Le blog "langue-bretonne.org"

17 janvier 2020

La polémique entre Émile Masson et Yves Le Febvre à propos de la langue bretonne, à la veille de la Première Guerre mondiale

 Site-pratique-breton-2

Il y a toujours eu débat autour de la langue bretonne, et ce fut déjà le cas au début du XXe siècle entre deux intellectuels et écrivains pourtant assez proches l’un de l’autre, puisque tous deux socialistes. 

  • Si ce n’est que l’un considérait la question de la langue bretonne comme la plus importante de toutes en Bretagne et qu’il s’imposait en conséquence de faire "de l’enseignement breton-français la base de tout enseignement en Basse-Bretagne".
  • Quand l’autre admettait certes que l’usage du breton est légitime, mais insistait sur le fait qu’il "est tout au moins inutile d’empêcher la pénétration nécessaire du français dans les campagnes bretonnes".

Émile Masson, originaire de Brest, enseignait au lycée de Pontivy lorsqu’il lance la petite revue Brug en janvier 1913 pour diffuser les idées socialistes et libertaires au sein de la paysannerie. Yves Le Febvre, originaire de Morlaix et ancien juge de paix à Plouescat, lance "La Pensée bretonne" six mois plus tard, en juin 1913, sur la base d’un appel visant à regrouper les intellectuels bretons de conviction républicaine et laïque "pour arracher la pensée bretonne à la réaction cléricale qui l’étreint de toutes parts".

Y. Le Febvre avait accepté de publier une « chronique bretonnante » dans « La Pensée bretonne » et en avait confié la rédaction à E. Masson, étant assuré ainsi qu’elle « ne sera(it) quant au fond ni séparatiste ni réactrice ». Tous deux s’accordaient pour considérer qu’il "ne faut pas laisser aux seuls réactionnaires le monopole du théâtre breton". 

À quoi le breton peut-il servir ?

Les réactions sont contrastées. Les autres périodiques bretons, tous catholiques ou conservateurs, sont plus que réservés, estimant la publication de Brug, à l’exemple de Loeiz Herrieu dans Dihunamb, "plus dangereuse cependant pour le peuple, car elle est rédigée en breton". Certains militants socialistes sont réticents, mais d’autres approuvent "ceux qui ont commencé à traduire en breton quelques-unes de nos brochures révolutionnaires". Le syndicaliste lorientais François Le Levé soutient Masson. 

Le doyen de la Faculté des lettres de Rennes, Georges Dottin, assurait que "tant que le breton existe, il peut, à côté du français, servir à faire pénétrer des idées nouvelles". Mais la conviction de Le Febvre était qu’il ne fallait user du breton que pour la propagande ou pour l’amusement populaire, d’autant qu’il soupçonnait les régionalistes de n’être en réalité que le faux-nez des nationalistes et des séparatistes. Masson, favorable à un enseignement bilingue, était plus compréhensif à leur égard et lui rétorquait qu’il fallait dépasser les postures utilitaristes : "ne sauriez-vous concevoir qu’il y ait place à une œuvre sérieuse de propagande bretonne d’éducation populaire s’adressant au plus fort tiers de la population globale du pays ?"

L’ampleur des divergences entre les deux hommes comme l’intensité de la polémique qui les séparait dans les colonnes mêmes de « La Pensée bretonne » ne pouvaient aboutir qu’à une rupture. Bien d’autres protagonistes se sont exprimés à ce moment-là sur la question de la langue bretonne. Ce sont ces prises de position, qui reflètent toute une époque, que j’ai analysées dans ma thèse sur L’évolution de la pratique du breton de l’Ancien Régime à nos jours (1993).

