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01 octobre 2022

L'imposition du français à des populations alloglottes : la soutenance de thèse réussie de Rozenn Milin

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Les qualificatifs élogieux ne lui ont pas manqué au terme d’une recherche qui s’est prolongée sept ans et d’une soutenance qui a duré un peu plus de quatre heures dans la salle ad hoc au 7e étage de l’Université de Rennes 2.

La thèse, présentée comme une thèse de sociologie, s’intitule :

  • Du sabot au crâne de singe. Histoire, modalités et conséquences de l’imposition d’une langue dominante. Bretagne, Sénégal et autres territoires.

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L’impétrante a d’abord présenté les modalités et l’objet de sa recherche, telle qu’elle les a exposés en deux volumes cumulant 1 400 pages au total. Elle ne s’est pas limitée à une exploration des sources écrites disponibles, s’astreignant à une recherche de terrain qui l’a conduite à collecter en Basse-Bretagne le témoignage de 625 personnes et de 163 en Afrique, auxquelles a été attribué le symbole ou l'une ou l'autre de ses mulktiples variantes au cours de leur scolarité.

Pour rappel, le symbole, qu’on appelait également la vache ici, le signal dans les pays occitans, d’autres noms ailleurs, dans le cadre d’une surveillance mutuelle des élèves les uns par les autres : l’élève surpris à s’exprimer dans sa langue familiale se voyait attribuer un objet symbolique dégradant, le sabot par exemple en Basse-Bretagne, un crâne de singe dans certains pays d’Afrique subsaharienne. Dans l’échantillon breton de Rozenn Milin, 197 ont connu la punition, et 84 l’interdit sans punition. Dans certains pays africains, il est toujours en usage. Elle s'est en outre intéressée à ces pratiques en d'autres territoires, notamment en Amérique et jusqu'au Japon. 

La composition du jury était la suivante :

  • Barbara GLOWCZEWSKI, directrice de recherche en anthropologie, HDR, Laboratoire d’anthropologie sociale, EHESS/CNRS, présidente.
  • Florence DESCAMPS, maître de conférence en histoire, HDR, École Pratique des Hautes Études, rapporteure.
  • N’guessan Jérémie KOUADIO, professeur de sciences du langage, Université de Cocody, Abidjan (Côte d’Ivoire), rapporteur.
  • Philippe BLANCHET, Professeur de sciences du langage, Université Rennes 2, examinateur.
  • Ibrahima THIOUB, professeur d’histoire, Université Cheikh Anta Diop, Dakar (Sénégal), co-directeur de thèse.
  • Ronan LE COADIC, professeur de culture et langue bretonnes, Université Rennes 2, directeur de thèse.

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Ce dernier, docteur en sociologie, a décrit la candidate comme une travailleuse acharnée, d’une qualité d’écriture sans faute et d’une extrême rigueur scientifique qui va faire d’elle la spécialiste internationale du symbole. 

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Le professeur Ibrahima Thioub a insisté sur cette grande aventure scientifique, soulignant la passion, l’engagement, la ténacité et la pugnacité de la chercheuse.

Florence Descamps a parlé d’une thèse monumentale, d’un modèle pour la prise en compte inédite et novatrice de l’oralité et d'enquêtes de terrain en histoire.

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N’guessan Jérémie Kouadio a comparé le rôle du maître pour l’imposition de la langue dominante en Île-de-France au reste du pays aux conditions dans lesquelles un processus analogue a été mis en œuvre en Côte d’Ivoire.

Selon Philippe Blanchet, jamais une recherche n’avait été aussi poussée en histoire ni en sociolinguistique sur cette question de politique linguistique, ajoutant qu’en se situant au croisement de plusieurs disciplines, elle apporte énormément. 

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Barbara Glowczewski enfin a parlé d’une thèse extraordinaire, du parcours personnel et professionnel remarquable de la doctorante, d’une méthode efficiente d’efficacité, qui l’a conduit à développer à elle seule et à ses frais un véritable big data pour un résultat stupéfiant.

