Le blog "langue-bretonne.org"

20 novembre 2017

Télévision régionale : le breton, une langue menacée ?

Louarn Lena  Milin Rozenn

C’était "L’heure du débat" hier matin, dimanche 19 novembre, sur France 3 Bretagne et pour une fois il était question de la langue bretonne, ce n’est pas si courant à la télévision régionale. La chaîne diffuse certes deux heures hebdomadaires de programmes en breton, elle suit l'actualité du breton dans ses journaux et distille quelques pastilles dans sa matinale, mais il y a aussi matière à traiter plus largement du breton dans des programmes en français comme de tout autre sujet de société, la preuve. La question posée dimanche était de savoir s’il est une langue menacée. Le constat formulé d’entrée de jeu par Antonin Billet, l’animateur de l'émission, se basait sur deux observations en apparence contradictoires : la langue a retrouvé (?) une place dans l’enseignement, les médias, l’édition alors que le nombre de locuteurs ne cesse de régresser. Serait-elle donc condamnée à disparaître ?

Disons qu’aucun des invités n’a répondu par oui ou par non à la question. Mais le parcours de chacun d’entre eux et les propos qu’ils ont tenus donnaient aisément à comprendre qu’aucun n’envisage une telle éventualité. Dès le début de l’émission, Lena Louarn, qui intervenait à la fois comme vice-Présidente du Conseil régional de Bretagne et comme présidente de l’Office public de la langue bretonne, insistait sur le fait qu’il faut "absolument" développer l’enseignement du breton, "décupler" le nombre d'ouvertures de classes et d'écoles chaque année et en ouvrir "de 20 à 36 par an" au lieu de 10 ou 15 seulement actuellement.

Derbré-Salaün  Molac Paul

Disons par ailleurs qu'il n'y a pas eu réellement débat, dans la mesure où les différents intervenants partageaient, si ce n'est à la marge, le même point de vue et les mêmes engagements. C'est donc le présentateur qui, à défaut d'autre contradicteur, se chargeait quelquefois et d'un air éventuellement distancié d'instiller le doute par son questionnement. S'il n'était pas sans intérêt de demander à Yves-Marie Derbré-Salaün, représentant le collectif Ai'ta sur le plateau, s'il ne vaut pas mieux aujourd'hui apprendre l'anglais que le breton, il était quelque peu incongru cependant de tenter d'assimiler les militants de la langue bretonne à des "indépendantistes" (même s'il y en a), "dangereux" de surcroît. Ni l'une ni l'autre question ne l'ont perturbé.

Rendre le breton obligatoire à l'école ?

Ce n'est qu'à la toute dernière minute de "L'heure du débat" (c'est le nom de l'émission) que Rozenn Milin, revenait sur le rôle "capital" de l'école par rapport au breton. En Corse, en Alsace, mais aussi au Pays basque, dit-elle, la langue régionale est obligatoire : "pourquoi un tel tabou, demandait-elle, pour rendre le breton obligatoire à l'école ? Pourquoi pas trois heures de breton  pour tous à l'école ?" Tout en nuançant "au moins en Basse-Bretagne".

La revendication faisait écho, d'une certaine manière, à celle formulée lors de l'ouverture d'un nouveau centre de formation de Mervent à Quimperlé quelques jours auparavant par Lena Louarn : son objectif, déclarait-elle, est de former 5 000 nouveaux locuteurs par an, de manière à "reconstituer 150 000 brittophones" en une génération, soit en trente ans (Ouest-France, 18 novembre). Passons sur le terme "reconstituer". Mais la dernière question d'Antonin Billet : "que faire ?" est venue bien trop tard pour qu'il ait été possible de prendre la mesure de tels enjeux, discuter de leur pertinence et en évaluer la faisabilité. Sans compter que, dans cette éventualité, la présence d'autres acteurs de la société civile ou des représentants des milieux de l'enseignement aurait sans doute pu contribuer utilement au débat.

