Le blog "langue-bretonne.org"

12 avril 2021

Langues régionales : l’interview très politique de Paul Molac après le vote de la loi

Molac Paul-1

Je l’ai déjà écrit : l’adoption de la loi Molac à une très large majorité à l’Assemblée nationale le 9 avril fera date. Elle ne prétendait pourtant pas à définir le périmètre d’un statut de principe pour les langues de France, ce sur quoi ont peut-être plus ou moins toujours buté les propositions de loi antérieures. Non, elle ne visait qu’à régler des problèmes pratiques, pas forcément conjoncturels, des complications relativement mineures quand on y pense. Mais elles représentent des enjeux importants pour ceux qui subissent de ce fait des désagréments récurrents qu’il paraissait impossible de surmonter et que personne ne voulait ou ne savait vraiment comment les résoudre. Il y avait toujours une objection.

La proposition de loi Molac et de ses dix-huit cosignataires avait tout l’air d’une bien modeste entreprise. La preuve : en première lecture, à l’Assemblée nationale il y a un an, seules quelques dizaines de députés s’étaient déplacés, pas tous unanimes, loin de là, pour valider les mesures que prévoyait la proposition de loi. Tant et si bien que plusieurs articles avaient été rejetés. Il faut dire que Jean-Michel Blanquer y avait mis du sien. C’est bien à son instigation que les mesures concernant l’enseignement avaient été notamment écartées.

Les niets à répétition de Jean-Michel Blanquer

C’est là que le tout-puissant ministre de l’Éducation nationale s’est lourdement trompé. Car ses niets à répétition ont été ressentis comme une injustice. Les sénateurs déjà, alertés par les associations de défense des langues de France, lui ont infligé un premier camouflet, en réintroduisant dans la proposition de loi les articles dont il ne voulait pas entendre parler.

C’est à ce moment-là que les parents d’élèves, les enseignants, les militants en tout genre, tout le monde associatif gravitant autour de la question des langues régionales ont compris qu’il y avait un coup à jouer, y compris les défenseurs de langues dont on ne parle presque jamais d’habitude. Il y a eu un déclic. Et ce coup-là, Blanquer ne l’a pas vu venir. Il a campé sur ses positions, alors que plus de trois cents députés siégeaient au Palais-Bourbon. En première lecture, les députés de la majorité lui donnaient presque toujours raison. En seconde lecture, c’est l’inverse qui s’est passé : sa majorité l’a lâché, il a été mis en minorité lors de chacun des votes et en particulier sur le vote final de la loi. 

Cette journée du 9 avril au Parlement avait été précédée d’une importante manifestation rassemblant de 4 à 5 000 personnes le 13 mars à Quimper "pour que vivent nos langues." On a peut-être aussi assisté ce printemps à la naissance d’un lobby qui ne se contente plus de manifester ou de pétitionner en faveur des langues de France, mais qui a peut-être appris comment mieux s'organiser et se faire entendre de ceux qui.

C’est la raison pour laquelle j’ai voulu interviewer Paul Molac sur son ressenti après le vote de la loi qui porte désormais son nom. C’est une interview très politique, forcément. Elle a eu lieu par téléphone et en breton samedi 10 avril en fin de journée. Le texte breton de l’interview sera également publié sur ce blog. J’en présente ci-après la version française. J’ai tout d’abord demandé au député du Morbihan si le vote de cette loi représente pour lui l’aboutissement de son engagement.

Manif Kemper-2    Manif Kemper-1

L'implication du monde associatif

  • La loi ne met pas un terme à notre combat. J’ai quand même l’impression que ça bouge, on n’adopte pas tous les jours une loi en faveur de nos langues régionales, les langues de France. À mon avis, on a beaucoup évolué par rapport à la question des langues. Ce qui est impressionnant d’une certaine manière, car nos langues n'existaient pas aux yeux de l’État, de l’Éducation nationale, c’était la conviction de l’administration centrale, ceux qui régentent notre pays d’une certaine manière, les hauts fonctionnaires, ceux qui font plus ou moins la loi. J’ai enfin vu les députés, de vrais députés, les élus du peuple, se mobiliser et se démarquer du point de vue de l’administration.

