de Briec en 2003 dans une thèse de master. Puis, ayant eu une mention ‘excellent’ pour ce travail, je me suis vu décerner une bourse qui m’a permis d’entreprendre une description beaucoup plus détaillée du dialecte dans le cadre d’un doctorat. 
  • Mon très regretté directeur de thèse, terrassé par un infarctus en septembre dernier, était le professeur Anders Ahlqvist, spécialiste du celtique et gaélophone, bien que finlandais de langue minoritaire suédoise. Il m’a accompagné jusqu’à la fin du travail et que me soit décerné mon diplôme, même s’il est décédé avant la cérémonie officielle de remise. Son assistante est la docteure Pamela O’Neill qui m’a beaucoup conseillé dans le travail de mise en forme du document final. Elle a participé à la cérémonie et c’est elle que vous pouvez voir sur une des photos que je vous envoie (ci-dessus).
  • Cette thèse est le résultat d’un travail collaboratif auquel ont participé des intervenants de plusieurs pays et régions d’Europe et d’Australie et n’a pu voir le jour que grâce aux contributions de nombreux Briécois, dont André et Malou Cornec, ainsi que leur fille Aziliz qui a numérisé un dictionnaire manuscrit composé par un prêtre missionnaire de Briec, le père Jean-Louis le Scao, pendant la Deuxième Guerre mondiale. Ce dictionnaire a joué un rôle très important dans ma recherche et sera amené à jouer dans le futur une contribution décisive dans la renaissance du cornouaillais.
  • Les examinateurs de ma thèse, Iwan Wmffre, auteur de nombreux travaux sur le breton, de mère centre-bretonne et de père gallois, et Jean Le Dû, auteur en particulier du Nouvel atlas linguistique de la Basse-Bretagne ont, par leurs commentaires joué un rôle crucial pour la qualité du produit final.

Pierre Noyer & e vugale-1

  • Je parle breton à mes enfants (photo ci-dessus, Pierre Noyer en gilet glazig sous la toge universitaire). Auguste, le cadet (9 ans), comprend parfaitement le breton de Briec et aussi le breton plus littéraire à travers des vidéos et livres pour enfants. Il y puise d’ailleurs parfois un vocabulaire que je ne connais pas moi-même. Il reste timide à parler breton, mais sa langue se délie assez lorsqu’il est en présence de locuteurs de ma famille. 
  • Mon fils aîné Sébastien et moi produisons depuis un an, avec la participation d’Auguste, des vidéos d’enseignement du breton que nous sommes assez proches de mettre en ligne. Sébastien s’occupe du montage et des aspects techniques, tandis qu’Auguste joue dans les sketches, ce qui demande qu’il s’y exprime en breton. Ni l’un ni l’autre ne seront donc ‘vendus’.
  • En dehors de ces vidéos, mon prochain projet est de traduire ma thèse en français afin qu’elle soit accessible aux francophones.

Pierre Noyer

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09 juin 2019

Quand la Randorade "by Diwan" s’éloigne de la rade…

Randorade-4

Elle vient s’étirer le long de la côte et dans la campagne de Plouarzel et de Lampaul-Plouarzel. Elle a démarré sous un ciel couvert dans la matinée, près de la plage de Pors Tévigné avant de s’éparpiller sous le soleil de l’après-midi, vers l’ouest en direction de la pointe de Corsen jusqu’à Ploumoguer ou vers l’Aber-Ildut à l’est. Les marcheurs pouvaient opter pour un trajet court de 4 km ou pour presqu’un marathon de 35 km, et d’autres parcours intermédiaires.

Randorade-1   Randorade-2

Les organisateurs s’attendaient à voir déferler quelque 4 000 randonneurs. Mais si le point de départ qui était aussi le point d’arrivée était un passage obligé et de ce fait un endroit bien fréquenté, tout comme les haltes disposées en différents endroits, on n’avait pas l’impression de randonner dans la foule. On pouvait prendre son temps et profiter du paysage. Des animations figuraient au programme : visite de chapelles et du phare de Trezien, concerts, etc.

