Le blog "langue-bretonne.org"

23 octobre 2020

Francis Favereau : enfin la sortie du quatrième et dernier volume de son Anthologie de la littérature bretonne au XXe siècle

Francis Favereau lenngezh-1

Il est bien connu pour ses travaux incontournables et de belle amplitude, puisqu’il est l’auteur d’un dictionnaire de référence de 1 400 pages du breton contemporain et de ses multiples déclinaisons, d’une grammaire du breton qui avait renouvelé un genre qui en avait bien besoin, de multiples essais de linguistique et d’histoire, et même de nouvelles et de quelques romans à tonalité plus ou moins policière. Bref, Favereau est un auteur prolifique s’il en est, dont le breton est, précise-t-il lui-même, "très branché" sur la langue spontanée et populaire.

De mai 68 à l’an 2000

Les trois premiers tomes de son Anthologie de la littérature bretonne au XXe siècle sont parus entre 2002 et 2008. Le quatrième s’est donc fait attendre longtemps, puisqu’il paraît enfin en cette fin d’année 2020, alors que le texte en était prêt pour l’édition depuis une vingtaine d’années. L’éditeur Skol Vreizh a dû faire face à d’autres priorités et sans doute à diverses contraintes, si bien que le tapuscrit "a dormi deux décennies". Et c’est dans son état d’écriture initial qu’il paraît aujourd’hui, si ce n’est l’ajout de quelques précisions factuelles ici ou là : ça se ressent à la lecture, alors que quelques autres mises à jour auraient été bienvenues. 

Le volume 3 traitait des années d’après-guerre, jusqu’en 1968. Le nouvel opus s’intéresse logiquement au dernier tiers du XXe siècle, que l’auteur répartit sur deux parties de longueur inégale. La première étudie l’effet qu’a eu le mouvement de mai 1968 sur l’écriture en breton. Les plus âgés des auteurs étaient alors les poètes et chanteurs Glenmor, Youenn Gwernig et Anjela Duval, les jeunes (à ce moment-là !) s’appelaient Yann-Ber Piriou, Paol Keineg, Erwan Evenou ou Naig Rozmor à sa façon entre deux générations. Dans les années 1970, ils ont mis en mots "la colère bretonne" de la période, témoignant dans leurs écrits et dans leurs chants, assure l’universitaire, "d’un bel esprit revendicatif". 

La prose d’idées en breton et les débats entre intellectuels

La période post-68 ayant été propice aux débats en tout genre, il consacre aussi plusieurs dizaines de pages à la prose d’idées de l’Emsav [mouvement breton], dont il reconnaît qu’elle reste en marge de la littérature, mais on ne peut effectivement pas ignorer ces débats entre intellectuels, car il y a aussi des intellectuels bretonnants. Le spectre que balaie Favereau se veut exhaustif, puisqu’il inclut les thuriféraires pourtant bien peu nombreux "d’un nationalisme linguistique exacerbé", ardents promoteurs d’un purisme celtique inatteignable. Ainsi que Roparz Hemon lui-même, lequel dirige depuis son exil à Dublin un modeste, mais influent mensuel ronéoté et qu’il crédite tout compte fait d’avoir opté pour une "voie moyenne" en matière de normalisation linguistique. Comme tous, loin de là, ne l’ont pas suivi sur ce point, la question, selon l’anthologiste, n’a pas manqué de révéler "un malaise latent".

Il fait état d’à peu près tous les périodiques, généralement de faible diffusion, publiés dans cette décennie 70, mais son coup de cœur va d’évidence à Pobl Vreizh [littéralement, Le peuple de Bretagne], homologue du mensuel Le peuple breton, organe premier et en français du parti politique de gauche qu’est l’UDB (Union démocratique bretonne). Lui-même est très proche des responsables de la parution de Pobl Vreizh, dont la diffusion atteindra quelque temps les 2 000 exemplaires, le plus fort tirage de la presse de langue bretonne et de loin. Et il y collabore à l’occasion.

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Fañch Morvannou : un modèle d’expression en breton

La personnalité qui a le plus marqué Pobl Vreizh de son empreinte est incontestablement, selon lui, celui qui en été le directeur de 1976 à 1982 et qui en a fait pendant ces quelques années un véritable magazine, à savoir Fañch Morvannou. Francis Favereau rapporte les multiples facettes du parcours et des engagements du fervent catholique qu’il a toujours été, de fortes convictions laïques et de gauche néanmoins, et dont le nom reste associé à une nouvelle orthographe du breton qui était censée faire consensus, mais ne le fit pas.

Morvannou a énormément écrit et publié, et pas que dans Pobl Vreizh, et sur de multiples registres. Il s’est aussi beaucoup exprimé lors de réunions publiques et de meetings, jusqu’à "rivaliser" avec Per Denez, souligne Favereau, pour le leadership du mouvement bretonnant militant. Par contre, ce qui paraît une évidence pour tous, ajoute-t-il, c’est "l’excellence" de son breton à l’oral comme à l’écrit : son style reste "un modèle […] avec sa facilité à manier les concepts les plus délicats ou les plus ténus dans un breton vernaculaire".