Ce qui est surprenant, c’est le nombre de députés présents cette fois-ci à l’Assemblée nationale, près de 350, alors que vous étiez moins d’une cinquantaine en première lecture, il y a un an. Cela fait six fois plus ! Comment expliquer qu’une majorité de députés se sont prononcés cette fois en faveur de vos propositions ?

  • C’est l'implication des associations qui a conduit à un tel rassemblement. Tous ceux qui sont investis pour nos langues, la culture ou l’enseignement, comme la FELCO (1), la FLAREP (2), dans les écoles, nous avons échangé avec énormément d’entre eux. À la première lecture, ils ont vu la proposition de loi se défaire, le Sénat l’a rattrapée, les sénateurs ont créé la surprise, personne ne pensait que le Sénat serait revenu sur le vote de l’Assemblée nationale. De plus, ils ont réintégré les quatre articles sur l’enseignement que les députés avaient supprimés à l’instigation du ministre de l’Éducation nationale, J.-M. Blanquer.
  • Après l’examen de la proposition de loi au Sénat, tout le monde a eu l’impression cette fois-ci que son adoption devenait possible. On est allé à la rencontre des députés, en Alsace, en Occitanie, en Bretagne…, en leur demandant de voter pour ce texte, en leur expliquant que ce qu’avait voté le Sénat c’était bien, qu’il fallait le voter conforme. Beaucoup de députés ont alors pensé qu’il fallait y aller. Une sorte de pressing populaire s’est exprimée en quelque sorte, car le monde associatif est une partie du peuple, en Alsace, en Catalogne, au Pays basque… Ce qui s’est passé en Savoie, en Picardie ou en Flandre est assez curieux. Car ce n’est pas tous les jours qu’on parle d’eux, ils se sont rendu compte qu’ils avaient une langue et souhaitaient aussi une initiative au bénéfice de leur langue.

Des divergences entre Macron et Blanquer ?

Parlons maintenant de l’avenir. Après la promulgation de la loi, des décrets d’application devront normalement être publiés. Est-ce que Jean-Michel Blanquer ne va pas faire traîner les choses ?

  • Je crains que cela se passe comme ça, que ce soit difficile. Même pour le tilde. Il va falloir faire l’inventaire des signes diacritiques, ceux du breton, du catalan, etc. Je ne vois pas comment un juge pourra désormais décider qu’il faut écrire Marti avec un point sur le i au lieu d’un accent. S’il n’y a pas de demande sociale, la loi serait mort-née de toute façon. Il ne faudrait pas qu’on écrive n’importe quoi dans ces décrets.

N’y a-t-il aucun risque de recours devant le Conseil constitutionnel ?