Quinquis Emilie

Par son naturel et sa spontanéité, l'arrivée de la chanteuse Émilie Quinquis sur le plateau dans le dernier quart d'heure a fait l'effet d'un petite brise soufflant depuis Ouessant. Elle et son conjoint, le musicien Yann Tiersen, se sont investis dans l'apprentissage du breton en six mois, au point d'avoir été désignés comme "brittophones de l'année" lors des Priziou de janvier dernier (ce qui n'a d'ailleurs pas été rappelé à l'antenne).

Dès qu'elle a commencé à chanter en breton, a-t-elle reconnu, elle a trouvé un nouvel équilibre et "soudain j'ai été plus préoccupée par d'autres sujets que moi-même". Ça n'a pas du tout été pour elle un handicap, bien au contraire : en lui permettant d'étendre son audience, "ça a plutôt eu l'effet inverse". Elle n'envisage pas, par contre, de faire du "100 % breton", car il ne faut pas, assure-t-elle, "faire du breton une langue différente des autres alors que c'est une langue comme les autres. Il ne faut pas que ce soir trop poussif, mais une langue normale. Mon envie, a-t-elle ajouté, c'est de me laisser la liberté de choisir la langue que je veux, que ce soit l'espagnol ou le breton."

Swhwartz Ankou-1

Un dernier mot sur les dessins d'Olivier Schwartz, qui ont accompagné le déroulé de l'émission. Il y en avait d'assez drôles, d'autres qui tombaient plus à plat. Mais comment donc feraient les dessinateurs s'ils ne pouvaient pas puiser leur inspiration dans les clichés ou dans les idées reçues ?

Voir ou revoir "L'heure du débat" du dimanche 19 novembre :

Heure du débat


27 octobre 2017

Nathalie Lemel : le roman graphique d'une oubliée de l'histoire

Nathalie Lemel fresque - 1

On ne dira pas que Nathalie Lemel est une inconnue tout à fait : des rues ou des places portent son nom à Brest (où est née Nathalie Duval en 1826) et Quimper (où elle a vécu), à Rennes et Nantes, à Nanterre, Évry, et même à Paris (dans le 3e arrondissement, depuis peu). Mais 146 ans après les événements de la Commune de Paris, sa notoriété est loin d'égaler celle de sa copine et camarade de luttes, Louise Michel, dont 190 écoles (d'après Wikipedia) portent le nom dans toute la France. Une fresque monumentale à son effigie a cependant été réalisée l'an dernier au pignon d'un immeuble de la rue Sisley à Brest, dans le quartier populaire de Pontanézen, par deux artistes, Guy Denning et Shoff, l'un d'origine britannique et l'autre tunisienne, tous deux installés en France.

Les écrits sur cette féministe libertaire ne sont pas non plus si nombreux. Le fait qu'une BD lui soit consacrée avec le titre "Des graines sous la neige" est en soi un événement éditorial : cela la sort d'un  certain anonymat historique. Les détenteurs des droits du journal d'Anne Frank ont effectué la même démarche à une tout autre échelle, forcément : avec l'adaptation qu'Ari Folman et David Polonsky en publient ces jours-ci sous forme de roman graphique, ils cherchent délibérément à le rendre plus accessible au public jeune du temps présent.

Nathalie Lemel

Un titre dont la dimension poétique intrigue

La BD qu'ont imaginée Roland Michon et Laëtitia Rouxel autour de la vie et du parcours de Nathalie Lemel se présente aussi comme un roman graphique, de 124 planches s'il vous plaît. Roland Michon m'a avoué avoir travaillé deux journées entières par planche, soit l'équivalent de plus d'une année. Si "Des graines sous la neige" est son premier scénario de BD, il était déjà connu comme universitaire et comme réalisateur de télévision, ayant signé nombre de documentaires pour les émissions en langue bretonne de France 3 Bretagne en particulier.

Quant à la graphiste et illustratrice Laëtitia Rouxel, elle ne travaille, nous dit-on, que sur des logiciels libres et a déjà plusieurs albums à son palmarès et explique qu'elle s'intéresse elle-même beaucoup aux causes féministes et sociales, à celles d'aujourd'hui comme à celles du passé. Mais c'est la première fois qu'elle met en scène des personnages historiques.