Je viens de mettre en ligne l’intégralité de ce chapitre sur le site que j’ai créé à cet effet. On peut le lire en accès libre

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14 janvier 2020

Le décès de l’historien Jean Delumeau

Histoire Bretagne Delumeau-3     Histoire Bretagne Delumeau-4   

Reconnu comme un éminent spécialiste de l’histoire religieuse et de la Renaissance, Jean Delumeau s’est aussi intéressé à l’histoire de la Bretagne. Né à Nantes en 1923, il est décédé ce 13 janvier 2020, à l’âge de 93 ans. Il a enseigné à l’Université de Rennes II, puis à Paris, avant de rejoindre plus tard le Collège de France, où il a occupé pendant près de vingt ans la chaire des mentalités religieuses dans l’Occident moderne.

C’est en 1969 que paraît chez Privat, à Toulouse, une Histoire de la Bretagne qui fera date et dont je remarque après coup qu’elle a coïncidé avec la création du Centre de recherche bretonne et celtique la même année à Brest. Elle sera suivie deux ans plus tard d’un deuxième volume de Documents de l’histoire de la Bretagne. Ce sont deux ouvrages collectifs, auxquels ont contribué les meilleurs historiens exerçant à ce moment-là à Rennes, Nantes ou Paris, Pierre-Roland Giot, J.-B. Colbert de Beaulieu, Henri Touchard, André Mussat et Jean Meyer entre autres, ainsi que Léon Fleuriot pour le volume des documents. On observera néanmoins que les historiens brestois Yves Le Gallo et Jean Tanguy étaient juste mentionnés dans le premier volume, mais qu’ils contribuent au second.

Jean Delumeau dirige et coordonne les deux ouvrages. Dans son introduction, il précise d’emblée que cette Histoire de la Bretagne ne ressemble à aucune autre de celles qui l’avaient précédé, ce qui est exact. Cela s’explique assez bien par l’émergence d’une nouvelle génération d’historiens, y compris dans les universités bretonnes, et par le renouvellement et la diversification de la recherche historique, dont bénéficie dès lors aussi l’histoire de la Bretagne. 

Camper 'l’homme quelconque' de Bretagne à travers les siècles

En quoi ce nouveau livre d’histoire de Bretagne différait-il donc des précédents ? Aux yeux de Jean Delumeau, il visait à combler une lacune et se voulait une "Histoire de la Civilisation de la Bretagne". Autre coïncidence : c’est en 1968 qu’Yves Le Gallo était devenu le premier maître de conférences de civilisation de la Bretagne à la toute jeune Faculté des lettres de Brest. C’était donc dans l’air du temps. 

Le premier choix éditorial que font le directeur et les contributeurs de ce fort volume de 542 pages est de traiter en premier lieu de l’histoire préromaine de l’Armorique. Cela leur avait paru d’autant plus "nécessaire" que ce sont des termes bretons, expliquent-ils, qui désignent les monuments mégalithiques dans le monde entier et que ceux d’ici peuvent prétendre à figurer "à leur juste place".

Ensuite apparaît l’expression d’"histoire totale" qui traduit bien l’ambition radicale du projet et dont Delumeau souligne qu’il ne peut "négliger les messages de l’art". On n’a ici ni la cathédrale de Reims ni le palais de Versailles, écrit-il en substance, mais "quelle variété pourtant — et quelle vigueur ! — dans les œuvres que [la Bretagne] a suscitées". Mais c’est aussi en raison "de la variété des courants qui ont conflué en Bretagne en dépit des cloisonnements et des particularismes" et dont témoignent les influences normandes, anglaises, ligériennes, flamandes, italiennes, lavalloises et parisiennes qu’on peut détecter dans les créations bretonnes.

L’historiographie s’appuyant de plus en plus sur d’autres disciplines telles que la démographie, la sociologie et la psychologie collective, les historiens bretons visent dès lors à "ressusciter ici la vie quotidienne de la péninsule et [à] camper 'l’homme quelconque' de Bretagne à travers les siècles". Le passé breton se divulgue par l’exploration "d’horizons jusqu’alors mal reconnus", par exemple la présence des soldats dans la province aux XVIIe et XVIIIe siècles. 