Il va de soi que l’auteure de la thèse a été questionnée sur différents points par les jurés sur lesquels j’aurai l’occasion de revenir. 

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Ce ne fut donc pas du tout une surprise qu’après en avoir délibéré, la présidente, Barbara Glowczewski a annoncé à Rozenn Milin que le jury lui attribuait le titre de docteur ès lettres à l’unanimité, avec les félicitations du jury à l’unanimité (photo de groupe en tête de message). Le public d’une soixante de personnes a applaudi chaleureusement.

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Toutes les photos de ce post : FB.


22 septembre 2022

En l'honneur des précurseurs de la radio et de la télé en breton : un "Liorzh Charlez ha Chanig ar Gall" à L’Hôpital-Camfrout

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Mis à jour le 25 septembre 2022.

Tous deux ont présenté les programmes en langue bretonne à la radio et à la télévision jusqu’en 1975. Rien ne prédestinait pourtant Charles Le Gall (1921-2010) à la notoriété ni à ce qu’un jardin [liorz(h), en breton] soit inauguré à son nom et à celui de sa femme, samedi dernier, dans sa commune d’origine. 

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L’actuel maire de la commune, Jean-Jacques Léon, tout comme une de leurs filles, Franseza Haslé-Le Gall, l’ont rappelé lors de leur allocution : il y est né en 1921 au village de Mêzougwenn, à quelques kilomètres de l’abbaye de Daoulas, dans une famille où l’on était agriculteurs et où on ne parlait que le breton de génération en génération. C’est l’école qui lui a inculqué le français comme langue seconde à compter de ses six ans. 

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Comment Charles Le Gall devient Charlez ar Gall

Il parvient à si bien maîtriser le français que son parcours scolaire le conduit jusqu’à l’École normale et qu’il devient lui-même instituteur au début des années 1940, tout d’abord dans sa commune d’origine. Nommé à Argol, dans la presqu’île de Crozon, il y fait la connaissance de Jeanne-Marie Guillamet (1922-2012) : ils se marient en 1942. Il fera toute sa carrière dans l’enseignement technique jusqu’à son départ à la retraite, avec la conviction que même les jeunes victimes de circonstances défavorables peuvent toujours reconquérir leur dignité.

À la Libération, il se retrouve dans le mouvement Ar Falz que vient de relancer Armand Keravel en même temps que nombre d’autres enseignants du public comme Pierre-Jakez Hélias et Pïerre Trépos. Ces derniers animent tous les deux à compter de 1946 une émission hebdomadaire en breton sur Radio-Quimerc’h. Quand ils s’arrêtent une douzaine d’années plus tard, c’est lui, Charles Le Gall, qui prend le relais, en sus de son activité d’enseignant.

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Homme de radio et de télévision, mais pas seulement…

Il sera désormais connu et reconnu comme Charlez ar Gall. Sa femme apprend le breton pour le seconder en tant que Chanig ar Gall. En 1964, lorsqu’est lancé le journal de Télé-Bretagne, il devient le tout premier présentateur en langue bretonne de la télévision : il se rendra à Rennes tous les vendredis pendant sept ans pour présenter en direct la fameuse chronique d’une minute trente. En janvier 1971, quand se crée enfin un véritable magazine télévisé en breton sous le nom de "Breiz o veva" [La Bretagne qui vit], il en est le coordinateur et Chanig en devient la speakerine.

Pendant une quinzaine d’années, Charlez ar Gall a réalisé un travail essentiel pour le développement de la radio et de la télévision en breton. Étant un éminent bretonnant, s’exprimant dans une langue authentique à l’oral comme à l’écrit, il a aussi beaucoup écrit. Peu de livres, mais quantité d’articles dans les revues Ar Falz, Brud et Brud Nevez. Il a également été ethnologue, réalisant de nombreuses enquêtes originales sur l’escargot ou la salamandre, par exemple, ou encore sur la tradition aujourd’hui oubliée du pain bénit le dimanche.