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Fañch Broudic : "la télé qui parle breton"

J’ai le droit, moi aussi, à ma biobibliographie détaillée dans l’Anthologie. Me voilà du coup estampillé écrivain, Favereau considérant comme tels tous ceux qui ont publié au moins un ouvrage.Mais alors que l’auteur a soumis, dit-il, ses notices et ses analyses "à la plupart des écrivains de l’époque", tant et si bien qu’on peut parler pour eux de biographie autorisée, pour quelques-uns, dont moi-même, ça n’a pas été le cas. J’ai donc découvert ce qu’il écrit à mon sujet à réception de l’ouvrage et c’est mieux ainsi, même s’il reste des imprécisions par-ci par-là. Après avoir fait état de mes années à la Jeunesse étudiante bretonne et à Galv, Francis Favereau relate mon parcours universitaire depuis mon mémoire de maîtrise rédigé en breton sur la revue Brug d’Émile Masson jusqu’à la thèse de sociolinguistique que j’ai soutenue sur la pratique du breton de l’Ancien Régime à nos jours. 

Il estime que les sondages que j’ai pilotés avec TMO-Ouest ont eu "une influence considérable sur la prise de conscience, tant populaire que publique (des élus), sur le danger qui pèse sur la langue bretonne". Il décrit mon implication au sein de la revue Brud Nevez et mon rôle de critique littéraire. Il ne manque pas de faire écho à l’homme de média que j’ai été de par mon activité professionnelle, qui a réussi à imposer un registre de langue journalistique et à "affiner un niveau de langue médiatisée, afin de pouvoir assurer la communication avec un maximum de locuteurs de langue bretonne". Il conclut en observant que la voie que j’ai empruntée a été celle "d’un juste milieu […] entre l’expression populaire spontanée, marquée par une certaine diglossie […] et un niveau de langue standardisée." L’appréciation venant d’un expert, je ne vais pas la contester, d’autant qu’il considère in fine que je suis "resté l’un des quelques paotred ar brezhoneg, grâce à qui 'la télé parle breton'." Si ce n'est que ces lignes ont été écrites il y a une vingtaine d'années et que depuis déjà quelque temps, je ne suis plus en activité. Et la télé parle toujours breton.

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Deux décennies de création culturelle

Il consacre ensuite la deuxième partie de l’Anthologie, sur près de 300 pages, aux deux décennies de création culturelle et de métissage qui lui paraissent caractériser les années 1981-2000. Ces années, écrit-il, marquent un tournant déterminant pour la littérature bretonne tout comme pour la problématique identitaire en Bretagne. Cela tient à une forme d’institutionnalisation inconnue précédemment des questions de langue et de culture et à la montée en puissance des maisons d’édition. De fait, ce sont une bonne cinquantaine d’auteurs que répertorie l’universitaire, sans parler de tous les autres noms cités, ainsi qu’une demi-douzaine de revues qui affichent une étonnante dynamique et les troupes de théâtre qui attirent un nombreux public sur la base d’un répertoire original. 

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Au premier coup d’œil cependant, et si l’on en juge par le nombre de pages qui leur sont consacrées, aucun apparemment ne semble avoir construit une œuvre à la mesure de celle de Roparz Hemon ou de Pierre-Jakez Hélias aux périodes antérieures (voir les volumes 2 et 3 de l’Anthologie). Favereau n’en cite pas moins des écrivains comme Yann Gerven, Fañch Péru, Goulc'han Kervella et Mikael Madeg comme ayant été les plus féconds avant l’an 2000 (et Madeg surtout l’a été), et on peut ajouter qu’ils le sont toujours depuis.

Tout comme une encyclopédie

Il ne se contente pas de rapporter les éléments factuels incontournables, il expose son point de vue et produit aussi des analyses que d’aucuns pourraient discuter, c’est inévitable dans ce qui reste un microcosme comme les autres. On peut aussi y relever des imprécisions. Un exemple parmi d’autres : Francis Favereau s’obstine ainsi à ne toujours parler que de TV Iroise alors que la télévision locale brestoise s’intitule France 3 Iroise. La transcription des références bibliographiques n’est pas toujours exacte et parfois lacunaire. Les accumulations de titres dans le corps du texte auraient gagné à être présentées en annexe ou dans un encadré, pour une meilleure lisibilité. 

Ceci n’enlève rien au fait que cette anthologie a tout d’une encyclopédie : rares sont les écrivains ou même les écrivants de langue bretonne qui n’y sont pas, et encore plus ceux qui, à l’exemple du philosophe Fañch Kerrain (cité à plusieurs reprises cependant), ont refusé d’y figurer. L’un des regrets de Francis Faverau est de n’avoir traité que trop brièvement les écrivains ou chanteurs qui se ne sont déployés qu’au début de ce XXIe siècle. Mais il fallait bien un terminus ad quem, et le XXe siècle s’arrête effectivement en l’an 2000. Le propos initial était bien de traiter de la littérature de langue bretonne de ce siècle de toutes les mutations. Que d’autres prennent désormais le relais, suggère-t-il.

Favereau anthologie 4 brezoneg  Favereau anthologie 4 galleg

Une performance à plus de 4 000 pages

Cette Anthologie de la littérature bretonne au XXe siècle est aussi une performance :

  • ne serait-ce d’abord que parce qu’elle a été rédigée parallèlement en deux langues, ce n’est pas si courant. Et c’est ainsi que le lecteur peut opter pour la version en langue bretonne (solide couverture cartonnée de couleur bleue) ou pour la version française (sous couverture cartonnée de couleur rouge), au choix.  
  • par sa dimension ensuite : les quatre volumes des deux versions cumulées représentent un total impressionnant de 4 020 pages, soit 2010 pages très précisément pour chaque version. À noter que la pagination, à quelques glissements près, est identique et parallèle dans les deux langues ! Cela ne peut que faciliter pour qui le voudrait le va-et-vient d’une version à l’autre.
  • par la collecte minutieuse d’innombrables données, une réelle perspicacité d’analyse, la prise en compte éclairante du contexte (sociétal, économique, voire politique), le sens de la datation et de la formulation.
  • L’illustration est constituée de photos des auteurs et de la reproduction de couvertures de livres ou de périodiques, généralement au format de vignettes. C’est minimaliste, mais presque suffisant.