Analyser la complexité bretonne

Les faits économiques sont abordés de front "dans leur dimension vraie", et c’était une première dans le traitement de l’histoire de la Bretagne, dont les dernières pages prennent en compte jusqu’aux événements les plus récents. On en apprenait beaucoup sur les frappes monétaires à l’âge d’or de l’hôtel des monnaies de Rennes entre 1550 et 1610 et comment la pêche devient à compter du XIXe siècle "la grande affaire des côtes bretonnes", avec l’alternance des périodes de pénurie et d’abondance. Mais on y traitait aussi des révolutions agricoles et de la nouvelle industrialisation de la région, tout comme de l’évolution des comportements électoraux. 

Par contre, s’il est question de la littérature bretonne dans ses rapports avec l’histoire, dans le volume des documents surtout, on n’y aborde pas encore ou si peu la question des usages de langues à l’époque moderne et contemporaine : il est vrai que la recherche ne s’en emparera que plus tard, dans les années 80 et 90.

"Alors que tant de livres consacrés au passé breton insistent sur les péripéties politiques de la province depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours" (et ce constat formulé en 1969 reste d’actualité, en particulier dans certaines BD à prétention historique), Jean Delumeau insistait sur l’importance à accorder aux chiffres. Ce n’est pas le seul point de méthode qu’il explicitait dans son introduction. Pour analyser "la complexité bretonne", lui et les autres contributeurs excluaient de reprendre à leur compte les "poncifs et légendes" habituels tout comme "les généralisations hâtives sur les Bretons mystiques et conservateurs". En revanche, ils ne prétendaient absolument faire œuvre définitive. Le développement de la recherche historique depuis un demi-siècle leur donne entièrement raison.

Cette histoire de la Bretagne innovante marquait une rupture, ce qui explique qu’elle a pu choquer, autant que je me souvienne, et qu’à sa sortie elle n’a pas toujours été bien comprise. Mais elle a été fondatrice. La nouvelle "Histoire populaire de la Bretagne" que viennent de publier Alain Croix, Thierry Guidet, Gwenaël Guillaume et Didier Guyvarc'h (aux Presses universitaires de Rennes) n’en serait-elle pas une forme de prolongement ou de dépassement ? C’est la raison pour laquelle il n’est pas sans intérêt de lire ou relire les cinq pages de l’introduction de Jean Delumeau, voire le volume tout entier. 

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04 janvier 2020

"Londrez a-raog ar Brexit" : le calendrier 100 % en langue bretonne de l’année 2020

Diapo Londrez 1

Londres à la veille du Brexit : c’est la thématique que j’ai retenue cette année pour le calendrier tout en breton, que je vous propose comme les années précédentes en ce début janvier. J’ai eu l’occasion d’y passer quelques jours en famille en février dernier.

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À ce moment-là, le Brexit n’apparaissait pas spécialement dans le paysage urbain : les Londoniens vaquaient comme d’habitude à leurs occupations. Dans les médias, c’était complètement différent : un matin, en zappant d’une chaîne à l’autre, j’ai eu la surprise de découvrir sur ITV l’interview de Victoria Bateman, professeure d’économie à Cambrige, toute nue (mais on ne voyait pas le bas et le haut était flouté, je vous rassure) dans l’émission "Good morning Britain". C’est le moyen qu’elle avait trouvé pour exprimer son opposition au Brexit : "Brexit leaves Britain naked" [Le Brexit laisse l’Angleterre à nu]. Même Madame Le Figaro en avait parlé. Mais son initiative n'a pas convaincu : la preuve, le résultat des dernières législatives.

De grosses manifestations ont été organisées par les anti-Brexit. Mais tous les jours quelques dizaines d’opposants (que j’ai pu prendre en photo) se retrouvaient derrière des barrières devant le Parlement de Westminster. On sait ce qu’il en est advenu. Les Anglais ont voté massivement en faveur du Brexit, qui va donc intervenir à la fin du mois (sauf rebondissement, on ne sait jamais), alors que ça n'a pas été le fait des Écossais, des Gallois ni des Irlandais du nord.