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L’inauguration du jardin Charlez ha Chanig ar Gall

Après les prises de parole, ce sont le maire, Jean-Claude Léon, et Franseza Haslé-Le Gall qui ont dévoilé le panneau de bois sur lequel sont gravés leurs noms, en présence d’une bonne soixantaine de personnes : des élus, des descendants de leurs voisins à Mêzougwenn et d’autres habitants de la commune, l’un de leurs petits-enfants, Brieg Haslé-Le Gall, des amis de la famille, des passionnés de langue et de culture bretonnes, des acteurs de la vie culturelle brestoise tels que Jacques Kerampran et Gaëtan Le Guern… 

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Tous ont eu la surprise d’entendre sur une enceinte Bluetooth, à l’initiative de Colette Gohel, adjointe à la culture de L’Hôpital-Camfrout, un extrait d’un enregistrement de Charlez qui leur a remis en mémoire la voix et le ton qui le caractérisaient si bien, avec l’émotion que l’on imagine.

Les lecteurs de ce blog qui souhaiteraient entendre eux aussi la voix de Charlez ar Gall commentant une information pour le magazine Breiz o veva peuvent se rendre sur la fresque "L'Ouest en mémoire" de l'INA : il s'agit de la marche organisée par le mouvement Galv le 31 mai 1971 entre Plouay et Lorient pour exprimer les revendications du moment en faveur de la langue bretonne. Paragraphe mis à jour le 25 septembre 2022.

Trois panneaux d’interprétation patrimoniale ont également été placés en enfilade dans ce qui était jusqu’à présent la Coulée verte, dont le premier à l’entrée, dédié à Charlez et Chanig. 

C’est devant celui-ci que Franseza a remis au maire et pour la bibliothèque un exemplaire de l’ouvrage "Breiz o veva, Vivre la Bretagne" dans lequel ont été réunis les écrits en français et en breton de son père. Ces panneaux sont bilingues : si la version bretonne avait été rédigée dans l’orthographe à laquelle il n’a jamais dérogé, ç’eut été plus conforme à sa mémoire. Une prise de parole en breton, que plus d’un aurait pu assurer, aurait également été bienvenue.  

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S’en est suivi une déambulation à travers la jardin à la découverte de deux autres panneaux d’interprétation, l’un dédié à l’écrivain Gustave Flaubert, l’autre au peintre Eugène Boudin. Et pourquoi donc ? Tout simplement parce qu’ils sont venus à L’Hôpital-Camfrout.

Flaubert n’a fait qu’y passer, en compagnie de son ami Maxime du Camp, s’en allant vers Daoulas. Il n’y consacre que quelques lignes dans son récit "Par les champs et par les grèves", évoquant la rivière et le pont. Dommage que le texte du panneau n’évoque pas la salamandre qu’ils y avaient observée. D’ailleurs, y-a-t-il toujours des salamandres dans la rivière de Daoulas ?

Eugène Boudin est un des précurseurs de l’impressionnisme. Venant régulièrement en Bretagne, il y fait la connaissance d’une jeune fille de Hanvec, Marie-Anne Guédès, qu’il épouse et qui lui fait découvrir les localités des alentours. Il peint plusieurs tableaux à L’Hôpital-Camfrout.

Franseza Haslé-Le Gall a apprécié que ses parents se trouvent en si bonne compagnie en leur jardin.

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Si déambulation il y a eu, c’est au son d’un duo de cornemuses qui résonnait bien dans ce cadre champêtre. Il était constitué d’un père et de son fils, à savoir Dominique et Per-Yeun Mevel, ce dernier résidant tout près du village de Mêzougwenn. Son fils était également présent, mais bien trop jeune pour jouer déjà de la cornemuse. Un jour, qui sait ? Ce serait une transmission familiale.

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Ceux qui ont ensuite partagé le moment de convivialité auquel les avait invités le maire ont pu entendre le même Dominique Mevel interpréter a capella la berceuse japonaise "Hamabe no Uta", en compagnie du maître breton en haïku, Alain Kervern, et que le groupe An Triskell avait enregistrée autrefois sur un de leurs disques. De toute évidence, ce n’était pas le même breton qu’ici. Mais c’était un beau point final à cette matinée.