Au fait, qui sont les gentils organisateurs de cette Randorade ? Eh bien ce sont, comme plusieurs autres randonnées du même type telles que le Tro Menez Are (dans les monts d’Arrée, comme son nom l’indique), des associations liées aux écoles Diwan. Sur Facebook, Julien Millet explique ainsi que les 200 bénévoles qui s’assurent du bon déroulement de la Randorade sont les parents d’élèves des deux écoles Diwan de Brest, à savoir celle de Kerangoff et celle du Guelmeur. Les randonneurs quant à eux payent une inscription à hauteur de 6 à 9 euros, selon l'âge, et règlent leur repas et autres prestations. Ils y gagnent à randonner sur des chemins et sentiers plus ou moins bien balisés et à faire parfois de belles découvertes.  

Randorade-6  Randorade-3

Les recettes, explique Julien Millet, servent au financement des postes parascolaires de Diwan (non pris en charge par l’Éducation nationale) : ATSEM, cantine, garderie, d’autant que depuis cette année, ajoute-t-il, "l’école est totalement gratuite, il n’y a plus de frais d’inscription et les repas à la cantine sont également gratuits pour les plus faibles revenus".

Cela fait plus d’un quart de siècle qu’est organisée la Randorade puisqu’elle en est à sa 27e édition. Je ne suis pas certain que tous les randonneurs de la rade ont bien conscience qu’ils randonnent pour Diwan : si ce n'est l'énorme arc de triomphe gonfglable du jouran Le Télégramme (partenaire de l'événement) sur la ligne de départ, pas de pub pour les écoles, ni grands panneaux en breton ni oriflammes voyants, nulle part à l'accueil ni sur le trajet (pour ce que j'en ai vu). Mais Diwan, dans cette affaire, a eu une belle intuition et la Randorade est quasiment devenue une institution, d’autant qu’elle étend désormais son territoire bien loin de la rade à (presque) tout le pays de Brest.

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07 mai 2019

Fañch Morvannou : le décès d'un éminent bretonnant

Enor da Morvannou-8web

Ronan Calvez, directeur du Centre de recherche bretonne et celtique, vient de diffuser l'information suivante :

  • Hier, lundi 6 mai, en fin de journée, Fañch Morvannou est mort.
  • Membre du CRBC dès son arrivée à l'université de Brest, en 1970, Fañch Morvannou a enseigné le breton à des cohortes d'étudiants débutants, en tirant parti de sa fameuse méthode Assimil, et il a aussi enseigné le thème et la version à des étudiants confirmés, jusqu'à sa retraite en 1998. Sa très fine connaissance du breton et du français, son ironie piquante et sa vaste culture faisaient de ses cours des parenthèses enchantées.
  • Ses recherches portaient sur la littérature du breton, ainsi que sur les rapports complexes entre foi catholique et langue bretonne. Ses traductions du latin ou du français au breton sont des modèles du genre ; ses traductions du breton au français ont permis à beaucoup d'accéder à des textes jusqu'alors réservés à un lectorat restreint.
  • Ar re o deus bet kentelioù gantañ a zalc'ho soñj, a dra sur, eus ar c'helenner tomm e galon ouzh brezhoneg e re hag ouzh an oll vrezhonegoù, lemm e bluenn c'halleg koulz hag e heni vrezhoneg, ha bras e c'hoant da rannañ e ouiziegezh gant ar re all. Red esperoud e chomo e vrezhoneg ur skwer ewid ar vrezhonegerien da zond.
  • Un jour que je disais à Fañch ne pas savoir comment le remercier pour tout ce qu'il m'avait transmis, il me répondit dans un sourire : "J'y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé." Hier, je n'ai pas perdu qu'un prof.

Morvannou leor-1

La première méthode Assimil de breton

Fañch Morvannou était effectivement un éminent bretonnant, témoignant d'une connaissance intuitive de sa langue première et s'exprimant parfaitement à l'oral comme à l'écrit. Originaire du Cloître-Pleyben, agrégé de lettres classiques, il avait d'abord été en poste à Rouen, si je ne me trompe. Je me souviens bien des échanges que nous avions eus, puis de l'avoir accueilli à Brest, au moment où je travaillais moi-même au CRBC, juste avant qu'il ne vienne enseigner le latin, puis le breton à l'Université de Bretagne occidentale. 

Docteur en celtique, il avait consacré sa thèse à la littérature bretonne vannetaise de la première moitié du XIXe siècle. Il a joué un rôle majeur pour la mise au point de l'orthographe interdialectale du breton dans les années 1970. Sa méthode Assimil de breton avait été le premier ouvrage à utiliser la nouvelle orthographe. Son dernier ouvrage aura été en 2011 une sorte de traité de la traduction en breton.