Le calendrier en breton propose donc de multiples autres photos de Londres (une par mois), que ce soit des scènes de rues, des paysages, des monuments, par exemple toute une ribambelle de petits Chinois tout habillés de jaune dans la rue. Les photos sont légendées. Même si vous ne comprenez pas bien le breton, vous pourrez feuilleter le calendrier sans souci : vous pourrez aisément repérer les mois et les jours de la semaine. On peut bien sûr insérer des notes dans le calendrier dans un lecteur pdf.

Pour télécharger le "Kalander 2020" en pdf d’un simple clic sur ce lien.

Je profite de ce premier message de l’année 2020 pour vous souhaiter "Bloavez mad" [Bonne année).

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27 novembre 2019

Une figure actuelle du CRBC à la une de "Ya !"

Jean-Yves Lagadec-2

Jean-Yves Lagadec est quelqu’un de discret, je dirais même plus, très discret. Et voilà que l’hebdo en langue bretonne lui consacre son interview de la semaine, sur toute une page comme d’habitude. Quand on lui demande comment il en est venu à "travailler pour le breton", il répond qu’il a suivi les cours et les stages de Loeiz Roparz dès ses 16 ou 17 ans au lycée de Quimper. Quand il est devenu étudiant à Brest, il a fréquenté la JEB (Jeunesse étudiante bretonne), et c’est là que je l’ai connu. Nous nous sommes, je dois dire, perdus de vue ensuite, puisqu’il est allé poursuivre ses études à Rennes avant d’enseigner sept ans les mathématiques en Normandie. De retour à Brest, il enseigne toujours les maths, mais aussi le breton au lycée Kerichen.

Quand "Ya !" insiste et lui redemande d’où lui vient son envie "de faire quelque chose pour le breton", Jean-Yves Lagadec répond tout simplement "du fond de lui-même, de rien". Il parle de son parcours universitaire, de ses centres d’intérêt, des écrivains de langue bretonne qu’il apprécie, de la musique irlandaise qu’il écoute… Mais alors qu’à la une on précise que le nom de cet originaire de Pont-Croix reste attaché aux dictionnaires monolingues en breton qu’ont publiés les éditions An here, aucune question ne lui est posée à ce sujet, tant et si bien qu’on n’en sait pas plus !

Il est pourtant vrai qu’il a collaboré à la première édition du "Geriadur brezhonek" [Dictionnaire breton] publiée en 1995 : son nom figure en gros caractères sur la page de garde comme co-directeur du dictionnaire aux côtés de Martial Menard. Je crois bien qu’il avait quitté l’enseignement pour travailler sur ce projet. Mais il n’a pas du tout collaboré à la seconde édition parue en 2001.

"Ya !" lui demande tout de même ce qu’il "fait maintenant" pour le breton. Il répond tout aussi simplement que cela fait une trentaine d’années qu’il "travaille" sur un projet de grammaire du breton. Tout ça ressemble à un vrai travail de bénédictin au XXIe siècle. Il lui reste, déclare-t-il, juste quelques vérifications à faire auprès d’un linguiste rennais de référence : il pourra alors entamer la rédaction de sa grammaire.

Jean-Yves Lagadec-1

Ces recherches sur la grammaire du breton, Jean-Yves Lagadec les mène à la bibliothèque Yves-Le-Gallo du Centre de recherche bretonne et celtique, à Brest. Il y passe des semaines entières, sauf à faire une pause de temps à autre dans un lieu de bistronomie, La Gentil'ho, de l’autre côté du carrefour. Mais quand il est à la bibliothèque, il lui faut une table entière pour avoir sous la main tous les livres dont il a besoin (voir photo, plus haut).