Pour en savoir plus :

  • Charlez ar Gall. Breiz o veva. Vivre la Bretagne. Textes rassemblés et présentés par Fañch Broudic. Brest, Emgleo Breiz, 2011, 290 p., ill., DVD. inclus.
  • Marie-Jeanne Guillamet. L'Argolienne. Préface de Jean-François Coatmeur. Illustrations de Jean-Pierre Guiriec. Brest, Éditions du Liogan, 1992, 245 p. Réédition 2010.
  • Per-Jakez Hélias. Lagad an tan. L'œil du feu. Anthologie bilingue présentée par Chanig ar Gall. Brest, Brud Nevez, 2004, 125 p.
  • Fañch Broudic. Gustave Flaubert par les champs et par les grèves. À lire sur ce blog d'un simple clic.

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21 septembre 2022

Le chercheur Tanguy Solliec reçoit le prix Johann Kaspar Zeuss 2022 pour sa thèse "géniale" sur la dialectométrie du breton

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Au préalable, il vous faut avoir que Johann Kaspar Zeuss (1806-1856) est considéré comme le fondateur de la philologie celtique. De nationalité bavaroise, il a étudié et enseigné à l’Université de Munich. Il en vient à s’intéresser aux langues celtiques dans le cadre de ses études germaniques. Il publie en 1853 une Grammatica Celtica dans laquelle il confirme qu’elles font partie de la famille des langues indo-européennes.

Le prix à son nom est décerné par la Societas Celtologica Europaea (SCE). Cette société de droit suisse a été fondée en septembre 2009 à Zurich, à l’occasion du 5e Symposium celtique germanophone. La SCE se considère comme une association professionnelle de scientifiques européens travaillant dans toutes les disciplines en rapport avec les langues celtiques.

Elle vient d’annoncer que le lauréat du prix Johann Kaspar Zeuss de cette année 2022 pour la meilleure thèse de doctorat en études celtiques est Tanguy Solliec.

"Un travail vraiment génial"

Tanguy a soutenu sa thèse en 2021 dans le cadre du Centre de recherche bretonne et celtique (Université de Bretagne occidentale) sur "Distance linguistique et dialectométrie, une application à la langue bretonne. Enjeux, méthodologie et interprétations".

Cette thèse exploite pour la première fois les données du Nouvel atlas linguistique de Jean Le Dû sur la base d’une analyse dialectométrique.

Societas Celtologica Europaea précise que Tanguy Solliec a "vraiment mérité [ce prix] pour un travail vraiment génial".

Gourhemennou ! Félicitations !

17 septembre 2022

Des interventions d'intérêt sur le breton et le gallo au congrès de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne à Carhaix

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Plus de cent cinquante personnes ont participé en trois jours, du 8 au 10 septembre, à ce congrès consacré cette année aux langues de Bretagne d’une part et à l’histoire du Poher d’autre part (voir messages précédents). Les congressistes ne se sont pas contentés de suivre les vingt et quelques communications prévues au programme : ils se sont aussi déplacés sur le terrain, notamment à Cléden-Poher pour une visite commentée de l’église et de l’enclos paroissial. Le congrès se déroulait par ailleurs dans la salle de cinéma Le grand bleu, au sein de l’espace Glenmor. (Photos ci-dessus).

Nota bene. Dans les présentations qui suivent, les titres tout comme les résumés de communication ont été adaptés par le rédacteur de ce blog en vue de leur mise en ligne. Que les auteurs veuillent bien excuser toute erreur ou approximation éventuelle. Photos : FB

Thématique 1. Les langues de Bretagne dans l’histoire

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Changements linguistiques au début du Moyen-Âge dans l’est de la Bretagne

Le premier intervenant, Antoine Châtelier, docteur en breton et celtique, chargé de cours à Rennes 2, a abordé une question ardue et maintes fois débattue dans le passé à partir de recherches sur la toponymie : quelles étaient les langues parlées dans la péninsule armoricaine à l’arrivée des Bretons autour du Ve siècle de notre ère, en particulier dans l’est de la région ? Le chercheur a repéré des toponymes pouvant montrer un passage par le latin vulgaire avant la brittonisation. D’autres noms de lieux témoigneraient à l’inverse d’un passage direct du gaulois au breton. À l’ouest de la ligne Le Moing (là où il y a au minimum 5 % de toponymes bretons), peu de changements linguistiques sont à signaler, car la langue bretonne y était déjà implantée.