Un outil indispensable pour quiconque s’intéresse au breton

Bref, l’Anthologie de la littérature bretonne au XXe siècle se révèle un outil remarquable. Selon l’éditeur, les volumes en breton se vendent mieux que ceux en français, ça ne ne se passe pas toujours comme ça ! Il est vrai que le titre de la version française paraît ambivalent, puisque le champ de l’ouvrage ne traite pas à proprement parler de toutes les littératures bretonnes et n’aborde évidemment pas celle de langue française, même si l’auteur en fait état dans le cas d’un écrivain comme Paol Keineg, par exemple. Le titre de la version bretonne est bien plus explicite : Lennegezh ar brezhoneg en XXvetkantved [La littérature de langue bretonne au XXe siècle]. Ceci étant, les textes de la page 4 de couverture précisent bien les choses.

Par ailleurs, ces ouvrages sont davantage des histoires de la littérature que des anthologies. Toutefois, dans les trois premiers tomes, chaque biographie était suivie d’un choix significatif de textes de l’auteur concerné, traduits de surcroît du breton dans les volumes en français. Dans les tomes 4, ce n’est plus le cas, pour des raisons d’économie tout simplement. 

Le choix de l’éditeur a été de les mettre en ligne sur son site internet, ce qui a donné lieu à une étourderie assez cocasse quand on y pense : le lien (liamm, en breton) indiqué renvoie vers le site de la revue et des éditions… Al Liamm ! Le lecteur doit corriger de lui-même en allant sur la page d’accueil du site de l’éditeur, https://www.skolvreizh.com/accueil ou accéder à la page en cliquant directement ici. Comme les extraits sont proposés en pdf, il est possible de les télécharger. 

  • F. Favereau, Lennegezh ar brezhoneg en XXvet kantved. Levrenn 4. Efed Mae 68. Ugent bloavezhiad traou mesket. 1968/2000. Montroulez, Skol Vreizh, 2020, 480 p., skeud.
  • F. Favereau, Anthologie de la littérature bretonne au XXe siècle. Tome IV. Effet mai 68 et décennies de métissage. Morlaix, Skol Vreizh, 2020, 480 p., ill.

Photos de Francis Favereau :

  • en haut : lors du point presse du 15 octobre au siège de Skol Vreizh à Molaix
  • ci-dessus : en dédicace sur le stand des éditions Skol Vreizh le samedi 24 octobre au salon du livre de Carhaix.

Mise à jour : 26 octiobre 2020.


21 septembre 2020

Voir le Finistère du ciel : un patrimoine inaccessible pour la plupart, sauf en images

Finistere-vu-du-ciel

Les journées du patrimoine nous donnent accès à quantité de monuments et à de multiples lieux remarquables. Sauf à vivre au 25e étage d’un immeuble, à monter dans un clocher, au haut d’un phare ou ne serait-ce que sur un simple promontoire, nous ne voyons tout qu’à hauteur d’homme. Un peu plus d’une centaine de photos aériennes, comme celles que Ouest-France vient de réunir dans un hors-série à l’italienne, remettent nos paysages les plus familiers en perspective.

Des vidéos l’auraient fait aussi, mais l’intérêt de la photo est de figer le paysage et de nous donner le temps de l’observer, voire de l’analyser. Celles de Vincent Mouchel sont remarquables. Bien que proposées dans un ouvrage beaucoup plus modeste, elles s’apparentent à celles de Yann-Arthus Bertrand dans "La terre vue du ciel" ou de Philippe Plisson dans "Mer celtique", par exemple. 

Mais alors que le premier photographie aussi les blessures du monde et que le second montre les pays celtiques y compris par temps de tempête, pour ce livre Vincent Mouchel n’a pris de photos que par beau temps. Le ciel est toujours bleu, la mer est de toutes les nuances de bleu, du gris au vert. À croire qu’il ne pleut jamais dans le Finistère.

En version française et bretonne, s'il vous plaît

Les photos du littoral sont les plus nombreuses et certaines sont impressionnantes : le Cap Coz ou la Mer blanche du côté de Fouesnant par exemple, le pont de Térénez, mais aussi Port-Launay qui s’étire dans la verdure, l’archipel de Molène, le trait de côte à Brignogan et Santec, Brest et ses alignements d’immeubles et de rues, tout comme Morlaix ou Quimperlé finalement… Par contre, vu de là-haut, le grand cairn de Barnenez paraît quelque peu écrasé sur son site de Plouézoc'h, de même que le Menez Hom à Plomodiern. On peut forcément pointer des lacunes : n’aurait-il pas été pertinent, en raison de leur notoriété et de leur importance, d’avoir une vue du technopôle Brest-Iroise et du site d’IFREMER ?