Et c’est aussi la raison pour laquelle il a figuré dans l’expo photo des figures actuelles du CRBC présentée à l'occasion de ses 50 ans, d’abord au pôle Pierre-Jakez Hélias de Quimper, puis à Brest il y a quelques semaines en façade de la faculté Victor-Segalen (ci-dessus, tout à fait à droite). Les photos de Marion Volant donnaient à découvrir ceux qui font vivre le CRBC au quotidien, pas seulement les chercheurs, mais aussi les lecteurs de la bibliothèque. Jean-Yves Lagadec en était à juste titre, car il doit en être l’un des lecteurs les plus assidus.

Dans "Ya !", il témoigne de son admiration pour le celtisant Léon Fleuriot, dont il a suivi les cours à Rennes (et qui avait pourtant oublié de lui attribuer une note lors d’un examen !) et de son intérêt pour les galaxies stellaires. Mais il ne fournit aucun indice sur la date à laquelle sa grammaire sera disponible. Pas tout de suite, apparemment.

14 novembre 2019

Brest n’aurait pas été une ville bretonnante ?

 Brest rive droite-1

C’est ce qui ressort de l’interview de Kristina Jegou et Maïwenn Morvan dans Le Télégramme, à l’occasion de la seconde édition du festival "Deus 'ta" aux Capucins (édition de Brest du dimanche 10 novembre). La première a été institutrice à compter de l’ouverture la première école Diwan à Brest en 1978. La seconde est la secrétaire brestoise de l’association Div Yezh qui regroupe les parents d’élèves des classes bilingues de l’enseignement public.

L’article du Télégramme se propose de "mesurer le chemin parcouru par le breton à Brest", et ce dans une ville qui, selon le ou la journaliste, lui serait "longtemps resté hermétique." Kristina Jegou acquiesce quand on lui fait remarquer qu’"à l’origine, le breton n’avait pas vraiment sa place à Brest" : "historiquement, répond-elle, Brest a longtemps été une ville tournée vers le français". Maïwen Morvan estime pour sa part qu’à l’époque, le breton n’était "pas considéré, surtout dans les villes". Tout ça est dit un peu vite. Car Brest n’a jamais été hermétique au breton ! Et la langue bretonne y a toujours eu une place, dans des conditions qui ont fortement évolué dans le temps, ainsi que selon les classes sociales et selon les quartiers. Quelques repères.

Brest, un îlot de français dans un océan de breton 

Dans la ville intra-muros, au XVIIIe siècle, la présence de la marine royale est prégnante. C’est à Brest, selon l’historien Jean Meyer, que se trouvent les meilleurs mathématiciens et savants de la noblesse française, son école de chirurgie étant même réputée meilleure que celle de Paris. Sous la monarchie de Juillet, d’après Yves Le Gallo, "le français bénéficie, dans cette ville de fonctionnaires et de salariés de l’État, du prestige qui s’attache à la langue des autorités". La majeure partie des résidents de la ville intra-muros est d’origine extrarégionale (Auvergne, Guyenne et surtout Normandie), ce qui conduit l’historien brestois à la présenter comme étant alors "un îlot linguistique." En 1800, Cafarelli, le Préfet maritime, allait jusqu’à présenter Brest comme "une colonie peuplée de gens à la marine".

La population d’origine bretonne, essentiellement ouvrière et maritime, est considérablement plus forte à Recouvrance et parle le breton. La diglossie est autant sociale que géographique. En 1819, le maire de Brest regrette que les commissaires de police de la ville ne connaissent pas le breton pour surveiller comme il aurait fallu les classes populaires. Un rapport de 1846 parle de Recouvrance comme étant "la partie arriérée de la ville ; le celtique qui ne se parle plus à Brest y est encore usité." En 1864, l’inspecteur primaire de Brest considère que dans 94 communes de sa circonscription (sur un total de 95), la langue usuelle est le breton : "la ville de Brest est la seule qui fasse exception à cet égard."