Quel sens donner au mot malade en moyen breton ?

Myrzinn Boucher-Durand (photo ci-dessus), doctorante au département de celtique de l’Université de Harvard aux États-Unis, s’est exrprimée avec entrain sur le sens à donner à claff, claf ou clam, soit le mot "malade" en moyen breton, en faisant appel à l’éclairage des autres langues celtiques. Abordant le contexte tant historique que linguistique, elle donne du relief aux facteurs sociaux influant sur l’évolution de la langue.

Parler breton en Nouvelle-France au XVIIIe siècle

Éva Guillorel mène une recherche sur ce que représentait le fait de parler breton en Nouvelle-France au XVIIIe siècle. Tous les migrants installés dans la colonie ne provenaient pas de la région parisienne ou de la France de l’Ouest : ce fut aussi le cas de Bretons de Basse-Bretagne. Mais ils n’ont laissé presque aucune trace archivistique. Éva Guillorel, actuellement maîtresse de conférences en histoire moderne à l’Université Rennes 2, dresse un état de la présence de la langue bretonne en Amérique francophone au XVIIIe siècle.

Une tragédie bretonne du XVIIIe siècle adaptée d’un conte des Mille et un jours

Ronan Calvez, professeur de langue et littérature bretonnes à l’Université de Brest, a travaillé sur un manuscrit conservé dans le fonds celtique et basque de la Bibliothèque nationale de France et qui détonne. Il s’agit du Mystère du prince Fadlala, une tragédie adaptée en alexandrins bretons d’un conte en prose extrait des Mille et un jours. Le chercheur analyse ce que nous dit cette création de la production manuscrite bretonne du XVIIIe siècle.

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Nouvelles perspectives sur le passé de la Bretagne à partir d’une analyse du Nouvel atlas linguistique de la Basse-Bretagne (NALBB)

 Pour les besoins de sa thèse soutenue en 2021, Tanguy Solliec (photo ci-dessus) a effectué une analyse dialectométrique innovante de cet atlas, dans une approche visant à quantifier la distance linguistique qui sépare des ensembles de données appartenant à différentes localités. En phonétique, cette distance linguistique s’organise sur un plan spatial. Elle présente en outre une forte correspondance avec des mutations du gène CFTR, responsable de la mucoviscidose. Cette corrélation suggère, du point de vue de l’auteur, une série d’effets fondateurs rémontant à la période des migrations bretonnes aux Ve-VIIe siècles.

L'emploiu officiel du breton depuis la Révolution française

Fañch Broudic est un journaliste bilingue, ancien responsable des émissions en langue bretonne à France 3 Ouest. Docteur ès lettres, il est chercheur associé au CRBC. Selon lui, l’une des idées les mieux reçues relatives à langue bretonne est celle de son interdit, en particulier dans le cadre scolaire. Dès les débuts de la Révolution pourtant se met en place une politique de traduction, tant et si bien que le breton devient alors pour la première fois langue de la politique. Près de 70 affiches et placards imprimés ont été répertoriés pour cette période, et il y en a eu d’autres tout au long du XIXe siècle et au XXe. En 2002, le breton n’a plus qu’une présence symbolique sur les documents électoraux. 

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Le breton juridique

Les travaux de Thierry Hamon (photo ci-dessus), maître de conférences HDR à Rennes 2, portent sur les institutions et le droit breton. Sa communication brosse un panorama du vocabulaire juridique présent dans la langue bretonne. En dépit du fameux article 11 de l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, elle ne disparaît du monde du droit, dans la mesure où ce dernier est, par nature, au cœur des interactions humaines et que l’immense majorité de la population de l’ouest de la Bretagne n’a parlé longtemps que cette langue. Sous l’Ancien Régime et au-delà, un rôle important est dévolu aux "interprètes ordinaires assermentés".