Les photos sont légendées par Renée-Laure Euzen et Christian Gouerou, une demi-douzaine de lignes à chaque fois, guère plus. On apprend l’essentiel sur chaque site, parfois des anecdotes. Mais on aurait apprécié un commentaire plus pointu, plus ciblé, plus de précisions, par exemple savoir les noms de quelques-unes des espèces d’oiseaux dont on nous dit qu’ils fréquentent l’étang de Trunvel entre Tréogat et Treguennec, même si on ne les voit pas sur la photo.

La particularité de ces légendes est qu’elles sont bilingues. Ce n'est pas courant chez cet éditeur, mais il a en effet sollicité Aziliz Bourgès pour les traduire (ainsi que l’introduction) en breton : l’initiative mérite d’être soulignée. Ce n’était pas si facile, et elle a fait appel à quelques néologismes pour restituer des syntagmes comme "infrastructures", courant en français, mais pas en breton. Par contre, l’utilisation du terme abstrait "uhelded", bien attesté, pour "hauteur" lui aurait parfois simplifié la vie. La traduction tend à s’écarter de la version originale en français. Mais, globalement, Aziliz s’en sort bien et se lit aisément. Si ce n’est le choix discutable d’une couleur gris pastel pour la version bretonne, mais ça c’est le choix de l’éditeur.

Des photos aériennes comme celles-là sont toujours une découverte et les décideurs et aménageurs en tout genre feraient bien de les examiner avant de prendre quelquefois des décisions irrémédiables. Mais tout un chacun, qu’il soit Finistérien résident ou visiteur de passage, y trouvera son intérêt. Les sites photographiés font partie de notre patrimoine commun. Peu nombreux sont ceux qui ont le privilège de survoler le département dans un aéronef, sauf à prendre l’avion pour aller à Ouessant. Ce petit livre à un prix fort accessible représente une alternative, frustrante sans doute, mais dont il serait dommage de se priver.

  • Le Finistère vu du ciel. Penn-ar-Bed a-denn-askellHors série Ouest-France, avril 2020, 128 p., 8,90 €.

Chez le même éditeur :

  • La Bretagne vue du ciel
  • L’Ille-et-Vilaine vue du ciel
  • Le Morbihan vu du ciel
  • Les îles de l’Ouest vues du ciel.

10 septembre 2020

Le breton en six mois : la genèse d’un film

Stumdi 2017-10-13-17   Stumdi Keranden-5

Mise à jour : 11 septembre 2020.

Ce documentaire de Ronan Hirrien n’avait jamais été rediffusé depuis sa première diffusion en octobre 2005 sur l’antenne de France 3 Ouest. Il le sera samedi prochain 12 septembre à 10 h 45 dans le magazine en langue bretonne Bali Breizh, sur France 3 Bretagne. Ça tombe bien, car les organismes de formation à la langue bretonne tout comme les universités font leur rentrée ces temps-ci.

Le film suit cinq stagiaires de différents profils inscrits à Stumdi, qui vient alors de s’installer au manoir de Keranden à Landerneau (photo de droite ci-dessus), pour apprendre le breton tant à l’oral qu’à l’écrit en six mois.

Dans le texte qui suit, Ronan Hirrien raconte la genèse de ce film : la version française de son récit ci-après a été traduite par mes soins.. La version originale en langue bretonne est accessible ici.

Avertissement : les photos illustrant ce message ne sont pas celles des protagonistes du film. Celle à gauche ci-dessus est ainsi celle du mur d’accueil dans les nouveaux locaux de Stumdi à Landerneau. Les autres photos ci-après seront légendées.

Ronan Hirrien : Mon premier documentaire

Merci pour la confiance que tu as eue en Soazig Daniellou, la productrice du film, et en moi-même ! Ce fut mon premier documentaire de 52'. Le premier est une rude épreuve à surmonter.

Après avoir suivi une formation de deux mois pour apprendre le gallois, au cours de l’été 2001, j’avais pensé à ce documentaire, "le breton en six mois". C’était l’époque de la téléréalité d'apprentissage : la Star Academy sur TF1, le cours Florent sur Canal+… Mon projet n’était pas de suivre de près la manière des adultes apprennent le breton, mais plutôt d’observer comment cet apprentissage pouvait les transformer. Le livre d'Huigues Pentecouteau, "Devenir bretonnant" a beaucoup compté dans ma réflexion sur mon projet de film.

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Photo : Stagiaires pour apprendre le breton en six mois en octobre 2017 dans les nouveaux locaux de Stumdi à Landerneau.

Rédiger le synopsis du film

Le cadre dramatique serait fourni par une formation de six mois. Je suis allé à Stumdi plusieurs fois questionner Brieg ar Menn sur la progression de la formation… J’ai demandé à des stagiaires et à d’anciens stagiaires (Carola, Kristen, Geraint, Clément…) quels étaient leurs aspirations et leur ressenti tout au long de la formation : leurs effort pour bien assimiler, pour bien s’exprimer, leur avis sur l’usage qu’ils feraient du breton, leurs collègues de stage, leur évolution personnelle en fonction de leur progression.

En septembre 2001, je suis allé voir Soazig Daniellou de Kalanna production, car j’avais vu "Brezhoneg leizh o fenn" [Du breton plein la tête] et d’autres documentaires qu’elle avait réalisés. Elle m’a accompagné patiemment pour écrire ce projet de film jusqu’à l’été 2003 : déterminer quels types de stagiaires je souhaitais filmer, dans quelles circonstances, à quelle fréquence, de quelle manière…

Elle m’a conseillé de rédiger le synopsis du film que je voulais tourner comme si j’allais raconter une fiction, avec les cinq stagiaires dont j’avais imaginé le profil d’après les différents parcours que j’avais observés : leurs connaissances préalables en breton, leur pays d’origine, leur origine sociale, leurs motivations principales, leur projet professionnel à l’issue de la formation, leurs échanges en breton…

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Photo : Stagiaires de Stumdi en stage de découverte à l'extérieur, à Lampaul-Plouarzel, en juin 2015.

