Le blog "langue-bretonne.org"

18 mai 2018

Écrire le pays natal versus La littérature monde ?

Couverture Pays natal

C’est un choix symbolique et qui n'est pas du tout couleur locale qu’ont effectué les chercheurs brestois du Centre de recherche bretonne et celtique pour illustrer le programme de leur colloque sur "Écrire le pays natal" : ils ont opté pour un tableau ocre et ensoleillé, l’un des quelque quatre-vingts que Paul Cézanne a peints de la montagne Sainte-Victoire dans le pays d’Aix. Pas n'importe lequel non plus, puisque c'est celui qui est accroché dans le bureau ovale de la Maison-Blanche, à Washington.

Hasard du calendrier : le colloque se tenait hier et aujourd'hui à la faculté Victor Ségalen – tout un symbole aussi - à l'UBO au moment où s'ouvre à Saint-Malo la 29eédition du festival "Étonnants voyageurs" sous l'égide de l'incontournable Michel Le Bris, constant promoteur d'une "littérature-monde" de langue française : il faut lire l'interview qu'il donne à ce sujet dans le numéro 3566 de Télérama qui vient de paraître. Une littérature-monde ? Surtout pas celle, précise-t-il, "du moi replié sur lui-même", plutôt celle qui "désigne des textes en tension entre l'écrivain et le monde, dont il s'agit de rendre les rythmes, les sons, les paroles nouvelles." 

Les deux manifestations n'ont ni la même ampleur ni la même audience, c'est évident. Faudrait-il par ailleurs opposer la littérature du pays natal et sa quiétude supposée à celle qui veut embrasser le monde et ses tourments ? L'une et l'autre démarche ont peut-être comme point commun d'interroger les rapports du centre à la périphérie en littérature, et vice-versa. Mais aussi, ce qui ne paraît toujours aller de soi quand on se situe dans le champ littéraire du proche, de scruter l'ailleurs et l'universel. 

Calvez Ronan-1  Dupouy Jean-Pierre-1  Thomas Mannaig-1

De gauche à droite : Ronan Calvez, Jean-Pierre Dupouy, Mannaig Thomas.

En ouvrant le colloque de Brest, Ronan Calvez, le directeur du CRBC, a directement affronté ce questionnement. Le pays natal, a-t-il expliqué en faisant référence au "Cahier d'un retour au pays natal" du martiniquais Aimé Césaire (1939), est ce qu'on est et ce qu'on n'est plus (pour des raisons qui ne sont pas naturelles, mais sociales), il parle souvent une langue différente de celle du pays où l'on vit, il témoigne d'une culture autre que celle du pays dans lequel on est au moment de l'écriture. "Le pays natal est un miroir".

L'initiative du colloque revient à deux enseignants-chercheurs de l'UBO : Jean-Pierre Dupouy, fils de l'écrivain breton Auguste Dupouy, et Mannaig Thomas, qui a consacré sa thèse au Cheval d'orgueil de Pierre-Jakez Hélias.

J.-P. Dupouy a souligné qu'il reste beaucoup à étudier sur la tension entre Paris capitale et le pays des origines. En matière de littérature régionale, voire régionaliste, il aspire à une nouvelle approche du rapport entre mémoire et pays de l'enfance d'une part et l'écriture d'autre part. Le choix par l'écrivain d'un lieu géographique précis est-il perçu comme subalterne ou peut-il devenir valorisant ?

Dans son exposé introductif, Mannaig Thomas a produit pour sa part une forme d'inventaire des problématiques du proche et du local en littérature. Prolongeant les travaux d'Anne-Marie Thiesse et de Michèle Gorenc, elle fait état d'une thématique réinventée dans les années 1970 du fait de l'avènement d'une république un peu plus décentralisatrice et d'une cure de jouvence écologiste, dont témoigne les succès de librairie de Pierre-Jakez Hélias, d'Henri Vincenot ou même d'Hervé Bazin (avec la réédition de La terre qui meurt),  voire celui (de nature différente) d'Anjela Duval, la bretonnante. Quand le commerce éditorial en vient à s'emparer du champ de mondes en disparition… Pour autant, des auteurs comme Ramuz et Giono ont tenu à se détacher de toute étiquette régionale. Ce qui induit d'autres interrogations :

  • L'appartenance affichée à un lieu ne démonétise-t-elle pas toute tentative d'être reconnu comme un écrivain d'avant-garde ?
  • Est-il possible d'accorder la primeur aux valeurs d'authenticité au détriment de l'universalité qui permet à un auteur d'être reconnu pour ses audaces stylistiques ?