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L’usage de la langue bretonne dans l’Église : l’exemple des obsèques de Marc'harid Gourlaouen à Douarnenez en 1987

Maïna Sicard-Cras (photo ci-dessus) est journaliste bilingue à France Télévisions et doctorante au CRBC. Sa communication aurait plutôt dû s’intituler "le contre-exemple" puisque le breton n’est utilisé qu’a minima lors de la cérémonie dont il s’agit, générant stupéfaction et horreur parmi les amis et connaissances de la défunte, cheville ouvrière pendant des décennies du cours par correspondance de langue bretonne "Skol Ober" [L’école 'Ober', le verbe 'ober' étant 'faire' en breton]. Une pétition et des centaines de lettres sont adressées au curé de Douarnenez et à l’Évêché de Quimper et Léon qui s’agace de la médiatisation de l’affaire. Il n’est pas contre le breton, mais considère que "la langue est au service de la liturgie et non la liturgie au service de la langue". Cette communication sur un fait d’histoire récente est de celles qui ont suscité le plus de réactions dans la salle. Preuve sans doute de la permanence de cette actualité.

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Écrire en gallo dans les journaux avant la Seconde Guerre mondiale

Michel Chalopin, docteur en histoire, fait remarquer qu’il n’existe aucune étude historique d’importance sur les écrits en gallo avant le milieu du XXe siècle. Il présente donc une forme d’inventaire de ceux parus dans la presse locale. Les auteurs, dans un premier temps, sont des érudits s’intéressant aux traditions populaires. Les textes publiés ensuite sont des paysanneries, récits comiques mettant en scène des gens de la campagne. On trouve enfin des récits pamphlétaires à destination des paysans. M. Chalopin suggère la réalisation d’une enquête exhaustive d’ampleur régionale sur les articles de presse écrits en gallo, qui reste donc à mener.

Le chant de tradition orale en Haute-Bretagne : du français ou du gallo ?

Vincent Morel (photo ci-dessus) est responsable des fonds et publications pour la Haute-Bretagne au sein de Dastum. Selon lui, l’expression chant "en gallo" désigne en réalité l’ensemble des chants de tradition orale recueillis en pays gallo, alors qu’ils sont en majorité en français. L’abondance des collectes du XIXe siècle, puis celles réalisées à compter des années 1960 permettent désormais d’envisager un état des lieux conséquent, pouvant contribuer de surcroît l’étude de l’évolution des langues de Bretagne.

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L’art de conter en breton : contribution par l’étude de cinq contes merveilleux collectés par Luzel.

C’était le titre de la conférence publique donnée à l’occasion du congrès par deux universitaires brestois, Nelly Blanchard et Yves Le Berre. Il semble que peu de Carhaisiens se sont déplacés pour en profiter. Un militant breton bien connu croisé par hasard dans la rue ce soir-là m’a déclaré qu’il n’en savait rien. Il est vrai que Le Poher, hebdomadaire du centre ouest Bretagne, n’a curieusement fait aucun écho à cette manifestation. La conférence, pourtant passionnante, proposait une toute nouvelle approche de la compréhension des contes (voir message précédent).

À lire prochainement sur ce blog : Carhaix et le Poher dans l’histoire au Congrès de la SHAB.

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13 septembre 2022

Le petit journal du breton. 5. Quand Ouest-France se lance dans le podcast en langue bretonne

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C’est à la sémillante Aziliz Peaudecerf que la tâche a été confiée. Elle se présente elle-même dans le premier numéro qui vient d’être mis en ligne sur le mur des podcasts du quotidien. Elle a été élevée et a suivi toute sa scolarité en breton, explique-t-elle, mais elle se demande toujours comment les autres se sont eux aussi remis à le parler ? Photo ci-dessus : FB

Dans ce premier numéro, qui dure 14 minutes, elle s’intéresse à un mouvement de revendication linguistique dont assez peu de gens doivent avoir connaissance aujourd’hui puisqu’il a émergé dans le sillage du grand embrasement de mai 1968, ce qui veut dire un peu plus de 50 ans. Ce mouvement s’est tout d’abord constitué sous l’appellation de Comité d’action progressiste avant d’opter pour le nom de Galv [L’appel] lors de son premier rassemblement dans un amphi de la toute jeune faculté des lettres de Brest. Près d’un demi-millier de participants s’y étaient retrouvés le 18 mai 1969, ce qui était une performance inédite pour l’époque.