  • Qui le ferait ? Le gouvernement ? Ce serait assez étrange. Je ne sais pas si vous avez lu Ouest-France, qui fait état du mécontentement du président de la République (3). Il serait bizarre que le gouvernement interpelle le Conseil Constitutionnel. Il y a une divergence de point de vue entre Macron et Blanquer. Mais c’est qui le patron ? À mon avis, il serait bien difficile de trouver 60 députés pour déposer un recours devant le Conseil constitutionnel. Il n’y a que ceux de La France insoumise qui ont voté contre, et une partie de ceux de LREM. Mais comment pourrait-il y avoir un accord entre eux ? 
  • Nous n’avons nous qu’une seule journée dans l’année pour tenter de faire adopter une proposition de loi. J’avais quitté LREM pour créer le groupe Libertés et territoires, fort heureusement. Nous n’aurions jamais réussi à prendre une initiative comme celle-là au sein de LREM, c’est évident. J’ai compris qu’il serait impossible de faire avancer ce dossier au sein de LREM. Il faut dire tout de même qu’à LREM beaucoup ont voté pour la proposition de loi, près des deux tiers, un tiers s’est abstenu ou a voté contre. Les députés n’ont pas suivi les consignes que le groupe avait données.
  • Didier Le Gac a bien travaillé, de même que Yannick Kerlogot, Erwan Balanant au sein du MODEM. Ce qui me plaît, c’est que nous avons pu rencontrer les députés des territoires, en Bretagne, en Occitanie, en Catalogne et même en Alsace, car eux sont LR, ce qui est amusant. Ce sont des députés de la périphérie qui se sont tous retrouvés contre Blanquer.
  • Christophe Castaner, le patron de LREM, a joué un drôle de jeu. Il ne s’est exprimé que sur les frais de scolarité, c’était le point d’achoppement le plus difficile. Il y a des députés qui ne veulent pas que l’on subventionne les écoles associatives, c’est vrai. Si je me souviens bien, la majorité n’a été que de dix voix sur cet article. Pour l’article concernant l’immersion, elle a même été de 60 voix. Ça montre bien combien les esprits ont évolué sur ce point.
  • Quand on explique ce qu’est l’immersion, que les enfants ne parlent que la langue régionale à l’école maternelle, on n’est pas habitué à entendre ça, ça peut donc se faire en France, pas un mot de français en maternelle, mais comment donc ? Les enfants ne parlent donc pas le français ? Je leur dis, mais si, et de plus leur français est d’un bon niveau. Bien entendu, celui qui n’a jamais vu d’enfants fonctionner ainsi à l’école, c’est comme débarquer d’une autre planète.

Blanquer en minorité sur chaque vote

Comment analysez-vous le positionnement de Jean-Michel Blanquer lors du débat en deuxième lecture à l’Assemblée ? Ne fait-il pas preuve d’un double jeu ?

  • Blanquer a été mis en échec sur tous les votes, à chaque fois. En réalité, il est hostile à nos langues, maintenant c’est évident. Il présente tout toujours de deux façons. Je suis favorable à la loi Molac, mais il faut la modifier. Je suis pour les langues régionales, mais il ne faut pas favoriser leur enseignement.

Mais est-ce que votre loi va changer quelque chose pour de vrai ?

  • Il le faut… Si on n’avait pas exprimé de volonté forte, ça ne sert à rien, c’est évident. Un volontarisme s’est exprimé, on souhaite que l’on respecte nos droits culturels, c’est la raison pour laquelle je pense qu’elle sera efficace. À mon avis, dans tous les esprits, c’est de toute façon une victoire politique. En France, il y avait, si je puis dire, un état, une langue, un peuple. C’était à peu près comme ça. Au bout du compte, nous pouvons être Français et parler une autre langue. Je considère que c’est une évolution majeure.

Paul Molac affiche-t-il de la fierté que son nom soit désormais associé à cette loi ?

  • Vous savez, moi je suis un brave gars de la campagne, la fierté c’est pour ceux qui vivent en ville. Quand je pense à ce qu’on dit du côté de Ploërmel, celui-là il est fier tout comme, c’est pas un compliment. J’essaie de faire ce que je peux, au service des langues, du breton, du gallo, de leurs locuteurs, ça me convient.

Interview et version française : Fañch Broudic

Notes

  • (1) FELCO : Fédération des enseignants de langue et de culture d’oc
  • (2) FLAREP : Fédération pour les langues régionales dans l’enseignement public
  • (3) Selon le quotidien, dans son édition du 9 avril, en page Bretagne, le président de la République aurait regretté, en Conseil des ministres, l’attitude trop fermée du gouvernement depuis quatre ans sur la question des langues régionales. 
  • Photo d'archive de Paul Molac, en haut de page : FB.
  • Manifestation du 13 mars à Quimper : intervention de P. Molac, défilé de la manifestation en ville. Photos FB.