Le plaidoyer d’un Brestois en faveur d’un enseignement en breton

En 1835 - soit plusieurs dizaines d’années avant l’intervention des Charles de Gaulle, Émile Masson ou Yann Sohier — Brest est l’épicentre d’un débat sur l’opportunité ou non d’enseigner le breton à l’école primaire. Yves Marie Laouénan, un juge de paix d’origine trégorroise en poste dans la ville, suggère de scolariser les enfants monolingues bretonnants en breton uniquement dans un premier temps, pour qu’ils puissent ensuite apprendre "plus facilement à penser et à exprimer leurs pensées en français selon les règles de cette langue."

Il insiste sur "la nécessité d’instruire les Bas-Bretons dans leur propre langue" et précise que cette question "touche à l’avenir et au bien-être de tous les cultivateurs, artisans et ouvriers de notre département bretonnant." Le préfet du Finistère lui oppose une fin de non-recevoir : "nous ne formons aujourd’hui qu’une nation […], nous arriverons à n’avoir aussi qu’une même langue et dès lors, il faut éviter ce qui tendrait à en retarder le moment."

Quand les ouvriers de l’arsenal de Brest réclament des sermons en breton

En 1890, le recteur de Saint-Pierre-Quilbignon avait dû recevoir "une députation" des ouvriers de l’arsenal réclamant que la prédication soit assurée en breton : "Mr. le recteur, nous comprenons le français, mais il y a des mots, des pensées qui nous échappent. Nous désirerions que le prêtre nous parle en breton". En 1902, à Saint-Martin, pendant le carême, trois sermons sont dispensés en français et deux en breton : ceux en breton "sont les mieux suivis". 

D’après le sous-préfet, à Brest, la population adulte et enfantine comprend "d’une façon générale le français". Mais dans 55 communes, sur un total de 80 dans l’arrondissement, "la population adulte comprend un peu le français et montre une préférence très marquée pour le breton."

Brest, pôle de diffusion du breton

Le breton s’est parlé et se parle davantage dans la périphérie et dans l’arrière-pays que dans la ville elle-même. Il n’empêche que les bretonnants ont pu eux aussi bénéficier de prestations et de services que seules les villes sont en mesure de dispenser. Les Malassis par exemple, imprimeurs à Brest depuis le XVIIe siècle, travaillaient certes pour le compte de la marine, mais ils publiaient également des catéchismes et des vies de saints en breton. 

Au XIXe siècle, les villes de Brest et de Vannes impriment chacune autour de 200 ouvrages, soit à elles deux les deux cinquièmes du total des éditions en breton sur la période. Le principal imprimeur brestois est Le Fournier, qui avait succédé en 1813 à la dynastie des Malassis. C’est à Brest qu’est également publié "Le Courrier du Finistère" de 1880 à 1944 : l’hebdomadaire bilingue diffuse à plus de 26 000 exemplaires en 1914. Après la dernière guerre, des maisons d’édition et des revues en breton en breton ont été créées à Brest : Al Liamm, Emgleo Breiz, Brud, An Here… 

De la même manière que pour la presse écrite et que pour l’édition, Brest est aussi dans la seconde moitié du XXe siècle la ville où s’établissent les premiers moyens de diffusion audiovisuels, radio et télévision, pour la Bretagne occidentale. À compter des années 1970, deux des troupes de théâtre en langue bretonne les plus dynamiques, Teatr Penn ar Bed [Le Théâtre du Bout du Monde] et Strollad Ar Vro Bagan [La Troupe du Pays Pagan] rayonnent depuis Brest ou le pays de Brest dans toute la Bretagne. Depuis que Brest est devenue une université, le breton y a aussi sa place, tant et si bien que le Centre de recherche bretonne et celtique (qui rayonne bien au-delà de sa ville d'implantation) peut y fêter cette année son 50e anniversaire.

Brest, pôle de diffusion du français 

Après la Deuxième Guerre mondiale, le breton n’a pas disparu de Brest, mais on ne l’utilise plus pour la prédication : à Saint-Martin, "parce que les vieilles personnes parlant de préférence le breton étaient plus assidues aux réunions françaises qu’aux réunions bretonnes". Brest est un pôle de diffusion du français. À Bourg-Blanc, si les sermons sont parfois dispensés en français, c’est "pour ceux qui travaillent à Brest".