Vingt jours de tournage répartis sur plusieurs mois

À l’été 2003 je savais ce que je voulais filmer et comment je le ferais. Soazig maîtrisait la recherche de financements. Pour gagner la confiance de stagiaires que je ne connaissais pas encore, j’avais précisé à Soazig que je préférais assurer le tournage avec la même équipe tout au long des six mois et qu’il ne me déplairait pas de me trouver à la caméra.

Du début octobre 2003 à avril 2004, j’ai tourné vingt jours. Dès le début de la formation, j’ai fait le choix de suivre Marie-Josée, Mari, Daniel, Matthieu, Charline et Annie… En dehors des jours de tournage, je me rendais souvent au manoir de Keranden pour mieux faire connaissance avec mes personnages et organiser les journées de tournage à suivre.

Une série en cinq épisodes de 15'

Puis vient le temps du montage. Comme tu le sais, mon projet initial n’était pas un documentaire de 52', mais une série de 5 sujets de 15', qui ont été diffusés dans le magazine en langue bretonne "Red an amzer". Suivre les mêmes personnes tout au long de leur formation en un lieu ou sur une thématique différente par épisode :

  • 1 Retour en formation (au manoir de Keranden)
  • 2 À chacun son chez-soi de breton (à domicile)
  • 3 Leurs acquis (en stage)
  • 4 Le résultat de leur implication (à l’extérieur)
  • 5 À chacun son avenir (un an plus tard).

Il aurait été impossible de trouver les financements pour tourner une telle série, et c’est la raison pour laquelle j’ai réalisé un 52' en plus. Mais concevoir un 52' ne consiste pas à mettre bout à bout cinq épisodes qui ont chacun leur unité, leur dynamique (la longueur des plans…)

Soazig et le monteur Claude Le Gloux m’ont beaucoup aidé à définir le synopsis d’un 52'. C’était la première fois que je me trouvais dans une salle de montage avec une trentaine d’heures de rushes, ça me faisait peur. J’avais beau très bien connaître les contenus par cœur et leur localisation précise, je ne voyais pas comment gérer le temps qu’on me donnait pour le montage d’un documentaire sur cinq semaines.

Claude Le Gloux qui avait déjà une très belle expérience professionnelle a géré ce temps à la perfection : il a su m’aider à lutter contre le récit que j’avais mis par écrit, et contre ce que j’avais filmé pour que le récit se dévoile progressivement du montage sous nos yeux. Il a su m’amener à faire des choix difficiles sur un premier documentaire long et mieux caractériser chaque personnage. Puis le mixage et l’étalonnage…

Toux ceux qui savent raconter des histoires savent tout cela aussi bien et mieux que moi… Mais qui ne se souvient pas de la première fois ?

Ronan Hirrien

Traduction de Fañch Broudic

Ronan Hirrien-2

Photo : Ronan Hirrien, président de Stumdi, lors de l'inauguration des nouveaux locaux à Landerneau, 

en compagnie de la chanteuse Clarisse Lavarant et des élus.

Deux questions à propos de ce documentaire

1 "Le breton en six mois" est-il un film en langue bretonne ?

Il faudrait plutôt le considérer comme un film bilingue, mais pas dans le sens classique de ce dernier terme. Concrètement, les stagiaires sont dans l’impossibilité de s’exprimer en breton à leur arrivée en stage, donc au début du film, puisqu’ils sont précisément venus pour l’apprendre : ils parlent alors le français. On ne les entendra échanger en breton que progressivement, au fur et à mesure de la progression de leur apprentissage. À la fin du film, ils ne parleront que breton, plus ou moins facilement. 

Il va de soi que tout ce qui est énoncé en breton est sous-titré en français : c’est depuis 1997 que les programmes en breton, sur France 3, font l’objet d’un sous-titrage, de même que désormais les journaux "An taol-lagad" plus récemment

2. Que sont-ils devenus ?

Et question subsidiaire : continuent-ils à parler le breton ? Ronan Hirrien est resté en contact avec la plupart des "personnages" de son film. Marie est installée comme agricultrice bio à Saint-Goazec, dans le centre Finistère : elle ne produit du lait et du beurre bio ainsi que désormais de la viande en circuit court : elle continue de parler breton. Marie-Jo fréquente les "kafe brezoneg" de Lannilis et Daniel, déménageur de profession, a l’occasion d’échanger en breton au bagad de Landerneau. Matthieu est actuellement professeur associé de littérature à la Fairleigh Dickinson University, une université privée située à Madison dans le New Jersey aux États-Unis : il a appris de nombreuses autres langues depuis.

Quant à Ronan Hirrien lui-même, il a reçu le prix du meilleur film en 2006 pour son documentaire à l’occasion des Priziou à Saint-Malo à bord du ferry Bretagne. Il est désormais en poste au service des émissions en langue bretonne de France 3 Bretagne, à Rennes. Et vous savez quoi ? Il a été sollicité en 2009 pour devenir le président de l’association Stumdi (photo). Et il l’est toujours !