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09 avril 2021

Langues régionales : une loi qui fera date

Molac Paul   Vote final

Paul Molac escomptait que sa proposition de loi en faveur des langues régionales soit votée à l’Assemblée nationale en seconde lecture jeudi 8 avril. Elle l’a été, et largement : sur les 342 députés ayant pris part au vote, 247 ont voté pour et 76 contre. C’est du jamais vu sur cette question. Lorsqu’elle avait été débattue en première lecture en février 2020, n’étaient présents que quelques dizaines de députés. On peut donc parler d’une mobilisation sans précédent.

De plus, le député du Morbihan a tout fait pour que la proposition de loi soit votée en termes conformes par rapport aux modifications apportées par le Sénat entretemps, et elle l’a été. À défaut, il aurait fallu une autre navette entre les deux assemblées, et l’affaire n’aurait peut-être pas été bouclée avant la fin de la présente législature en 2022. Paul Molac a tenu bon, faisant de la pédagogie autant qu’il le fallait pour que soit retirés ou recalés les multiples amendements déposés par nombre de parlementaires.

La tactique de Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Éducation nationale, sur le banc du gouvernement, était exactement inverse. Il a fait feu de tout bois pour que soient rejetés les articles réintroduits par les sénateurs et il a tenté de faire approuver le moindre amendement qui aurait rendu le texte non conforme. Alors que les élus LREM avaient pour consigne de ne pas approuver la proposition de loi, très nombreux ont été ceux qui ne l’ont pas suivie et qui ont voté pour.

Chacun s’accorde à dire qu’il s’agit là d’un vote historique. Certes, diverses dispositions relatives aux langues de France ont été intégrées au fil des ans dans différentes lois traitant de l’éducation, de la culture ou des médias, par exemple. Mais depuis l’adoption de la loi Deixonne en 1951, autorisant pour la première fois l’enseignement (très) facultatif de quatre langues et dialectes locaux — c’était la terminologie de l’époque — aucune autre loi spécifique n’avait été votée les concernant. 

C’est donc arrivé une fois sous la IVe République, il y a 70 ans très exactement. C’est la première fois que ça arrive sous la Ve République, alors que depuis plus de soixante ans plusieurs dizaines de propositions de loi ont pourtant été déposées d’une législature à l’autre. La plupart n’ont jamais donné lieu au moindre examen.

Il faut croire que les temps ont changé.

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26 mars 2021

Quand le Préfet diffuse une affiche bilingue lors de la dernière épidémie de choléra dans le Finistère

Affiche-Prefet-Monod-NB-2

Photo : l’affiche bilingue, français breton, diffusée dans toutes les communes du département par la préfecture du Finistère, le 18 février 1886. 

Lorsque le préfet Henri Monod prend ses fonctions dans le Finistère le 28 novembre 1885, l’épidémie de choléra qui s’y était déclarée en septembre a déjà commencé à refluer. Mais le nouveau préfet craint une reprise dès le printemps dans le sud du département, en particulier dans les ports de pêche où vont affluer et se rassembler les marins à la recherche d’un embarquement. Dès le mois de février 1886, il prend donc l’initiative de transmettre à tous les maires du département une affiche sur les précautions à prendre pour éviter un rebond de l’épidémie et sur les mesures qu’il conviendrait d’adopter dès lors qu’elle serait là. 

Une affiche officielle en breton 

La particularité de l’affiche est qu’elle est bilingue, puisqu’elle a bien évidemment été rédigée en français, mais en breton aussi. Le préfet Monod s’en explique dans l’imposant volume qu’il a publié en 1892 sur le choléra dans le Finistère et laisse entendre qu’il l’a fait avec l’assentiment du ministre, si ce n’est de son représentant sur place :

  • "Je proposais de faire afficher dans toutes les communes du Finistère un avis indiquant les mesures générales à prendre pour prévenir ou combattre l’épidémie. Le ministre approuva ma proposition. L’avis, contenant le texte breton à côté du texte français et par conséquent accessible à tous ceux qui savaient lire, fut affiché". 