Pour d'autant mieux ausculter l'écriture du pays natal, les organisateurs avaient prévu d'élargir leur propos à la littérature du proche dans l'espace francophone européen de 1880 à 1980. Il aurait sans doute été intéressant de la confronter également à celle d'autres continents, ne serait-ce que celle du Québec ou des territoires d'outre-mer, de Haïti… Que penser par ailleurs d'auteurs reconnus qui, au soir de leur vie ou même avant, entreprennent de revenir en un ou plusieurs livres sur les lieux de leur enfance ? Mais tout ça représenterait d'autres chantiers…

Une vingtaine de communications devait être présentée au cours de ces deux journées. Il est prévu que des actes seront publiés d'ici quelque temps.


04 mai 2018

À Lanvollon : quand il était de parler breton à l’école

Le Chevillier Daniel UTL Lanvollon-1   UTL Lanvollon-3

Les communes de Lanvollon et Plouha disposent d’un bel outil culturel au moulin de Blanchardeau, lequel n’est pas situé en centre-ville comme c’est généralement le cas, mais à quelques centaines de mètres au fond d’une vallée. Ce bâtiment, antérieur à la Révolution, est également le siège de la communauté de communes et de ses services. Il est facile de se garer. C’est dans l’auditorium du moulin que l’UTL (Université du temps libre) accueille les conférences qu’elle organise deux fois par mois (hors vacances scolaires), soit pas moins de 18 conférences sur l’année.

Le président Daniel Le Chevillier m’avait invité à y intervenir, le 23 avril dernier, sur une question qui intéresse beaucoup les adhérents des UTL, puisque nombre d’entre eux ont bien connu cette période : l’interdiction de parler le breton à l’école. Quelque 130 personnes s’étaient déplacées, et il a fallu ajouter des chaises en haut de l’auditorium. 

Quand je leur ai demandé qui parlait breton dans l’assistance, une trentaine a levé la main, dont le trésorier de l’UTL Arsène Savidan, qui, ayant fait une grande partie de sa carrière hors de Bretagne, maîtrise toujours bien le breton. Une dizaine se souvenait d’avoir été punie pour ce motif. Au cours de la discussion, j’ai noté aussi une réelle sensibilité à la question de la limite linguistique : il est vrai que le pays gallo n’est pas bien éloigné de Lanvollon.

Ma conférence se proposait de faire le point sur une histoire mal connue et qui a suscité pas mal de débats et de polémiques : l'interdit de la langue première (autrement dit, la langue maternelle) à l'école. Mais c'est la cour de récréation plus que la classe qui apparaît comme le lieu stratégique où les élèves devaient se surveiller eux-mêmes et repérer celui qui parlait le breton pour lui remettre le symbole ou la vache. Ces pratiques sont attestées en Basse-Bretagne depuis les années 1830 jusque vers 1960, soit pendant près d’un siècle et demi.

Prochaine intervention sur le même sujet : à l’UTL de Quimper, le 7 juin prochain, au Cinéville.

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16 avril 2018

Bagadou : une interview qui devrait faire du bruit

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Le Printemps des sonneurs va se dérouler samedi après-midi à Brest et raviver parmi les Brestois le souvenir du Festival des cornemuses et du championnat des bagadou qui y ont été organisés chaque année entre 1953 et 1970. Ce printemps des sonneurs avait été lancé en 1997 pour marquer le cinquantenaire de l'un des bagadou de la ville, la Kevrenn Brest Sant Mark, créé pour venir en aide aux sinistrés à la suite de l'explosion du cargo Ocean Liberty dans la rade. Treize bagad sont annoncés au programme 2018, en différents endroits de la ville, avant un défilé sur le cours Dajot, puis le triomphe des sonneurs place Wilson. 