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Photo d'archive : B. Le Marec pour Ar Falz.

Un rassemblement chaque année pendant trois ans

Galv avait été créé quelques mois plus tôt à l’initiative du secrétaire général d’Ar Falz, Armand Keravel, rejoint par la JEB (Jeunesse étudiante bretonne) et l’UDB (Union démocratique bretonne). Des comités locaux avaient rapidement mis en place. Un livre blanc et noir de la langue bretonne avait été publié, pour préciser les raisons de ce combat et ses revendications qui paraîtraient minimalistes aujourd’hui, mais qui représentaient beaucoup pour l’époque.

Un deuxième rassemblement d’un millier de manifestants avait eu lieu à Carhaix l’année suivante en avril 1970. Galv avait surtout fait preuve d’originalité avec une grande marche qui s’est étirée de Plouay à Lorient le 30 mai 1974. 

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Le premier podcast breton d'Aziliz Peaudecerf et… d'Ouest-France

J’ai été le coordonnateur et le secrétaire général de Galv de 1969 à 1972, et c’est la raison pour laquelle j’avais déjà été interviewé par Tomaz Laken il y a quelques mois sur le même sujet pour Radio Kreiz-Breizh. Et voilà pourquoi je me retrouve aussi dans le premier podcast d’Aziliz Peaudecerf pour Ouest-France, en même temps que Lukian Kergoat, qui sera ensuite maître de conférences de celtique à l’Université de Rennes 2. On peut écouter ce premier numéro sur le mur des podcasts d’Ouest-France, mais aussi sur les plateformes Apple, Google et Spotify.

Lors de sa mise en ligne, il y a eu comme un bug concernant l’appellation du podcast. Il s’intitule désormais en  breton "Eus ur remziad d’egile" [D’une génération à l’autre], et c’est bien. "Eus un eil remziad d'egile", ç'aurait été encore mieux en bon breton, mais sans doute trop long. Par contre, le texte de présentation sur le mur du journal présente Galv comme un mouvement étudiant, ce qui n’est pas exact : seule l’une des trois composantes à l’origine de Galv est issue du monde étudiant. 

Le podcast parviendra-t-il à toucher toutes les générations comme le vise son titre ? Il faut l’escompter. C’est le bon moyen en tout cas pour séduire les bretonnants qui ne seraient pas familiers de la langue écrite, tout comme ceux qui, l’étant, seront séduits par le support.

Ma réflexion : les promoteurs de cette initiative à Ouest-France savent-ils que le tout premier moyen-métrage intégralement dialogué en breton avait été produit par le journal L’Ouest-Éclair, prédécesseur du quotidien actuel, en 1934 ? Le film s’appelait "Chanson d’Armor" et avait été réalisé par le grand Jean Epstein. On peut le voir à la Cinémathèque de Bretagne à Brest.

Mise à jour des trois derniers paragraphes de ce post : mardi 13 septembre, 21 h 41.

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07 septembre 2022

L’art de conter en breton : la conférence publique du Congrès de la SHAB à Carhaix

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Elle sera donnée sous la forme d’une contribution par l’étude de cinq contes merveilleux collectés par Luzel. Elle aura lieu jeudi 8 septembre, à 17 h à l’Espace Glenmor.

Avec les complaintes (gwerziou) et autres chansons (soniou), avec les tragédies des siècles modernes, le troisième grand pôle des collectes de François-Marie Luzel consiste en contes populaires, surtout merveilleux. Soigneusement transcrits par lui, ces contes (plus de 150) sont pour la plupart déposés aux archives départementales du Finistère, dont il fut le conservateur de 1881 à sa mort en 1895.