Impliqué sur de multiples terrains

C'était un homme de conviction, pleinement engagé pour la défense de la langue bretonne et de la Bretagne. Membre d'Ar Falz, il a pris part de 1979 à 1986 à la création et à la publication de la revue littéraire et culturelle "Planedenn", entièrement rédigée en langue bretonne. Il y a publié notamment une étude fournie sur le poète Armand Robin, ainsi qu'une traduction intégrale de l'Utopia de Thomas More. Au sein de l'UDB, il a été le directeur du mensuel "Pobl Vreizh" (version bretonne du journal "Le Peuple breton") de 1976 à 1982.

Profondément catholique, il a participé à la commission interdiocésaine de traduction de textes liturgiques en breton, ainsi que, pendant plusieurs années, à la commission langue et culture bretonne du diocèse de Quimper et Léon. Il avait par ailleurs publié ou traduit plusieurs livres sur des personnalités catholiques emblématiques du XXe siècle comme Frantz Stock et Marcel Callo ou sur des personnages de l'histoire religieuse comme Michel Le Nobletz et surtout le père Maunoir. Il animait également des émissions en breton sur Radio Rivages.

Enjoué, de conversation agréable, Fañch Morvannou, de par son implication en faveur de la langue bretonne sur de multiples terrains, aura marqué son époque à plus d'un titre.

Lire également sur ce blog : Fañch Morvannou à l'honneur

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31 mars 2019

Strasbourg-Guingamp en direct et en breton sur Arvorig FM

Blanchard Erwan-6 Reun Treguer-2

Je ne vais pas commenter la défaite de Guingamp face à Strasbourg, mais la prestation de l'équipe d'Arvorig FM commentant à la radio la finale de la Coupe de la Ligue en direct et en breton. Ils s'y sont mis à trois pour le faire

  • Le journaliste Erwan Blanchard, un passionné de foot qui n'aurait voulu pour rien au monde rater cette cette opportunité
  • Le directeur d'Arvorig FM en personne, Reun Treguer
  • Et un jeune originaire de Plabennec et qui se destine au métier de journaliste, en terminale au lycée Diwan de Carhaix, Louis Floch. 

Je n'ai pu suivre la retransmission qu'à compter de la 2mi-temps et j'ai ensuite tenu jusqu'aux tirs au but. Le match a été assez terne, si j'ai bien compris, la preuve ce score de 0 à 0 à la fin du temps réglementaire. Mais grâce aux échanges non-stop entre les trois commentateurs et en dépit de quelques temps morts, on ne s'est pas ennuyé. La retransmission se faisant depuis les studios de la radio à Landerneau, on n'a cependant pas eu droit à l'ambiance du stade Pierre Mauroy de Lille, où les supporters de Strasbourg ont, paraît-il, beaucoup donné de la voix et ceux de Guingamp aussi.

Le trio maîtrise bien son sujet et se renvoie bien la balle – c'est le cas de le dire - l'un ajoutant à l'autre la précision qu'il faut. Comme dans n'importe quelle langue, le ton monte quand se produisent des actions qui pourraient être décisives et baisse d'un cran à la suite d'un dépit.

Le breton n'est pas en manque de vocabulaire footballistique : on entend quelques néologismes comme des emprunts au français, des doublets (par exemple "taol-korn / corner", "butchou / pal", "ar vell/ar volotenn", "taol sut/c'hwitell"…), parfois une impropriété dans le feu de l'action, de belles expressions imagées aussi, comme "lammet evel eur haz", littéralement "il a sauté comme un chat"… Je ne suis pas expert en foot, mais il me semblait que "penalty" et "tir au but" ce n'était pas la même chose : les présentateurs n'ont pourtant utilisé que le premier terme lors des… tirs au but, question de facilité ? 

L'ensemble témoigne d'une réelle spontanéité et de vivacité. Si ce n'est déjà en cours, un linguiste pourrait trouver, sur la base de ce matériau, à radiographier ce qu'est pour un certain nombre ce breton qui se parle aujourd'hui : lexicologie, phonologie, stylistique, prosodie… Avis aux amateurs. Pardon, j’aurais dû dire les professionnels, puisqu'on parlait de foot pro, non ?

Le match a été commenté simultanément sur l'antenne des quatre radios locales bretonnantes que sont Arvorig FM, Radio Bro Gwened, Radio Kerne et Radio Kreiz Breizh. Je ne sais pas s'il y aura un podcast.