Les bagadou, c'est donc toute une histoire, sur laquelle revient Sébastien Carney, maître de conférences en histoire contemporaine à l'UBO, dans le grand entretien que propose Le Télégramme tous les lundis en page de Brest. Répondant ce lundi aux questions de Steven Le Roy, l'historien précise tout d'abord que la musique bretonne traditionnelle n'était interprétée jusqu'au milieu du XXe siècle que par des sonneurs de bombarde et biniou, lesquels ont également intégré tour à tour l'accordéon, le saxo et la clarinette à leur répertoire.      

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Quand Polig Monjarret bouleversait la donne

L'homme qui va "bouleverser la donne" en ce domaine, c'est Polig Monjarret : "c'est sous son impulsion que ce mouvement [des bagadou] se développe et qu'une musique aujourd'hui considérée comme traditionnelle se crée". Le problème, selon Sébastien Carney, c'est "qu'il y a un fantôme dans les placards de la BAS et qu'il n'a jamais été délogé". Polig Monjarret, constamment présenté comme ayant été avec Dorig Le Voyer le fondateur de la BAS (Bodadeg ar Sonerion, l'assemblée des sonneurs) est en effet perçu par les uns comme "un musicien apolitique pris dans le mouvement national breton" et par d'autres comme "un nazi zélé".

Le chercheur, connu par ailleurs pour sa thèse intitulée "Breiz Atao !" (Presses universitaires de Rennes, 2015), s'appuie sur divers documents et des photos qu'il a pu consulter et qui lui permettent de reconstituer l'itinéraire du jeune Polig Monjarret avant la guerre, son adhésion au nationalisme breton de l'époque et sa participation aux Bagadou Stourm (groupes de combat liés au PNB, le Parti national breton). Comme la Résistance le recherche, il part pour l'Allemagne. À son retour, il est acquitté lors de son procès en 1945. 

La création de BAS est intervenue en deux temps. Le premier en 1943 en lien avec l'Institut celtique, avec l'idée de "regrouper l'élite bretonne de demain dans une Europe nouvelle". Le second, à partir de 1946 sur la base d'un rapprochement avec la gauche et les milieux issus de la Résistance. Ce qui fait dire à Sébastien Carney que le succès de la BAS (devenue "Sonerien", les sonneurs) et l'espace qu'elle occupe désormais dans le paysage musical et culturel, "c'est avant tout un immense mouvement de jeunesse de l'après-guerre sur une idée trouble de l'avant-guerre qui a permis aux bagadou d'émerger".

Ce qu'il reste à comprendre, ce sont les divergences de perception entre l'historien et les responsables de "Sonerion". Car ces derniers, toujours aujourd'hui, ne font réellement démarrer l'histoire de l'ex-BAS qu'au moment du dépôt de ses statuts en 1946. C'était flagrant il y a deux ans, lors des animations (dont une exposition itinérante) qui ont marqué le 70e anniversaire "officiel" de la structure pendant tout l'été 2016. Serait-ce le fantôme auquel fait allusion Sébastien Carney ? Mais comment occulter plus longtemps des archives parfaitement attestées ? Trois-quarts de siècle plus tard, pourquoi donc est-il toujours aussi difficile aux Sonerion d'affronter leur passé et de solder leurs années d'origine ?

Pour lire l'interview de Sébastien Carney dans Le Télégramme : cliquer ici

Lire également sur ce blog : le compe-rendu d'une étude de François Gasnault

Pour en savoir plus, lire l'article de Sébastien Carney dans l'ouvrage publié l'an dernier sur les contacts entre la Bretagne et l'Écosse :

  • « L'Écosse régénératrice ou la création des ''cliques nationales'' bretonnes », dans Camille Manfredy et Michel Byrne (dir.), Bretagne-Ecosse : contacts, transferts et dissonances. Brittany-Scotland : Contacts, Transfers ans Dissonances, Brest, CRBC, 2017, p. 167-183.