Pour le XIXe siècle, l’historien Thierry Fillaut recense quatre pandémies de choléra en France, dont celle de 1832-1833 qui fit un million de victimes en Europe et au moins 1 730 dans le Finistère. Il observe que la première vague en 1885 touche principalement le littoral sud-finistérien, en particulier le port du Guilvinec, puis celui d’Audierne, dont les pêcheurs auraient contracté le choléra asiatique au contact de leurs collègues espagnols. À Concarneau, la maladie fait des ravages "dans la classe pauvre."

Affiche-Guengat-NB-3 

Une affiche inconnue

Henri Monod en reproduit le texte dans son livre. Mais ce n’est pas la seule affiche dont il fait état, puisqu’il signale aussi dans le même ouvrage avoir transmis au ministre du Commerce une ampliation d’un arrêté pris par le maire de la commune de Guengat, à quelques kilomètres de Quimper, approuvé par ses soins et dont il faisait également imprimer une traduction en breton au côté de la version française.

Mais existait-il quelque part quelque exemplaire de ces deux affiches ? On pouvait craindre qu’aucun n’ait été conservé puisqu’elles n’étaient apparemment référencées nulle part, en tout cas pas dans le fonds breton des Archives départementales du Finistère. En réalité, elles se trouvent toutes les deux dans un dossier de la série M, numéroté 5 M 56, où je les ai découvertes soigneusement pliées et rangées parmi divers autres documents. 

Une taille impressionnante

L’autre particularité de l’affiche préfectorale (photo, supra) est qu’elle est d’une taille impressionnante : elle fait en effet 1,03 mètre de hauteur sur 0,71 de largeur. Le titre en bandeau s’étend sur toute la largeur de la page en très gros caractères et manifeste son officialité autant que son importance. Le texte, très dense, est réparti sur deux colonnes : à gauche, la version française, à droite celle en breton. L’affiche du maire de Guengat est la moitié plus petite, 56 centimètres sur 45, mais l’exemplaire conservé est tronqué, le texte français ayant été découpé, et ne subsiste donc que la version bretonne.

Le préfet ne fournit dans son livre aucune indication sur les raisons qui l’ont poussé à faire usage du breton sur ces deux affiches. Sans doute avait-il perçu l’omniprésence de la langue dans la vie quotidienne de la plupart des Finistériens. On peut penser que la situation est en 1886 sensiblement la même que celle qui sera mise en évidence lors des enquêtes réalisées en 1902 et que la moitié de la population est monolingue de langue bretonne, c’est-à-dire qu’elle ne comprend pas le français. Par ailleurs, les trois-quarts savent le breton et ne s’expriment usuellement qu’en cette langue.

Henri Monod étant originaire de Paris, il a forcément fait appel à un rédacteur bretonnant pour établir la version bretonne de l’affiche. Mais il ne fournit dans son livre aucune indication sur l’identité de ce traducteur. Dans les archives, rien ne permet non plus de l’identifier, et le manuscrit breton lui-même n’a pas été conservé. Par contre, l’affiche de Guengat pourrait avoir été traduite par le maire lui-même, J.-L. Nihouarn. Sa rédaction et son écriture diffèrent beaucoup de l’affiche préfectorale. Il y a lieu d’observer que les deux affiches sont datées du même jour, le 16 février 1886.