Mais d'où provient donc le titre de ce roman graphique ? Les auteurs l'ont repris d'un ouvrage de l'universitaire américaine Kristin Ross, sur "L'imaginaire de la Commune", dont les acteurs,

  • "ces vagabonds socialistes, sans sou ni maille, enfuis vers la Suisse, Genève ou Lausanne, ont conservé leurs idéaux, comme 'les graines sous la neige' prêtes à germer à nouveau."

La dessinatrice préfère à juste raison ce titre dont la dimension poétique lui paraît plus forte que "Nathalie Lemel, féministe et communarde", qui aurait été bien banal en effet. On retrouve toutes les informations essentielles sur la couverture, conçue d'après la maquette du "Cri du peuple", le quotidien publié sous la Commune à l'initiative de Jules Vallès et de Pierre Denis et qui reparaîtra à compter de 1883 avec des tirages énormes pour l'époque de plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires.

Quimper 1850-1   L'autre héroïne-1   La Marmite-1

L'empathie des auteurs

Je ne vais pas écrire ici le récit de la vie et des engagements de Nathalie Lemel. Il faut juste savoir qu'elle a été ouvrière dans la reliure après avoir quitté l'école à 12 ans, qu'elle et son mari s'installent ensuite à Quimper comme libraires et relieurs, puis à Paris. C'est là qu'elle découvre le socialisme, adhère à l'Internationale, participe à des grèves, prend part avec le relieur Varlin et d'autres à l'ouverture de "La Marmite", un restaurant ouvrier. Quand éclate la Commune de Paris en mars 1871, elle s'investit dans les clubs de femmes, avant de se battre sur les barricades pour contrer l'avancée des Versaillais. Elle est condamnée au bagne de Nouvelle-Calédonie, où elle est déportée en même temps que Louise Michel. À sa libération, elle revient en métropole et, presque centenaire, décède dans la misère en 1921 à l'hospice d'Ivry-sur-Seine.

Il y avait là, de fait, matière à un beau roman graphique. Celui de Roland Michon et Laëtitia Rouxel est de ce point de vue une réussite. Ce n'est ni une biographie ni un livre d'histoire. Il relate bien les traits saillants du parcours de Nathalie Lemel. Mais le récit n'est absolument pas linéaire, il y a du suspense dans cette restitution et elle s'inscrit bien dans le contexte des différentes époques concernées. Les variations de graphisme soulignent les ruptures de l'une à l'autre, renforcées de flash-back de temps à autre. Chaque fois, la dessinatrice a choisi des tonalités de trait et de couleur différentes en fonction du lieu, de la période, de l'intensité des événements.

L'originalité de cette BD est également de faire écho à la multiplicité des langues en usage dans  la France du XIXe siècle. On a un peu l'impression de se retrouver dans le monde de Jean-Marie Déguignet, ébahi de découvrir la variation diatopique à l'armée, c'est-à-dire les différentes façons qu'avaient les soldats de s'exprimer en français, voire en d'autres langues, en fonction de leur origine. Nathalie Lemel savait-elle le breton ? Le scénario de Roland Michon fait comme si, bien que rien ne semble l'attester, mais ça reste plausible, vu l'époque. Aurait-elle pu avoir lu le Barzaz Breiz ? Rien ne permet davantage de l'assurer en l'absence d'archive, mais ce n'est malgré tout pas impossible, étant donné la profession de relieur et de libraire de l'intéressée. La scolarisation de l'héroïne, son itinéraire professionnel, son installation dans la capitale, son engagement social et politique avant, pendant et après la Commune sont en tout cas la marque de sa maîtrise du français. Je note en passant que les renvois en bas de page pour les traductions (tout comme pour les références de citations) sont un peu mal commodes.

Roland Michon et Laëtitia Rouxel n'auraient pas pu concevoir "Des graines sous la neige" sans une réelle empathie à l'égard de cette oubliée de l'histoire qu'a été Nathalie Lemel. Les deux auteurs font d'ailleurs expressément écho aux mouvements sociaux du XXIe siècle : le féminisme, le mutualisme, l'économie solidaire, voire les printemps qui se forment ici et là avec plus ou moins de succès à travers le monde… C'est également ce qui peut inciter les lecteurs d'aujourd'hui à découvrir le parcours d'une femme hors du commun.