28 mars 2019

Hervé Le Borgne, mathématicien, Breton inconditionnel

Hervé Le Borgne-1

Les obsèques d'Hervé Le Borgne ont été célébrées hier, mercredi, à Landerneau, dont il était originaire. Il était le fils de Théo Le Borgne, que j'ai sans doute connu avant lui, puisque j'ai pu l'interviewer en breton quand il était maire de la ville et conseiller général. Je n'ai probablement fait la connaissance d'Hervé qu'à son retour de Lyon, où il avait suivi un cursus de mathématiques financières, avant d'être recruté par le Crédit Mutuel de Bretagne. Je ne savais pas vraiment ce qu'était l'actuariat, alors que je l'ai vu en 1989 créer un institut de formation à cette profession au sein de l'UBO.

Hervé était aussi un militant aux multiples engagements et de fermes convictions, un inconditionnel de la Bretagne, ne s'affichant pas trop ouvertement nationaliste tout en l'étant au fond de lui-même. Il a milité au sein de diverses structures et en a créé de nouvelles lorsqu'elles n'existaient pas. Très proche de Glenmor (1931-1996) dont il appréciait les chansons à texte, il a été son légataire universel et s'est investi, après sa disparition, pour l'édition ou la réédition de l'intégrale de son œuvre, autant les disques que les écrits, y compris des inédits.

Lui-même a beaucoup écrit, par exemple un petit ouvrage au titre fort curieux : "Mais qu'allez-vous donc faire avec vos artichauts ?" sous la forme d'un essai sur la démocratie bretonne qui visait à contrer les arguments qu'il jugeait dérisoires de ceux qui dénigrent l'idée d'une Bretagne autonome. Il était enfin un homme de bonne compagnie, toujours disponible pour la discussion et l'échange. Il avait quitté son fief de Landerneau ces dernières années pour s'installer à Carhaix, où il se trouvait proche de Katig. 

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De nombreuses personnalités et militants connus ont assisté aux obsèques : Christian Troadec, le maire de Carhaix, Yann Jestin, ancien élu de Lesneven, Catherine Latour, ancienne présidente du Conseil culturel de Bretagne, la chanteuse Clarisse Lavanant, Yann Puillandre, Herve ar Beg… À la fin de la cérémonie, l'interprétation de "Kan-bale an ARB" [La marche de l'ARB] – que composa Glenmor - par Fañch Bernard à l'orgue et Yann Goasdoué à la bombarde a sonné comme un ralliement et laissé Yann Puillandre sans voix.

Deux de ses amis landernéens, Jean-Pierre Thomin, lui-même ancien maire de la ville, et Jean-Paul Le Bail ont pris la parole au cours de la cérémonie en l'église Saint Thomas. Je reproduis ici le texte de leurs interventions.

Hervé Le Borgne obsèques-2

L'éloge d'Hervé Le Borgne par Jean-Pierre Thomin, en breton et en français

Herve, Ne felle ket d’az mignoned Landerne leskel ahanout da vond da varadoz ar Gelted heb eur henavo e brezoneg. Goulennet ez eus bet diganin hen ober.

  • Tes amis de Landerneau ne voulaient pas te laisser rejoindre le paradis des Celtes sans t'adresser un au revoir en breton. Il m'a été demandé de le faire.

Meur a zen a oa ennout e gwirionez. Ar jedour da genta. Lorh a oa ennout da veza bet kaset da benn studiou hir ha diêz evid dond da veza feurjedour, an hini nemetañ e Breiz poent ‘zo bet, emezout, o labourad er CMB. Hag evid ma vefe reou all, ‘teus savet ar skol EURIA e Skol-veur Vrest, a zo unan euz da oberou pouezusa. 

  • Il y avait en toi en vérité plusieurs personnalités. Le mathématicien tout d'abord. Tu étais très fier d'avoir pu mener à terme un cursus universitaire long et difficile pour devenir actuaire, le seul en Bretagne il fut un temps, disais-tu, et tu travaillais au CMB. Et pour qu'il y en eût d'autres, tu avais créé l'EURIA (Euro-Institut d'Actuariat Jean Dieudonné), à l'Université de Bretagne occidentale à Brest. L'une de tes réalisations majeures.