 

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03 avril 2018

Ambiance Monts d'Arrée

Les monts d'Arrée étaient tout en blanc ce jour-là, et ça a beaucoup surpris les téléspectateurs  du 12-13 de France 3 lors de la diffusion de ce reportage vendredi dernier, soit le 30 mars. Parce que tout le monde, par ici, avait oublié qu'il avait un peu neigé une quinzaine de jours auparavant. Mais voir ces enfants danser dans la neige près de la chapelle du mont Saint-Michel de Brasparts laissait entrevoir une atmosphère de légendes que leur confirmait la conteuse Awen Plougoulm en leur racontant l'histoire des korrigans dont les larmes avaient empli le lac de Brennilis.

Et c'est ainsi que se transmet désormais la mémoire des légendes dans l'imaginaire collectif des  jeunes générations. Mais les enfants d'aujourd'hui ne seraint-ils pas plus perspicaces qu'on ne le croit ? J'ai beaucoup aimé le bon sens de l'un des gamins, qui ne croyait qu'à moitié à ces histoires de korrigans : "je n'en ai jamais vu, dit-il, et je ne sais pas s'ils existent".

Jones Gaelle-1  Jones Geraint-2

Des boulangers échangeant en breton avec leur clientèle

Cette fenêtre du journal national de France 3 se prolongeait dans les landes en compagnie du naturaliste François de Beaulieu, avant de faire une halte à Saint-Cadou, sur la commune de Sizun. La journaliste Cécile Laronce m'avait sollicité pour l'accompagner à la rencontre de bretonnants. Nous nous sommes arrêtés au Ty-forn nevez [La nouvelle boulangerie], chez Gaëlle et Geraint Jones, qui s'y sont installé il y a une quinzaine d'années.

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Ils y fabriquent toutes sortes de pains bio, de brioches et de kouign-amann de bonne facture qu'ils vendent dans leur boutique ou sur les marchés des alentours. Leur journée commence à 5 heures du matin et ne finit pas tôt. Pour eux, le breton est une langue du quotidien puisque la moitié de leur clientèle le parle : ils ont donc choisi de présenter les étiquettes et les prix dans les deux langues.

Le reportage de Cécile Laronce et la belle image de Pauline Juvigny restituent l'ambiance des monts d'Arrée et les ont rendus bien sympathiques. Sont-ils vraiment un sanctuaire de la culture bretonne ? Ce n'est pas le seul, mais ce n'est pas faux,  et il aurait fallu en montrer d'autres facettes : on est quand même là dans le pays d'origine du fest-noz, et quantité d'artistes et de chanteurs s'investissent dans des pratiques culturelles vivantes. Mais je sais bien qu'on ne peut jamais tout dire en quelques minutes. Ce que le téléspectateur en aura retenu, je pense, ce sont les paysages saisissants des Monts d'Arrée et que ceux qui y vivent sont des gens de caractère.

Mai 68 sur Brezhoweb

Ce soir, changement de chaîne et de programme : Brezhoweb, la seule chaîne intégralement en langue bretonne, diffuse à partir de 20h30 une émission spéciale sur mai 68 à Brest et en Bretagne sous forme d'un talk-show de deux heures, présenté comme il se doit par Lionel Buannic, avec la participation de nombreux acteurs de ces événements. Émission en direct depuis la librairie Dialogues.

19 mars 2018

Comment peut-on être urticant ?

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Je reviens d'un voyage à l'étranger en famille. À mon retour, en faisant ma revue de presse, j'ai eu la surprise de découvrir sur 7seizh.info – vous savez, le site qui affiche sa bretonnité en présentant l'info de Clisson à Ouessant – un billet sur l'initiative que j'ai prise de mettre ma thèse en ligne et en accès libre sur internet (voir message précédent). Ce post signé de la rédaction la présente comme "une bonne idée" et comme une invitation à "lire et à relire les écrits de Fañch Broudig". Sympa.

L'auteur du post, qui a manifestement lu l'ouvrage paru aux PUR en 1995 sous le titre "La pratique du breton de l’Ancien Régime à nos jours", souligne que la mise en page se révèle "plus attrayante et plus aérée" que celle de la version papier. C'est effectivement la démarche que je tente.