Pour en savoir plus

  • Roland Michon, Laëitita Rouxel. Des graines sous la neige, Nathalie Lemel, communarde et visionnaire. Châteaulin, éd. Locus Solus, 2017, 144 p.
  • Une exposition itinérante est disponible pour accompagner la présentation de l'ouvrage, lequel sera en vente au Salon du livre de Carhaix ce week-end, sur le stand de l'éditeur.

Jean-Guy Talamoni: "La question linguistique est centrale". Oui, mais… cherchez l'erreur !

Le Télégramme publie aujourd'hui en page France une interview de Jean-Guy Talamoni à l'occasion de sa venue à Carhaix pour y présider le Festival du livre qui ouvrira ses portes demain. Répondant aux questions de Stéphane Bugat, il reconnaît que cette invitation est due "à mes fonctions politiques, mais aussi au fait que je suis un auteur".

Dans cette interview le président de l'Assemblée territoriale de Corse affirme avec force qu'en Corse comme en Bretagne "la question linguistique est centrale". Oui, mais il attribue à l'abbé Gégoire des propos qu'il n'a jamais tenus ! Ce dernier a certes présenté devant la Convention nationale le 16 prairial an II (6 juin 1794) un rapport "sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser la langue française".

C'est un autre Conventionnel, Barrère de Vizac, qui assurait dans un premier rapport devant la Convention quelques semaines plus tôt, le 8 pluviôse an II (27 janvier 1794), que "le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton : l'émigration et la haine de la République parlent allemand : la contre-révolution parle italien, et le fanatisme parle basque."

Il y a donc erreur sur la personne. Certes ces deux discours sont prononcés en pleine période de la Terreur, qui est donc aussi une Terreur linguistique. Mais la Convention n'avait pas les moyens de substituer la langue française aux idiomes et aux patois. Le décalage est considérable entre le discours des Jacobins et les décisions effectives qu'ils ont prises. Il n'en est pas moins vrai que les historiens et les hommes politiques du XIXe et du XXe siècle ont été marqués par ces diatribes en faveur d'une langue nationale unique. Sur les questions linguistiques aussi, la période de la Révolution a été bien plus complexe qu'on ne le croit généralement.

25 octobre 2017

L'Histoire sociale des langues de France au Festival du livre de Carhaix

Carhaix Corse

La Corse est cette année l'invitée du Festival : l'île a, selon les organisateurs, de nombreux points communs avec la Bretagne. Le président d'honneur est un écrivain corse, Jean-Guy Talamoni. Il se trouve que cet écrivain est également le président de l'Assemblée territoriale de Corse, ce qui n'est pas pour déplaire du côté de Carhaix. C'est un joli coup.

Il sera beaucoup question des langues régionales, autrement dit des langues de France, lors de cette 28e édition : un grand débat est programmé à leur sujet le dimanche après-midi, avec la participation de Corses, d'Alsaciens, de Catalans. Et de Bretons, ça va de soi.

Cette question étant d'actualité, je serai moi-même présent à Carhaix pour présenter l'Histoire sociale des langues de France (sur le stand du Centre de recherche bretonne et celtique). Je l'avais déjà fait au moment de la sortie de l'ouvrage aux Presses universitaires de Rennes.

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Il est incontournable. C'est le premier et le seul ouvrage consacré à l'histoire sociale de l'ensemble des langues de France. Il prend en compte aussi bien les langues régionales ou minoritaires que celles de l'Outre-mer et celle de l'immigration ancienne ou récente, sans oublier la langue des signes française.

Vous voulez savoir comment a été perçu cet ouvrage publié sous la direction de Georg Kremnitz, professeur émérite de l'université de Vienne (Autriche), avec le concours d'un collectif réunissant pas moins de 9 universitaires ? Voici quelques citations des comptes-rendus qui en ont été faits.