Pendant la guerre, un grand nombre de Brestois avaient dû se réfugier dans les communes environnantes. Si quelques enfants ont pu ainsi apprendre le breton, les réfugiés ont généralement imposé le français pour le catéchisme et la prédication. À Gouesnou comme à Milizac, la langue commune est le français au bourg et dans la partie de la commune la plus proche de Brest, et elle reste le breton dans la partie la plus éloignée : "la raison en est bien simple, c’est que ces gens-là ravitaillent la ville en lait, légumes."

À Brest aujourd’hui : 5 000 bretonnants 

En 1978, la ville de Brest compte 170 000 habitants. Une enquête de cette année-là auprès de 1 100 personnes révèle que 32,7 % déclarent comprendre le breton, 8,2 % le parler, 5,8 % le parler et le lire et 2,6 % l’écrire. Ce sont les enseignants du secondaire, les membres du clergé, le milieu catholique, et le 3e âge, qui le parlent le mieux. Les lycéens et les étudiants le savent le moins. Les artistes ne le savent pas du tout.

Brest est la seule agglomération de plus de 200 000 habitants dans la partie occidentale de la région. Alors que le taux de locuteurs, tel qu’il a été mesuré par l’institut TMO Régions en 2007, est de 13 % sur l’ensemble de la Basse-Bretagne parmi les personnes âgées de 15 ans et plus, il est inférieur de moitié sur le territoire de BMO (Brest Métropole Océane), soit 7 % de bretonnants : ce pourcentage représente une population d’environ 12 000 personnes capables de parler très bien ou assez bien le breton.

Le dernier sondage réalisé par le même institut en 2018 pour le compte de la région Bretagne affiche un taux de locuteurs de 4 % pour la seule ville de Brest, soit environ 5 000 bretonnants. 

Brest, la ville qui attire les anciens lycéens Diwan

Pour sa part, l’Office public de la langue bretonne a mené en 2012 une enquête sur ce que deviennent les anciens lycéens de Diwan après le bac : Brest et Rennes sont les deux villes qui regroupent le plus de jeunes entre 18 et 30 ans parlant le breton. À Brest comme à Rennes, on devrait compter vers 2025 quelque 400 de ces anciens lycéens "brittophones" (sans compter les autres issus des autres filières). Par rapport à la population générale, ce sera assez peu, mais ils sauront fonctionner en réseau et donc se faire entendre.

Dans l’immédiat, et pour en revenir à l’interview de Kristina Jegou et de Maïwenn Morvan dans Le Télégramme, le nombre d’élèves inscrits en maternelle et en primaire à Diwan (sur les deux sites brestois) s’élève à 280, quand le collège du Relecq-Kerhuon en accueille 250. Dans les classes bilingues de l’enseignement public, il y en a 150, répartis sur quatre sites. Mais on sait bien que tous ceux qui débutent leur scolarité en breton ne la poursuivent pas en bilingue jusqu’au lycée. 

Avec ses spécificités et selon des modalités variables suivant l’époque, Brest a bel et bien été une ville bretonnante jusqu’à maintenant. Dans un contexte en voie de transformation rapide, elle l’est moins aujourd’hui, mais elle l'est toujours.

Errata

L'information juste ci-dessus selon laquelle il n'y aurait que 150 élèves dans les classes bilingues de l'enseignement public à Brest est erronée. Ce que me précise Maïwenn Morvan dans son commentaire en breton, c'est qu'il y en a en réalité 250 au total, dont 150 pour la seule école Jacquard. La rectification s'imposait. Mise à jour 15 novembre.

Pour en savoir plus :

  • Fañch Broudic. Brest serait-elle aussi une ville bretonnante ? Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, tome XC, 2012, p. 172-189. Consultable en ligne et téléchargeable sur le site de la SHAB.