09 septembre 2020

"Le breton en six mois" : le premier documentaire de Ronan Hirrien rediffusé sur France 3 Bretagne quinze ans après

Stumdi-Keranden-6

Mise à jour : 11 septembre 2020.

C'est en 1986 qu'une nouvelle structure au nom de "Stumdi" apparaît dans le paysage linguistique régional. En 1995, sur une idée originale de Yannig Baron, elle propose à qui le souhaite d'acquérir la maîtrise du breton parlé et écrit en un stage longue durée de six mois. Le premier stage se déroule à Ploemeur. L'initiative séduit : elle va au fil des années attirer de plus en plus de stagiaires. D'abord installé dans la petite commune de Tréglonou, sur l'Aber Benoît, Stumdi s'établit treize ans plus tard, en 2003, à Landerneau, sur le site du manoir de Keranden (photo). Il y a trois ans il déménageait dans de nouveaux locaux plus fonctionnels toujours à Landerneau.

Un phénomène de société

Le centre en vient à proposer des formations dans diverses autres villes de Bretagne et des structures concurrentes comme la Scop finistérienne Roudour, Mervent dans le sud Finistère et l'association Skol an Emsav à Rennes proposent des formations du même type. D'une certaine manière, l'apprentissage du breton en six mois est devenu un phénomène de société. 

Et c'est ce qui a intéressé Ronan Hirrien, un journaliste bretonnant de France 3 Iroise. Au début des années 2000, il propose au responsable des émissions en langue bretonne de France 3  Ouest que j'étais alors une série de cinq documentaires de 13' sur les stagiaires de Stumdi. Parallèlement, il en vient pour diverses raisons à concevoir de développer son sujet sur longue durée. Ce fut son premier documentaire de 52'. Il en a tourné plusieurs autres depuis, notamment celui qu'il a consacré au chanteur Yann-Fañch Kemener quelques mois avant son décès. 

Nouvelle diffusion du film le 12 septembre

La diffusion de ce documentaire sur les stagaires Stumdi avait été programmée le samedi 15 octobre 2005 dans la case ad hoc du samedi après-midi sur France 3 Ouest (comme ça n'est plus le cas aujourd'hui). C'est d'ailleurs la première fois qu'un documentaire en langue bretonne trouvait place dans ce créneau, il y en ait eu quelques autres depuis. Mais le film n'avait jamais fait l'objet d'une rediffusion. 

Quinze ans plus tard, ça va enfin être le cas, puisque "Le breton en six mois," sera rediffusé samedi 12 septembre, à 10 heures 45 dans le magazine "Bali Breizh", sur France 3 Bretagne. 

Ronan Hirrien vient de m'adresser un courriel rédigé en breton dans lequel il expose la génèse de son film. Avec son accord, je le reproduis ci-après intégralement. J'en proposerai une traduction en français dans un message à suivre.

Les photos qui suivent sont des captures d'écran du film.

 Ronan Hirrien : "Le breton en six mois"

Va film 52 vunud kentañ a vo diskouezet ur wech all, un eil gwech, disadorn, d’an 12 a viz Gwengolo, da 10e45 war France 3 Breizh. Skignet e oa bet evit ar wech kentañ d’ar sadorn 15 a viz Here 2005 er "case documentaire" war France 3 Ouest.

Trugarez evit ar fiziañs 'peus bet e Soazig Daniellou, produerez ar film, hag en ennon ! Va zeulfilm 52 vunud kentañ eo bet, ha 52 vunud zo ur pezhiad menez da sevel, ar wech kentañ. 

Goude bezañ bet en ur stummadur kembraeg daou vizvezh, en hañv 2001, em boa soñjet en teulfilm-mañ, « brezhoneg e 6 miz ». Mare an telerealite gant deskarded e oa  : Star Academy war TF1, cours Florent war Canal+… Va soñj ne oa ket heuliañ a-dost penaos e tesk an dud brezhoneg, mes kentoc’h gwelet penaos e c’hellent bezañ cheñchet a feur ma teskent brezhoneg. Levr Hugues Pentecouteau, "Devenir bretonnant", zo bet a bouez din evit en em soñjal war va film.

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Skrivañ danevell ar film

Ur stummadur 6 mizvezh a vije ar framm dramael. Bet on e Stumdi. Meur a wech on bet o c’houlenn digant Brieg ar Menn penaos ez ae ar stummadur war-a-raok… Goulennet ‘meus digant stajidi ha stajidi gozh (Carola, Kristen, Geraint, Clément…) petra ‘oa o c’hoantoù hag o santadoù a-hed ar stummadur : ar boan a lakaont da zeskiñ mat, da gaozeal mat, o soñj war an implij a raint eus o brezhoneg, o c’hamaraded studi, ar feson ma cheñchont a feur ma teskont brezhoneg.

E miz Gwengolo 2001 eo e oan aet da gaout Soazig Daniellou eus Kalanna production rak gwelet em boa « Brezhoneg leizh o fenn » ha teulfilmoù all sevenet ganti. Gant pasianted he deus ambrouget ac’hanon da skrivañ an teulfilm-mañ eus miz Gwengolo 2001 d’an hañv 2003 : choaz peseurt doare stajidi am boa c’hoant da filmañ, e peseurt dalc’hioù, pegen alies, penaos… 

Aliet he deus ac’hanon da skrivañ danevell ar film em boa c’hoant evel pa vije kontet un istor faltazi, gant va femp stajiad ijinet diwar ar seurtoù hentoù disheñvel am boa gwelet : pezh a ouzont dija e brezhoneg a-raok ar stummadur, o bro a orin, o orin sosial, o c’hoant(où) kentañ, ar vicher emaint e soñj ober goude, o darempredoù e brezhoneg…. 