Cet ouvrage collectif a tout pour devenir la bible des passionnés des langues minoritaires de l'Hexagone… Œuvre magistrale qui fait le tour de la question. Tudi Kernalegenn, revue "Armen"

Une synthèse de toutes les langues parlées dans le pays, qu'elles soient régionales ou issues de l'immigration. Maïwenn Raynaudon-Kerzerho, magazine "Bretons"

Une monumentale Histoire sociale des langues de France, un grand travail collectif. Jean Lebrun, France Inter

Incontestablement un événement éditorial. Françoise Gadet, revue "Langage et société"

Passionnante, cette Histoire sociale des langues de France ne peut que nous stimuler. Andrée Tabouret-Keller, revue "La linguistique"

Une très efficace encyclopédie de la situation plurilingue de la France métropolitaine actuelle. Christine Brancaglion, revue "Études linguistiques"

Il s’agit ni plus ni moins que de quitter une bonne fois pour toutes le mythe de l’unilinguisme, si bien implanté en France, et de s’ouvrir à la réalité langagière, dans toute la complexité fascinante qu’elle révèle. Gilles Siouffi, "Revue de linguistique romane"

Une synthèse utile d'informations sur les "langues de France", notamment par les très nombreux chapitres, souvent de grande qualité… Philippe Blanchet, "Revue d'études d'oc"

Ce livre corrige la vision d’un monolinguisme absolu hérité de la Révolution. Albert Valdmann, French Review (USA)

Une entreprise étonnante et passionnante, aussi bien par la masse d’informations recueillies que par leur articulation. Fausta Garavini (Italie).

L'ouvrage reste par ailleurs disponible en librairie ou directement auprès de l'éditeur.

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23 octobre 2017

Langue bretonne : l'organisme de formation Stumdi dans ses nouveaux locaux

Stumdi Keranden -2   Stumdi 2017-10-13-17

Quand on est confronté à une progression constante de ses activités, vaut-il mieux rester vivre au milieu d'un parc arboré dans un manoir en pierre de Kersanton de belle facture ou déménager au premier étage d'un ancien hôpital réaménagé pour tenir compte au mieux de vos desiderata ? C'est le dilemme auquel était confronté Stumdi, l'organisme de formation qui propose depuis trente ans des stages intensifs de langue bretonne pour adultes, ainsi que de gallo. Après avoir exploré diverses pistes, y compris jusqu'à Brest, les responsables de l'association ont finalement choisi de rester à Landerneau.

La ville s'est empressée de rénover le bâtiment pour que Stumdi puisse disposer d'un espace fonctionnel, pas beaucoup  plus grand en surface, mais il lui permet de travailler désormais dans les conditions qui lui conviennent. Aucune collectivité ne peut aujourd'hui laisser partir une structure pourvoyeuse d'emplois et qui contribue de surcroît à sa notoriété.

Stumdi 2017-10-13-1   Stumdi 2017-10-13-2

Six sites de formation principaux

Rien, ou presque, ne laisse supposer de l'extérieur que Stumdi est installé là, dans le centre Théo Le Borgne, du nom d'un ancien maire (de 1965 à 1977) et conseiller général de Landerneau, parfait bretonnant – ça tombe bien, même si personne n'y a fait allusion l'autre jour lors de l'inauguration des nouveaux locaux. À l'intérieur, il faut parcourir un long couloir bordé de bureaux et de salles de cours ou de réunion, avant de parvenir à un bureau d'accueil spacieux : au mur, une frise pêle-mêle de breton et de français présente les différents atouts que met en avant la structure.

Landernau n'est pourtant pas le seul site sur lequel elle est implantée : elle dispense aussi ses formations à Plœmeur et Arradon, Guingamp et Saint-Brieuc, ainsi qu'à Brest et avec un projet d'ouverture à Pontivy. La ville n'en est pas non plus le siège historique, puisque l'aventure avait débuté à Tréglonou en 1986 et ce n'est qu'en 2003 que Stumdi, ses services administratifs et ses formations s'installent dans l'ancienne capitale du Léon.

Ce sont près de la moitié des 71 stagiaires ayant fait leur rentrée cet automne pour une formation longue de six mois ou pour une formation complémentaire de trois mois qui ont investi les nouveaux locaux depuis septembre. Il y en a qui sont studieux, et d'autres plus espiègles – ça se voit.