Aucune étude scientifique jusqu’à présent concernant leur forme, leur contenu et la langue

À quelques exceptions près, ils n’ont jusqu’à présent été publiés sous leur forme originale qu’en traduction française et ils n’ont donné lieu à aucune étude scientifique concernant leur forme, leur contenu et la langue dans laquelle ils ont été recueillis. Dans la seconde moitié du xixe siècle, la pensée allemande exerçait une très forte influence sur la science française.

Selon les théories du Saxon Max Müller, devenu professeur à Oxford, les contes merveilleux étaient les formes dégradées de récits mythologiques indo-européens très anciens, dans lesquels les personnages sont les allégories de phénomènes naturels. Luzel adhérant parfaitement à cette explication, tout semblait être dit et ses contes paraîtront désormais dans de jolies éditions populaires sans ambition scientifique.

Le conte : procurer du plaisir à ceux qui le partagent

Mais nos conteuses, nos conteurs et leurs auditeurs n’étaient en 1870 ni des animistes ni des mythologues.

Notre interrogation sera donc toute différente : partant du principe qu’un genre littéraire, fût-il oral, ne continue à vivre que s’il procure du plaisir à ceux qui le partagent (auteurs, interprètes, récepteurs), nous nous demanderons en quoi a consisté, jusqu’à nous, l’art de conter en breton. C’est-à-dire l’art de construire des récits

  • qui captivent (je veux connaître la fin),
  • qui étonnent (comment une princesse peut-elle être enfermée dans le corps d’un crapaud ?),
  • qui assoupissent la raison, le bon sens et la vraisemblance, le temps d’une délicieuse parenthèse.

Et cela, rien d’autre que le texte lui-même, à condition qu’il soit fidèle, ne peut nous l’expliquer.

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Les deux intervenants

Nelly Blanchard, professeure de langue et littérature bretonnes à Brest (UBO, CRBC). Elle travaille en particulier sur la littérature bretonne du xixe siècle, à la fois celle écrite par les élites (Barzaz-Breiz. Une fiction pour s’inventer, 2006 ; Au-delà du Baraz-Breiz, Théodore Hersart de La Villemarqué, 2016 : valorisation en ligne du fonds La Villemarqué, 2018-2021) et celle, bien plus rare, écrite par des paysans (Herve Burel, Histor eur famill eus Breïz-Izel, 2011 ; Envorennou ar barz Juluen Godest, 2020). En plus des approches sociolittéraires (Des littératures périphériques, 2014), ses recherches sur les collecteurs (Émile Souvestre, 2007 ; Jean-Marie de Penguern, 2008 ; mise en ligne des carnets de collecte de La Villemarqué, 2018) et leurs collectes nourrissent entre autres ce projet par lequel elle cherche à comprendre les croisements de regards entre diverses catégories écrivantes-publiantes et le peuple.

Yves Le Berre, professeur émérite de Celtique à Brest. Il a longtemps travaillé sur les textes bretons du xixe siècle (Emgann Kergidu – La bataille de Kerguidu, 1977, 2014 ; Kastel Ker iann Koatanskour – Le château de Kerjean-Coatanscour, 2004, etc.). Il a concomitamment exploré l’univers sociolinguistique avec son collègue et ami Jean Le Dû (Métamorphoses, trente ans de sociolinguistique à Brest, 2019). Depuis sa libération de la vie active, il s’efforce de proposer une lecture nouvelle des textes bretons renaissants et baroques (La Passion et la Résurrection bretonnes de 1530, suivies de trois poèmes, 2011 ; Entre le riche et le pauvre – La littérature du breton entre 1450 et 1650, 2012) ; La Vie bretonne de sainte Barbe, 2018 ; Bue sant Antoen – La Vie de saint Antoine (à paraître) etc.). Ouvert depuis 2018 avec Nelly Blanchard, le chantier consacré à la littérature orale, et en particulier aux contes merveilleux bretons, commence à produire quelques résultats concrets.

Posté par Fanch Broudic à 15:59 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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