Eun den a huñvre a oas ivez, ar pez a lakas ahanout da dremen euz ar jederez d’ar vro. Eur zoñj az-poa evid Breiz, az-poa c’hoant e vefe dieupoh, e vefe dalhet muioh a gont euz he yez hag he sevenadur. Ha digor e oa ar zoñj-se dreist-oll war Europa, a gonte kalz evidout, ken az-poa savet ar gevredigez "Breizh-Europa".

  • Tu étais aussi un rêveur, ce qui t'a fait transiter des mathématiques vers ton pays. Tu avais une certaine idée de la Bretagne que tu voulais plus libre, qu'on valorise sa langue et sa culture. Une idée ouverte sur l'Europe, au point de créer l'association "Breizh-Europa". 

Abalamour d’ar zoñj-se war Vreiz, out deuet moarvad da veza mignon braz gand Glenmor. Savet eo bet ganit ar gevredigez "Glenmor an distro" ha lakeet ‘peus ar haner da veva eun eil buhez. Adembannet ‘teus e oll ganaouennou, e varzonegou, e romantou, a-benn lakaad anezo da veza anavezet gwelloh gand an dud ha dreist-oll gand ar re yaouank. Daoust ha n’ema ket aze penn-oberenn da vuhez ? Kement-se n’e-neus ket miret ouzit da skriva meur a leor all, eun deg bennag a gav din, war Vreiz evel-just, hag ivez war an istor hag ar jederez.

  • C'est sans doute en raison de cette idée de la Bretagne que tu es devenu l'ami de Glenmor. Tu as créé l'association "Glenmor an distro" [Glenmor le retour], pour faire vivre une seconde vie au chanteur. Tu as réédité l'ensemble de ses chansons, de sa poésie, ses romans, pour les faire mieux connaître du public et en particulier de la jeunesse. Est-ce que ce n'est pas là que se situe le chef-d'œuvre de ta vie ? Ce qui ne t'a pas empêché d'écrire plusieurs livres toi-même, une dizaine, je crois bien, sur la Bretagne bien entendu, mais aussi sur l'histoire et les mathématiques. 

Eun den stard a oas, Herve. Stard war da vennoziou gand eur mennoz-stur : pep tra a hell hag a rank beza displeget. Ha plijadur az-poa o tabutal hag o klask sacha an dud war-zu da vennoziou-te. Eur blijadur a oa kaozeal ganit, med red e oa d'an nen beza sur euz e vennoziou-eñ. Brokuz e oas ivez pa oa bet touchet da galon. 

  • Tu étais un homme de convictions, Hervé. De fortes convictions, avec une devise : tout peut et doit être explicité. C'était un bonheur d'échanger avec toi, mais il fallait soi-même être sûr de ses propres convictions. Tu étais également généreux quand tu étais profondément touché.

Trugarez, Herve, ha kenavo. Merci, Hervé, et au revoir.

Jean-Pierre Thomin 

Hervé Le Borgne obsèques-3

L'éloge d'Hervé Le Borgne par Jean-Paul Le Bail

Au revoir, Hervé. Tu viens de nous quitter et devant tous tes amis ici rassemblés je souhaite évoquer quelques traits de ta personnalité multiple et complexe.

Le matheux bien sûr, l'homme des calculs mathématiques, le créateur de l'EURIA (Euro-Institut d'Actuariat Jean Dieudonné), au sein de l'Université de Bretagne occidentale à Brest. Mais aussi celui qui savait s'évader dans les chants et les champs de la poésie, ta dévotion pour Glenmor qui t'avait fait son légataire, l'homme d'écriture jusqu'à ce roman policier que tu m'avais fait relire il n'y a pas si longtemps.

Je ne partageais pas toutes tes passions. Il m'arrivait de les trouver excessives, mais c'est le propre des passions et tu savais tout donner sans compter aux causes que tu défendais : ton temps, ton argent, au point de te trouver parfois en difficulté.

Tu avais choisi de rester vivre sur ta terre bretonne alors que, jeune actuaire, tu aurais pu prétendre à une carrière lucrative dans les milieux financiers parisiens. Sur cette terre tu cultivais les amitiés et parfois aussi les inimitiés. Ton caractère ombrageux savait les susciter, mais ton cercle d'amis t'était fidèle et nous nous retrouvions tous les ans pour ton anniversaire, où à la fin du déjeuner tu prenais le micro et chantais.