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Un ugent dervezhiad filmañ

En hañv 2003 e ouien petra ha penaos am boa c’hoant da filmañ. Soazig a ouie penaos kaout arc’hant da sevel ar film. Da c’hounid fiziañs stajidi n’anavezen ket c’hoazh em boa lavaret da Soazig e kaven gwelloc’h e vijemp atav ar memes skipailh o filmañ a-hed ar c’hwec’h mizvezh hag ouzhpenn ne zisplijfe ket din dougen ar c’hamera. 

Soazig he deus lakaet ac’hanon d’ober anaoudegezh gant Frédéric Hamelin, ijinour son (Chuuttt), hag a zeskin kalz digantañ : ur blijadur eo bet labourat gantañ peogwir e oa desket war an dud (ar vuhez) hag e vicher. 

Eus penn-kentañ miz Here 2003 da miz Ebrel 2004 em eus filmet un ugent dervezhiad. Azalek penn-kentañ ar stummadur e ran va soñj mont da heul Marie -Josée, Mari, Daniel, Matthieu, Charline hag Annie… Etre an dervezhioù filmañ ez an alies da vaner Keranden da glask anaout gwelloc’h va zudennoù ha da renkañ an dervezhioù filmañ da zont.

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Un heuliad pemp pennad 15’

Goude e teu ar frammañ. Evel ma ouezez, va soñj kentañ ne oa ket un teulfilm 52’ : un heuliad pemp pennad 15’ e oa, hag a zo bet skignet e "Red an Amzer". Mont da heul ar memes tud a-hed ar stummadur-mañ gant ul lec’h (tem) dre bennad : 

  • 1 Distro d’ar skol (er maner), 
  • 2 Peb a gêr vrezhoneg (er gêr), 
  • 3 Micher awalc’h dezho (e staj), 
  • 4 Gwerzh o foan (war-zug an diavaez), 
  • 5 Gant o zammig hent (bloaz war-lerc’h). 
  • Piv n’en deus ket ‘soñj eus e film kentañ ?

Ne vije ket bet ‘voien da gaout arc’hant da sevel un heuliad e mod-mañ nemetken avat, hag abalamour d’an dra-se em eus graet un 52’ ouzhpenn. 52’ avat n’eo ket lakaat penn ouzh penn pemp pennad hag a zo dezho pep a unvanded, pep a lusk (hirder ar skeudennoù…). 

Soazig hag ar frammer Claude Le Gloux o deus sikouret ac’hanon kenañ da frammañ danevell an 52’. Ar wech kentañ a oa din en em gaout er sal frammañ gant un tregont eurvezh a rushoù, aon a roe din. Kaer em boa gouzout mat-kenañ, dindan eñvor, petra ‘oa en enno ha pelec’h resis, ne welen ket penaos merañ an amzer roet din da frammañ an teulfilm, pemp sizhunvezh. 

Claude Le Gloux hag en doa dija kement a skiant war ar vicher en deus meret an amzer-mañ eus ar c’hentañ : gouezet en deus sikour ac’hanon da stourm ouzh an istor am boa skrivet, hag ouzh ar pezh am boa filmet evit ma teuje an istor eus an danvez frammet a-nebeudoù dirak hon daoulagad. Gouezet en deus kas ac’hanon da gemer divizoù kriz evit un teulfilm hir kentañ kement ha gwelet sklaeroc’h perzhioù disheñvel pep tudenn. Ha goude, ar sonveskañ hag ar c’heita… 

Tout an dud a oar kontañ istorioù a oar kement-mañ koulz ha me, pe gwelloc’h evidon… Met piv n’en deus ket ‘soñj eus ar wech kentañ ?

Ronan Hirrien

06 septembre 2020

Les outils de la passion : hommage au peintre navigateur Yvon Le Corre

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Suite à son décès, France 3 Bretagne bouleverse ses programmes et lui rend hommage en diffusant le documentaire d’Alain Gallet, Les outils de la passion qui avait obtenu en 2000 le 1er prix régional à la création artistique - Région Bretagne.

Yvon Le Corre, ce fut une vie de navigation sur de vieux gréements. Des centaines de croquis, dessins, aquarelles et des carnets de voyage. Yvon Le Corre était un personnage à la Moitessier, épris de liberté, de mer et d’aventures humaines. Et pour tous les passionnés de vieux gréements, un vrai mythe vivant. 

Le film d'Alain Gallet nous plonge dans l’intimité de ce personnage attachant. On embarque à bord de "Divalo", pour ce qui est peut-être le dernier voyage. Yvon Le Corre se confiait, évoquait ses voyages passés, son cheminement intérieur. Parole forte, sensible, tout empreinte d’humanisme, immergée dans la magie des lieux — l’estran des îles d’Er dans les Côtes-d’Armor, en Bretagne — et la puissance véritablement poétique d’un bateau tout à fait hors du commun…

Un bateau nommé Divalo

Et vous savez ce que veut dire Divalo, le nom du bateau d’Yvon Le Corre ? En breton du Trégor, c’est le foutu ou le fichu bateau, bon à pas grand-chose, mais qu’on aime bien quand même. J’ignore si Yvon Le Corre savait le breton. Mais pour donner un tel nom à son bateau, il devait à tout le moins en avoir une bonne connaissance intuitive et un joli sens de la dérision.