Le breton en six mois : du bonheur, mais c'est exigeant

Le slogan du moment de Stumdi propose d'amener les apprenants à la maîtrise du breton parlé et écrit en "840 heures chrono". La formule séduit les jeunes adultes, puisque 70 % des stagiaires se situent dans la tranche d'âges des 25-45 ans. 840 heures, ça paraît beaucoup, et ça peut être un peu juste quelquefois. Je connais nombre d'anciens stagiaires qu'on voit en ce moment sur les documents de promotion de Stumdi : ils s'expriment bien et même très bien en breton, c'est épatant. Mais, reconnaissons-le, on en croise aussi, volontaires certes, mais qui gagneraient à consolider ou à affiner leur apprentissage.

Si j'en juge d'après les témoignages réunis en 2016 dans l'album des trente ans, apprendre le breton en quelques mois, c'est enrichissant, c'est du bonheur et de la fierté. Mais c'est en même temps intense et très exigeant. Après, tout dépend de l'objectif qu'on se fixe, projet personnel ou insertion professionnelle.

Les demandeurs d'emploi sont suivis de près, puisqu'un service spécifique d'insertion a été mis en place à leur intention. Ils représentent 70 % des apprenants : l'organisme assure que dans les six mois qui suivent leur formation en breton (à Stumdi, apparemment, on aime beaucoup les cycles de six mois), 80 % d'entre eux réussissent à trouver un emploi ou à s'engager dans une formation diplômante. Les apprenants peuvent effectivement faire valider leurs acquis à l'université (soit à l'UBO à Brest, soit à Rennes 2) pour accéder en 2e ou 3e année de licence de breton, voire en master.

 

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Une véritable PME

Stumdi est désormais une véritable PME qui, sur la base d'un chiffre d'affaires de plus d'un million d'euros, parvient à s'autofinancer à 85 %. Entre personnels administratifs (sous la direction de Claudie Malnoë) et équipe pédagogique, elle emploie 23 collaborateurs permanents, auxquels il faut ajouter nombre de formateurs occasionnels ou vacataires.

L'organisme, qui se veut à la pointe de l'innovation, vient d'obtenir son référencement par l'ensemble des financeurs de la formation professionnelle via la base de données Datadock. Il a en effet répondu avec succès à tous les indicateurs correspondant aux exigences de qualité édictées par la loi. Il vise maintenant à obtenir dès 2018 une certification qualité, ce qui serait une première dans le monde de la formation en langue bretonne.

Sur les 350 stagiaires formés chaque année, il n'y en a en réalité que la moitié qui suivent une formation longue. Stumdi propose en effet toute une panoplie de stages qui vont de la formation intensive en six mois (la plus connue) aux stages courts d'une semaine en immersion, en passant par des formations spécifiques pour les salariés de la petite enfance, autour du journalisme ou à l'écriture de scénarios. Mais il n'est pas le seul sur ce marché : il pourrait donc être confronté à des offres concurrentes sur un territoire donné. L'offre de formation ne risque-t-elle pas de devenir plus forte que la demande ?

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Ils ont dit

C'était lors de l'inauguration des nouveaux locaux de Stumdi au centre Théo Le Borgne de Landerneau, le 13 octobre dernier.

  • Ronan Hirrien, président de Stumdi : "Il n'existe aucun organisme de formation équivalent dans le secteur de la langue bretonne avec un service d'orientation unique à l'intention des demandeurs d'emploi".
  • Laurence Fortin, vice-présidente chargée de l'aménagement territorial à la région Bretagne : "Stumdi est un maillon essentiel en matière de transmission du breton. La Région accompagne son développement et son professionnalisme."
  • Patrick Leclerc, maire de Landerneau : "La société doit permettre le bilinguisme. C'est un atout personnel, économique et d'appartenance."
  • Solange Creignou, conseillère déléguée à la langue bretonne, Conseil départemental du Finistère : "Le département seul ne fera rien. Les associations seules ne feront rien. Les parlementaires doivent faire bloc au niveau de l'État." Elle ajouté une belle formule en breton : "brezoneg er gêr, brezoneg e kêr" [Du breton chez soi, du breton en ville].