Ton sens de l'amitié t'a amené à défendre et soutenir tes amis en difficulté. Pierre Loquet qui venait d'apprendre ton départ me disait : "sans Hervé je ne sais ce que nous serions devenus," si tu n'avais pas été là pour convaincre Louis Lichou de l'embaucher au CMB après les graves déboires qu'il avait subis. Notre entreprise, cette entreprise que nous avons tant aimée savait à cette époque être tolérante, accueillante et intégrer les hommes des marges que nous étions.

Tes dernières années ont été éclairées par la présence de Katig. Je me souviens de cette soirée où tu arrivas à la maison transformé, radieux. Tu voulais soigner ton look, demandais conseil à Elizabeth. Katig et toi veniez de vous retrouver à la foire aux livres de Carhaix et toi si pudique nous disait toute ta joie, toute ton émotion d'avoir renoué avec la jeune femme que tu avais connue lors de tes études à Lyon. Je garderai ce souvenir de toi.

Kenavo, Hervé.

Jean-Paul Le Bail

Merci à Katig pour le portrait d'Hervé en 2016, à Jean-Pierre Thomin et Jean-Paul Le Bail pour m'avoir transmis leur texte.

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23 mars 2019

Yann-Fañch Kemener, chanteur universel

Kemener Yann-Fañch-16    Kemener Yann-Fañch-14-2

Le bourg de Saint-Tréphine, dans le sud-ouest des Côtes-d'Armor, n'avait sans doute jamais connu une telle affluence à l'occasion d'obsèques, quelque 300 personnes dans l'église, un millier à l'extérieur. C'était mardi dernier, pour celles de Yann-Fañch Kemener, chanteur breton assurément, de Basse-Bretagne plus précisément, chanteur universel aussi, natif de la commune. Tous étaient venus l'accompagner pour son dernier voyage et entourer son compagnon, sa famille, ses proches. 

S'étaient déplacés ses amis chanteurs et musiciens, ceux de la période des débuts comme ceux qui l'accompagnaient sur scène ou pour ses CD ces derniers temps, mais aussi des élus, d'innombrables représentants du monde associatif et de celui de la culture, des bretonnants connus ou inconnus, des croyants et des agnostiques, des traditionalistes, des libertaires, ceux qui assistaient à ses concerts comme ceux qui le suivaient à la radio ou à la télé, ses voisins de Sainte-Tréphine, de Saint-Igeaux, de Tréméven….

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Comme tous les grands artistes, Yann-Fañch Kemener était un fédérateur. Il a été l'un des plus grands collecteurs et interprètes de gwerziou et de chants à danser de la seconde moitié du XXe siècle et a fait entrer le patrimoine oral dans la modernité. Il a été un révélateur au sens propre du terme, et un transmetteur : sa disparition coïncide avec la sortie du livre-CD de Marcel Guilloux qui dit, tout en ayant été son aîné, avoir beaucoup appris de lui. Lui-même avait sorti il y a juste quelques semaines ce qui sera son dernier double CD, "Roudennoù Traces" en hommage à la poésie bretonne. 

Yann-Fañch était aussi un homme de convictions : ce n'est pas par hasard qu'il a choisi de monter des spectacles autour de la poésie d'Armand Robin et de celle de Yann-Ber Kalloc'h, des essais du philosophe Émile Masson ou encore de la correspondance inédite de son oncle, Julien Joa, mort pour la France lors de la guerre de 14. Il avait pu faire des études jusqu'au lycée professionnel, ce qui était déjà beaucoup, lorsqu'on était issu d'une famille de peu de moyens. Mais il maîtrisait toutes les nuances du breton et les divers éléments constitutifs de la culture bretonne. Il témoignait d'une claire conscience du devenir de sa langue première : alors qu'à ses débuts, son public – en Basse-Bretagne du moins - comprenait les chants qu'il interprétait, à un moment donné, ça n'avait plus été le cas, et ça le travaillait.     

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Sa dépouille a été accueillie dans l'enclos de la petite église de Sainte-Tréphine par l'abbé Guillaume Caous, curé de Tréguier, entouré de diacres, dont l'écrivain Jef Philippe. La Kerlenn de Pontivy en tenue a accompagné le cheminement du catafalque en musique jusqu'à l'entrée de l'église. Comme il est d'usage, le cercueil, sans le moindre signe ostentatoire ni drapeau, a trouvé place devant le chœur, juste entouré de fleurs.