La diffusion sera bien tardive : lundi 7 septembre à 23 h 55, sur France 3 Bretagne. C’est qu’il n’y a apparemment pas d’autre espace pour le faire sur la télévision régionale du service public.

Le Divalo, une provocation amusée et frontale

Mise à jour le 7 septembre

Alain Gallet, le réalisateur du film "Les outils de la passion" qui sera diffusé ce soir juste avant minuit, me fournit ce lundi les précisions utiles suivantes sur le "Divalo", le bateau d'Yvon Le Corre, et sur la relation du navigateur au breton. Merci à lui.

  • Tu as la bonne analyse quant au nom qu'Yvon avait donné à son bateau. Je ne pense pas qu'il parlait breton, mais il connaissait beaucoup de mots, d'expression bretonnes "du coin" Je l'avais questionné à ce sujet, car le nom du bateau ne pouvait être écrit en lettres si énormes, sans l'être intentionnellement.
  • Et de fait, avec le sens de la provocation qui le caractérisait, il m'avait donné le sens que tu soulignes et celui plus courant de "celui qui va lentement" qui convenait au chantre de "la voile pauvre" qu'il était. Ce double sens était à la fois une provocation amusée et frontale, et plus profondément une profession de foi. Et pour moi, ce bateau était vraiment un "objet poétique" posé sur l'eau, fond et forme...

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Piba : du théâtre non conventionnel et plurilingue

Teatr Piba Spluj - 1   Teatr Piba Spluj - 2

Assister à une représentation de "Spluj" en version bilingue breton-joual et en plein air est, je dois dire, une expérience déconcertante. Teatr Piba la proposait pour la seconde fois cet été dans le cadre de la programmation estivale post-covid de la ville de Brest. Cela se passait par une belle journée ensoleillée dans le paisible jardin Victor Segalen au-dessus du port de commerce de Brest. En attendant d’entrer sur le site, les spectateurs pouvaient déjà assister à l’arrivée d’un cargo dans le port, comme si les deux événements étaient coordonnés. Ça créait une ambiance.

L'antithèse de la chorégraphie

"Spluj", en breton, est un substantif qui veut dire "plongée". C’est aussi l’impératif du verbe "spluja", qui devient alors une invitation ou une incitation à plonger. En l’occurrence, la plongée à laquelle nous invitait Teatr Piba s’apparente à une immersion. Mais si l’on est au théâtre, s’agit-il vraiment d’une représentation ? Il n’y a aucune scène, on ne voit pas les comédiens. On ne pourra surtout pas les voir se mouvoir. C’est l’antithèse du spectacle chorégraphique.

Le spectateur est invité à prendre place sur un transat près du buste immobile et forcément muet de Victor Segalen. Déjà muni de son masque anti-covid, il se voit proposer d’en mettre un autre, un masque de sommeil, si ce n’est qu’il n’est pas là pour faire la sieste. Car on lui fournit aussi un casque d’écoute. Ainsi préservé de la pandémie, de la lumière du jour, des bruits assourdis de la ville et du port, le spectacle d’une petite demi-heure peut commencer.

Teatr Piba Spluj - 3  Teatr Piba Spluj - 4

L’immersion est totale, si ce n’est qu’on n’y voit rien. Les sons ont été captés en pleine mer lors d’une expédtion scientifique à bord du navire océanographique "Pourquoi pas ?", mais aussi au fond de l’océan. Sur cette bande sonore, deux comédiens alternent en direct depuis leur cabine, l’un en breton, l’autre en joual (mais il y a d’autres variantes possibles) et tiennent leur rôle comme tout acteur. Ce n’est pas un dialogue, plutôt un récit, une histoire documentée et racontée un peu comme à la radio.

Et ça s’écoute fort bien. Le texte original est de David Wahl, connu pour son écriture scénique et par ailleurs artiste associé à Océanopolis à Brest. Il a été transposé en breton par Tangi Daniel et fonctionne bien, si ce n’est peut-être un peu moins sur la fin. Pour ce qui est du joual que j’ai entendu, il m’a semblé que c’était plutôt du français québécois usuel. La création sonore est signée Gwenole Peaudecerf : c’est une performance d’une certaine manière, car il a fallu extraire 25 minutes de sons significatifs d’une captation d’une centaine d’heures au total ! Mais dans cette restitution, aucune voix humaine, me semble-t-il : c’est sans doute un peu dommage, car les voix portent différemment en mer. On m’a précisé lors du débat en fin de représentation que sur le "Pourquoi pas ?" deux ou trois marins et un chercheur d’Ifremer savaient le breton.

"Spluj" est le fruit d’une collaboration artistique et scientifique entre Teatr Piba et Ifremer. Présenté comme "laboratoire", c’est un avant-goût de "An donvor" [haute mer], pièce de théâtre sonore de plus d’une heure, dont la création a eu lieu à la Maison du théâtre de Brest en janvier 2020. Deux nouvelles représentations sont annoncées pour janvier 2021, à Quimperlé et Pleubian (sous réserve de mesures liées au coronavirus). Sur le site de la troupe, "An donvor" est présenté comme "une aventure théâtrale radiophonique et sensorielle singulière". Le tout témoigne assurément d’un projet original qui a mobilisé sur une longue période la troupe dont Thomas Cloarec (au centre, sur la photo de gauche ci-dessus) est le directeur artistique, avec le concours d’une liste impressionnante de coproducteurs et de partenaires.