Stumdi 2017-10-13-13  Stumdi Clarisse Lavanant -15

  • La chanteuse Clarisse Lavanant, elle-même ancienne stagiaire à Stumdi, compose désormais la plupart de ses chansons en breton. Elle paraît ravie d'être la marraine des promotions 2017-2018. "On ne peut pas, a-t-elle assuré avec le sourire et avec conviction, et dans la nouvelle langue dont elle a fait l'acquisition, ne pas transmettre cette langue, c'est tellement agréable d'échanger en breton."

22 octobre 2017

Le linguiste allemand Elmar Ternes dans le Trésor du breton écrit

Elmar Ternes-2

D'un dimanche à l'autre, Bernez Rouz invite les lecteurs d'Ouest-France à découvrir un écrivain, un ouvrage de la littérature bretonne ou tout simplement un texte emblématique en breton, bref tout ce qu'il considère comme étant digne de figurer parmi les trésors du breton écrit. Ce n'est pas une étude systématique de la langue comme l'est par exemple le Trésor de la langue française, plutôt une promenade impressionniste à travers le temps long de la langue bretonne.

Après avoir récemment présenté la traduction de la Bible par Le Gonidec en 1827 (qui fit polémique en son temps), il a ensuite évoqué le carnet tenu en 1917 par un Breton de Logonna-Daoulas, Jacques Le Cann, que la Révolution d'octobre avait surpris alors qu'il était en poste à Moscou.

La vie des Groisillons au début du XXe siècle

Ce dimanche, il ouvre pour ses lecteurs la Grammaire structurale du breton de l'île de Groix publiée à Heildelberg en 1970 par Elmar Ternes et dont j'ai déjà brièvement parlé sur ce blog (voir message du 20 mai 2009). Dans sa chronique, Bernez Rouz ne s'intéresse pas à ce qui fait la spécificité du breton de Groix sur le plan linguistique, mais plutôt aux récits qu'avait collectés Elmar Ternes pour les besoins de sa thèse (car il s'agit d'une thèse au départ).

Ce sont, écrit le journaliste, "des témoignages précieux sur la vie des îliens", d'autant que ces récits portent sur le vécu des pêcheurs et des agriculteurs de l'île au début du XXe siècle. Lors de la publication de la grammaire, l'écrivain et linguiste vannetais Gildas Bernier avait salué le travail d'Elmar Ternes en ces termes : "grâce à son amitié pour les îliens, il a pénétré profondément leur mentalité."

Recherches sur le breton et sur le gaélique d'Écosse

J'ai connu Elmar Ternes pendant les quelques mois qu'il avait passés en 1966-67 à la section de celtique de la Faculté des lettres de Brest (où j'étais moi-même étudiant) avant de s'installer à l'île de Groix pour sa recherche. Il a débuté sa carrière à l'université de Sarrebruck, avant de rejoindre celle de Hambourg en 1970 comme professeur de phonétique. Il est professeur émérite depuis 2007. Il a publié plusieurs ouvrages de phonétique et de phonologie.

Elmar Ternes a continué à s'intéresser à la langue bretonne et aux langues celtiques, puisqu'il a publié en 2011 à Brême un ouvrage intitulé Brythonic Celtic – Britannisches Keltisch : from medieval British to modern Breton. Il est également l'auteur, dans le volume 4 de An International Handbook of the Languages of Europe (2016) d'une contribution sur les trois processus de formation des mots en breton, à savoir la composition, la préfixation et la suffixation.

Il a également mené des recherches sur le gaélique d'Écosse, dont il a étudié le dialecte d'Applecross dans le Ross-shire. C'est d'ailleurs pour avoir mis en évidence que le gaélique appartient à un type de langue qu'on appelle pitch-accent language en anglais, qu'il a reçu l'an dernier le titre de docteur honoris causa de l'Université de Glasgow en 2016 (photo).

J'avais annoncé à Elmar que l'île de Groix allait commémorer le centenaire de la mort du poète Yann-Ber Calloc'h sur le front, le 10 avril 1917. Il m'a répondu ceci :

  • "Je n’aurais pas cru que l’on puisse faire une chose pareille. C’est encourageant. Ce que je me demande c’est s’il y a quelqu’un qui sache prononcer le breton de Groix avec le vrai accent". Et il ajoutait : "je suis probablement le dernier". Il va falloir l'inviter à revenir à Groix !

Pour en savoir plus :