Un monument de connaissances

Il estime par ailleurs que le contenu s'adresse "plutôt aux érudits et autres chercheurs" tout en ajoutant que "pour les autres comme nous, se plonger dans un tel monument de connaissances peut demander un peu d'effort" au risque – est-il écrit - de la mécompréhension. En se rangeant dans la nombreuse cohorte des "autres comme nous", il n'intègre certes pas les milieux de la recherche, mais s'il a lu la thèse dans sa version papier, c'est qu'elle n'est pas illisible et que bien d'autres doivent pouvoir le faire. L'intérêt d'une publication en ligne est aussi que chacun peut aisément orienter sa lecture en fonction de ses centres d'intérêt.

L'article de 7seizh.info fait également état d'une thèse "qui interroge" et des constats qui peuvent représenter "une source de réflexions" de même qu'"un sujet intéressant de discussion". Mais c'est, me semble-t-il, le propre d'une thèse, sinon à quoi bon passer des années à mener une recherche de longue haleine, à la rédiger, à la soutenir enfin, surtout s’il s'agit d'une question de société comme le devenir de la langue bretonne.

7seizh.info considère à cet égard que les constats que je produis et les analyses que je mets en avant dans la thèse ont un côté "un peu urticant". S'il est un adjectif auquel je ne m'attendais pas à propos de mes recherches, c'est bien celui-là. Il me plaît bien finalement. Je n'ai pourtant pas cherché à être urticant ! Si j'en suis venu à remettre en cause des assertions pas toujours bien étayées ou quelque dogme trop bien établi, ce n'est que par incidence, après avoir accumulé suffisamment de matériau pour ça.

La pénurie de chiffres

Il faut se remettre dans le contexte des années 1980. Les premiers travaux et les premières enquêtes de terrain décrivant la situation du breton paraissent à ce moment ou même un peu avant : ceux du sociologue Fañch Elegoet, de la Québécoise Madeleine Levesque ou de l'Allemande Mariane Renate Berger. Ils traitent de l'état des pratiques à ce moment-là, mais sans se référer aux époques antérieures. Un universitaire de renom assurait alors qu'on en était réduit sur ce sujet "à des conjectures, des évaluations qui, bien souvent, sont la projection, parfois non consciente, sur la réalité du choix culturel du descripteur." Il ne pensait pas si bien dire… Les pionniers de la sociolinguistique en France, tels que J.-B. Marcellesi, déploraient "la pénurie de chiffres" à laquelle ils étaient confrontés.  

On manquait donc pour le passé comme pour le présent de données fiables sur la pratique du breton. En entreprenant d'étudier l'évolution de cette pratique sur la longue durée, soit sur une période de deux siècles, je ne m'attendais pas à mener une recherche de si grande ampleur. Je conçois que l'ensemble des faits, des data, voire les analyses, que je produis dans cette thèse ne concordent pas avec diverses idées reçues (toujours persistantes, apparemment) en matière de langue bretonne. Elles ne concordent pas non plus forcément, et je le reconnais, avec celles que j'avais en tête en entamant ma recherche.

Idées reçues, idées revues

Mais, comme l'expose Le Monde des idées ce week-end à propos du cinquantenaire de mai 68, les idées reçues ont vocation à devenir des idées revues. Il a fallu des années après la publication de ma thèse pour que soient globalement pris en compte les éléments quantitatifs que j'avançais concernant cette évolution de la pratique sociale de la langue. Mais les étapes tout comme les modalités de cette transformation restent largement méconnues – à l'exception de celle concernant l'arrêt de la transmission intergénérationnelle de la langue aux lendemains de la dernière guerre.  