08 novembre 2019

La disparition de Mari Kermareg, réalisatrice et comédienne

Mari Kermareg-5  Mari Kermareg Youenn Gwernig-2

Mari Kermareg est décédée mercredi 6 novembre, des suites d’une longue maladie, à l’âge de 79 ans. Originaire de Plouguerneau, elle fait la connaissance à Brest de Charlez et de Chanig ar Gall qui s’occupaient des émissions en langue bretonne à la radio dans les années 1970. C’est ainsi qu’elle en viendra, alors qu’elle n’en avait jamlais rêvé, à consacrer toute sa carrière professionnelle aux émissions en langue bretonne de la radio et de la télévision. 

Elle a participé aux émissions quotidiennes et dominicales de Radio-Quimerc’h et de Radio-Armorique. Elle a été la speakerine du magazine en breton Breiz o veva [La Bretagne vivante], au temps de l’ORTF, avant de devenir elle-même productrice, puis réalisatrice sur France 3 Bretagne. Elle a ainsi été la première femme réalisatrice au service des émissions en langue bretonne de la télévision régionale, à même d'enregistrer aussi quand il le fallait en multi-caméras. C’est ainsi qu’elle a tourné des dizaines de films en breton, parfois en français, sur le renouveau musical breton, rencontrant tous les grands noms de la chanson et de la musique bretonne, tel Youenn Gwernig ou Kristen Noguès, et les autres aussi.

Mais elle a également enquêté sur des sujets de société, les femmes dans l’agriculture et dans le monde de la pêche, par exemple. L’un de ses documentaires les plus marquants a été son moyen-métrage sur les anciens soldats de la guerre d’Algérie, qui se sont confié à elle sans réserve et en breton, qui a sans doute été une des toutes premières enquêtes de la télévision sur ce sujet oh combien difficile et douloureux.

Mari Kermareg a aussi été comédienne, interprétant des rôles majeurs dans des pièces comme « Dahud » ou « Gwragez » [Femmes] qui ont fait la réputation de la troupe en langue bretonne Teatr Penn-ar-Bed, que dirigeait alors Rémi Derrien. Elle a accompagné son mari, René Abjean, lorsqu’il dirigeait la chorale "Mouez ar mor" ou l'Ensemble choral du bout du monde. Elle a souvent présenté le chœur d'hommes "Mouezh Paotred Breizh" lors de ses prestations en sollicitant tous les poètes qu'elle lisait et fréquentait.

Elle a enfin participé aux activités de la fédération Emgleo Breiz et elle a été pendant quinze ans la directrice de la revue en langue bretonne Brud Nevez, de 2002 à 2017, publiant dans chaque livraison l’interview sensible d’un ou d’une bretonnante.

Mari Kermareg s’est beaucoup investie pour la langue bretonne, sur le plan professionnel, mais aussi comme bénévole. Je garde le souvenir d’une femme à l’écoute, d’une réelle sensibilité, d’une attention aux autres et dont le talent s’est exprimé tant dans ses films que sur scène. Tout comme à l’écrit : lors de ses obsèques, samedi 9 novembre, en l'église de Plouguerneau, Goulc'han Kervella et Maguy Kerisit ont lu à deux voix un poème inédit qu’elle avait  composé, intitulé "Avel-dro" [Vent tournant] et dans lequel, je crois, on la retrouve.

  • Pa gan an avel en-dro d’an ti
  • Pa  gan an avel evidom-ni
  • An hañv a ren […]
  • Pa c’hwez an avel a-uz d’ar hoad
  • Pa c’hwez an avel 'eneb d’on pal
  • Enkrez a ren […]
  • Quand chante le vent chez nous
  • Quand chante le vent pour nous
  • Règne l'été […]
  • Quand souffle le vent sur les bois
  • Quand souflle le vent à notre seuil
  • Règne l'angoisse […]

Quelque 250 personnes ont assisté à ses obsèques, dont plusieurs venues de loin.

MaJ : 11 novembre.

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