C'est aussi l'abbé Caous, prêtre bretonnant originaire de Ploubaznalec, qui a célébré la messe d'enterrement et prononcé l'homélie. L'office s'est déroulé presque intégralement en breton, à l'exception des incontournables chants en latin et de certaines prières en français. La cérémonie était animée notamment par Anne Auffret, Annie Ebrel, Erik Meneteau, tous très proches de Yann-Fañch Kemener, par la camerata de Sainte-Anne-d'Auray ainsi qu'un chœur d'hommes, également musiciens. On en a entendu d'autres encore, ceux de Barzaz, le premier groupe formé par Yann-Fañch Kemener, mais aussi le violoncelliste Aldo Ripoche qui l'aura accompagné pendant une douzaine d'années…

Si les cantiques traditionnels du répertoire religieux breton (Salud dah iliz ma farrouz, Jezuz pegen braz eo…) tout comme le Pater noster étaient repris à l'unisson par l'assistance, les formules de réponses en breton aux diverses lectures ne semblent pas être connues. Un livret de huit pages assez original était mis à la disposition des fidèles dans l'église, reproduisant en breton les textes des cantiques (que presque tout le monde connaît) et en français ceux de la lecture et de l'Évangile (qui étaient lus en breton). Une adaptation assez pragmatique à la diglossie.

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Le maire de Sainte-Tréphine, Georges Galardon, a rappelé combien Sainte-Tréphine, où il a passé sa petite enfance, était pour Yann-Fañch Kemener "son centre du monde" et la langue bretonne "sa raison de vivre. L’artiste survivra, a-t-il ajouté, mais l’être va nous manquer".

Jean-Michel Le Boulanger est intervenu à son tour en tant que vice-président du Conseil régional de Bretagne, mais aussi en raison de sa grande proximité personnelle avec le chanteur. Extrêmement ému, lyrique, la voix nouée, le ton grave, il a fait l'éloge de Yann-Fañch Kemener, magnifié ses origines et sa destinée. Extraits :

  • "En ce pays qui est le tien et que nous appelons Bretagne, tu es un prince. Toi, Yann-Fañch, fils de roi, fils de pauvres, fils de Maria Joua et d’Emmanuel Quemener, tu es d’ici, de Sainte-Tréphine, d’un vieux clan, d’une vieille terre. »
  • "Tous ces chants, cet humus, la gwerz de Skolvan, tous ces poèmes, ces pépites, ces cantiques, ils t'ont contruit autant que tu les as polis et célébrés. Tu étais une Bretagne immémoriale."
  • "Artiste, voix de Bretagne, tu es aussi citoyen. La terre de Saint-Tréphyne était rouge, rouge vif, quand tu es né. Et ta famille marquée, profondément marquée par la pauvreté et les drames. Toujours tu as été engagé dans les combats de la liberté. Liberté pour nos langues, grand combat de ta vie. Les langues des pauvres gens."
  • "Tu étais un passeur aussi, un passant qui passe le témoin de l'histoire. Ce témoin qu'il a reçu de ses maîtres avant d'être maître à son tour. Tu as été un maillon d'une longue chaîne. La transmission a été pour toi une très grande affaire. Les chants populaires ont traversé les siècles, tu les as reçus, tu les as enseignés, tu as eu des élèves nombreux, avec eux tu as été exigeant et bienveillant à la fois, et ces chants reçus jadis prospéreront demain, loin dans le siècle à nouveau… Grâce à cette chaîne, la Bretagne ne cessera d'être la Bretagne. Et les vents de l'Arrée chanteront longtemps tes complaintes, Yann-Fañch Kemener. Tu peux maintenant rejoindre ta maman qui t'aimait tant."

Kemener YF obidou-5

On regrettera qu'au-delà de l'hommage religieux et musical, un éloge ne lui ait pas été adressé en breton aussi à ce moment, comme quoi ce n'est pas un automatisme, on n'y pense pas. Quand on voit le documentaire (en version bretonne ou sous-titrée) que vient de lui consacrer Ronan Hirrien sur France 3, avec un Kemener tour à tour souriant, espiègle, concentré, tout simplement serein en dépit de la maladie, on perçoit tout au long du film la densité de sa relation à cette langue qui fut la sienne avant tout autre, qui est celle dans laquelle il a exprimé ses émotions, sa perception de la vie, . 