C'est aussi la raison pour laquelle j'ai entrepris de mettre ma thèse en ligne sur un nouveau site dédié : www.la-pratique-du-breton.org. Ce qui me surprend, c'est qu'elle puisse toujours, vingt-cinq ans après, être considérée comme urticante. En même temps, aucune recherche n'est indépassable, cela va de soi. D'ailleurs, à peine publiée, elle avait été contestée sur le plan épistémologique par exemple. Je regrette que des projets de recherche annoncés quelques années plus tard dans une nouvelle approche n'aient pas abouti. Mais je me félicite qu'en me situant au carrefour de la sociolinguistique et de l'histoire les éléments que j'ai pu mettre en évidence concernant le changement de langue ou la substitution en Basse-Bretagne soient généralement considérés comme des acquis. C'est tout.

22 février 2018

Un nouveau site internet sur la pratique sociale du breton

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Depuis quelque temps me parvenaient régulièrement des demandes pour savoir s’il restait quelque part des exemplaires de ma thèse. Eh bien, non, il n’en reste plus. Car, mine de rien, la soutenance est intervenue, il va y avoir 25 ans cette année. Et l’ouvrage qu’en ont publié les Presses universitaires de Rennes en 1995 est épuisé. Bref, on ne trouve plus d'exemplaires de "La pratique du breton de l’Ancien Régime à nos jours", si ce n'est en bibliothèque, ce qui n'est pas forcément commode pour tout le monde.

Ce sont les candidats à la nouvelle agrégation "langues de France" qui ont le plus cherché à se la procurer ces derniers mois. La question de civilisation à leur programme porte sur la Révolution et les langues de France. Il se trouve que j'ai plusieurs chapitres dans ma thèse sur cette question, dont un curieusement resté inédit. Je les ai d'abord mis à la disposition des préparationnaires via leurs enseignants.

Comme il n'était pas aisé d'envisager dans l'instant une nouvelle édition papier ni même numérique, j’ai ensuite pensé que le mieux était de mettre la thèse en ligne et en accès libre sur internet. J'ai donc créé un nouveau site spécialement à cet effet à l'adresse www.la-pratique-du-breton.org La thèse deviendra ainsi aisément accessible à tous ceux qui s'intéressent à la langue bretonne – dont tout un chacun sait combien elle est un sujet sensible en Bretagne :

  • les enseignants et les chercheurs en sociolinguistique, en histoire ou en d'autres disciplines encore, où qu'ils soient. Car il y en a également à l'étranger qui travaillent sur l'histoire de Bretagne ou sur la pratique sociale du breton
  • les étudiants
  • et bien d'autres : elle pourrait intéresser, par exemple, ceux qui travaillent sur l’histoire de leur commune ou de leur pays, qui ne pensent pas toujours à intégrer des données sur la pratique du breton sur leur territoire ou qui ne savent pas où les trouver.

Un moteur de recherche intégré aux menus de chaque page du site facilitera la recherche des visiteurs, sur les noms de personnes, les noms de lieux ou sur tout autre terme.

La mise en page se veut attrayante et aérée. Les tableaux et d'autres documents seront accessibles en pdf via un bouton. Les pages, y compris et surtout lorsqu'il s'agit de textes plus ou moins longs, sont conçues par ailleurs pour une lecture agréable et aisée au moyen d'intertitres et d'un fléchage. Une douzaine de pages sont d'ores et déjà en ligne. Mais l'ensemble de la thèse représentant plusieurs dizaines de chapitres, ce sont autant de pages à créer et à transférer sur internet. C’est ce qui va se faire progressivement à compter de ce mois de février 2018.

Je rappelle que la thèse a été rédigée dans une démarche de sociolinguistique historique et qu'elle analyse en détail le principal changement culturel en cours en Basse-Bretagne depuis plus de deux siècles. Elle intéressera tous ceux qui veulent comprendre comment et pourquoi est intervenue l’évolution de la pratique sociale du breton et qui s'interrogent sur le devenir de la langue. Une précision toutefois : les textes, bien qu'ayant été rédigés autour des années 1990, sont toujours pertinents, mais ils ne prennent  pas en compte les nouveaux acquis de la recherche intervenus entre-temps en sociolinguistique comme en histoire. Des mises à jour pourront cependant être proposées ponctuellement.

Je signale enfin que le site est responsive : on peut donc choisir de le visiter sur ordinateur, sur tablette ou sur téléphone.