Si ce film est le dernier tourné de son vivant sur lui et avec lui, je ne peux manquer de faire écho au tout premier portrait télévisé que Marie Kermarec et Fañch Tager avaient consacré au jeune collecteur de chants traditionnels qu'il était et loin d'être aussi connu qu'il le sera par la suite, l'année même de ses vingt ans. Il avait été diffusé sur FR3 il y a longtemps, le 4 mars 1978, dans la série Breiz o veva [La Bretagne vivante]. Entre-temps, le chanteur a fait le chemin que l'on sait.

Kemener YF obidou-6

La cérémonie religieuse, chargée d'émotion, d'une belle sincérité, a duré aussi longtemps qu'une grand-messe à l'ancienne. Puis ce fut au tour de tous ceux qui avaient assisté aux obsèques de défiler devant le catafalque pour dire un dernier adieu à Yann-Fañch : les derniers ont dû patienter près d'une heure avant de pouvoir y accéder. Le chanteur a été inhumé au cimetière de Sainte-Tréphine.

À l'exemple de Patricia Riou, Yvon Le Men et Philippe Guégan qui ont lu en son honneur des passages de "Solo", le dernier poème écrit par Xavier Grall avant sa mort en décembre 1981, je reproduis ci-après des extraits de la traduction en breton du poème par Naig Rozmor, qui avait été éditée en 2007 aux éditions Emgleo Breiz avec une préface de Claude Chapalain. 

  • Aotrou Doue, me eo
  • Emaon o tond euz Breiz-Izel
  • O va bagig koant
  • E-touez bleuniou glaz ha delfined
  • Gand he mogidell damrusoh
  • Eged toennou Bro-Spagn.
  • Emaon o tond euz eur vro a vartoloded
  • Du-hont, war an houl, ema an huñvreou o verdei
  • Daved inizi al levenez
  • E-kreiz mor braz an hanternoz
  • Emaon o tond euz eur vro a zonerien 
  • Ganto joa, kounnar pe geuz a yud en aveliou
  • Dre henou digor ar perzier-mor. 
  • Emaon o tond euz eur vro gristen 
  • Va Galile al lennou hag ar balan
  • Aachantourez an durzunell 
  • E kaniennou miz Ebrel 
  • […]
  • Solo
  • Va beuzadennou, solo va difronkadennou
  • Heja 'ran violoñsou bruzunet war va haranteziou maro
  • Va bigi distroet war o sklank, a speg ouroulerien
  • Ouz ar glahar bouzar goustadig ouz va zamma.
  • Solo
  • Solo pedennou birvidig
  • A-wechou e c'hoarvez ganen pedi en ilizou maro
  • Itron Varia ar varzed, Mamm an Atlanted
  • Truez evid al lestr dre lien kollet 
  • En tu all d'al lehiou disliou.
  • Solo
  • Solo va bloaveziou o tremen
  • Sacherien ha muzikerien a zilez ar bourziadou
  • Va ene eo ar Vari-Vorgan-ze
  • Dedennet gand ar gwin hag ar rhum mogedet
  • Solo
  • Solo va zoñjou klemmuz
  • Muzik tehet, kaniri êt da get
  • Pep tra a dremen er reverziou feulz
  • Ar meurvor a gustum hilligad ar pianoiou 
  • Dirag reier ar hi.
  • YFK 1
  • Le film de Ronan Hirrien sur Yann-Fañch Kemener "Tremen en ur ganañ" peut être visionné en replay, en VO ou en VOST, sur le site de France 3 Bretagne. Trois vidéos de 30 à 45' des entretiens du journaliste avec le chanteur sont également proposées en bonus sur la même page de la télévision régionale. Incontournable.
  • Une restitution des obsèques a été mise en ligne sur le très catholique blog Ar gedour, qui se place dans le sillage de "Feiz ha Breizh" et se demande en la circonstance (ingénument ?) si ceux qui se sont éloignés de l'Église ne l'auraient pas fait "parce que la langue bretonne a été laissée de côté dans nos paroisses." Sur ce point-là, le rédacteur du blog n'est clairement pas au fait des acquis de la recherche.
  • Un commentaire en ligne sur ABP de Jean Bescond, spécialiste d'Armand Robin et critique à la revue Spered gouez [Esprit sauvage], dans lequel il révèle les rêves secrets et les vrais rêves de Yann-Fañch Kemener de monter un spectacle à partir du "Temps qu'il fait" du poète, et comment il avait improvisé des lectures de Robin lors d'un week-end organisé en 2007 par  le club anarchiste Liberterre de Pontivy. Essentiel.

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