Affiche prefectorale extraits

Ci-dessus, extraits de l’affiche préfectorale. On peut remarquer que les mesures évoquées pour contrer le choléra anticipent d’une certaine manière celles mises en œuvre depuis 2020 à travers le monde pour contrer le covid : isolement des malades, propreté et aération des habitations, ne boire que de l’eau potable ou ayant été bouillie, brûler, nettoyer, éliminer, désinfecter, enterrer les morts dans un délai de deux heures après le décès… 

La langue écrite des traducteurs bretons anonymes

Le type de breton de la traduction se retrouve sur les feuilles volantes ou dans les textes religieux d’avant Le Gonidec ou Feiz ha Breiz. La variété des lettres ou graphèmes utilisés (c, q, qu, k) pour le son /k/ est particulièrement caractéristique de cette graphie inspirée du français et du latin. On n’y reconnaît rien ou si peu de la graphie puriste de Le Gonidec et reprise par La Villemarqué, si ce n’est trois /k/ qui laissent supposer que le traducteur anonyme n’en ignore pas les règles. Par contre, en ce qui concerne l’affiche de Guengat, on pressent que le traducteur n’a probablement aucune habitude de l’écriture en breton et on n’y reconnaît assurément pas la graphie de Le Gonidec.

Pour autant, le texte breton de l’affiche préfectorale est très clair et c’est aussi un écrit de bonne tenue. Il est très facilement compréhensible par les bretonnants de tout le département du Finistère et même au-delà, dans le nord-est. En manière de clin d'œil, on remarquera que le traducteur a bretonnisé le prénom du préfet Henri Monod en Herri !

L’idée du préfet Monod de rendre le texte de son affiche accessible à tous ceux qui savent lire, que ce soit en français ou en breton, était donc pertinente, d’autant que les bretonnants à ce moment ne sont pas tous analphabètes en leur langue, contrairement à une idée trop bien reçue. Il est certain par ailleurs que l’alphabétisation progressait depuis déjà longtemps dans le Finistère comme partout. Thierry Fillaut souligne qu’en matière d’information sur l’épidémie de 1885, la presse locale a également joué "un rôle essentiel".

L’affiche préfectorale, remarquable par sa taille, a-t-elle pu donner lieu à une lecture discrète ? Ou à une lecture publique à haute voix ? Il n'est pas facile de le savoir. On observera en tout cas qu’il n’est pas courant que l’administration prenne l’initiative de communiquer en breton par affiches. Ça arrive en situation de crise, et la pandémie de 1885-1886 a été dans  le Finistère une crise remarquable.

Remerciements

  • Bruno Isbled, président de la SHAB, de m’avoir sollicité pour analyser le texte breton de l’affiche diffusée par le préfet Monod, ce qui m’a permis de faire des découvertes
  • Bruno Corre, directeur des Archives départementales du Finistère, et à son équipe pour leur aide.
  • Nelly Blanchard, pour ses observations avisées.

Pour en savoir plus :

  • Thierry FILLAUT, Une épidémie opportune : Henri Monod et le choléra dans le Finistère (1885-1886), à paraître.
  • Fañch BROUDIC, Choléra : l’affiche bilingue du préfet Henri Monod, à paraître.
  • Id., L’interdiction du breton en 1902. La IIIe République contre les langues régionales, Spézet, Coop Breizh, 1995.
  • Henri Monod, Le choléra. Histoire d’une épidémie : Finistère, 1885-1886. Paris, Delagrave, 1892.

Le texte complet de mon article et celui de Thierry Fillaut paraîtront en septembre prochain dans un dossier d’une quinzaine de contributions au total dans le numéro spécial des Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne consacré aux épidémies en Bretagne du Moyen Âge au XXe siècle.

Le sommaire complet de ce numéro : Sommaire_Memoires_SHAB_2021

Pour commander ce numéro ou les numéros précédents des Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne ou pour adhérer à l'association, rendez-vous sur la page contact du site de la SHAB, ou adresser un courrier postal à la SHAB, 1, rue Jacques Léonard, 35000 Rennes.

Le congrès du centenaire de la SHAB pourra-t-il avoir lieu en 2021 ?

À l’occasion de son centenaire, la SHAB devait tenir son congrès annuel en septembre 2020 à Rennes. Ce congrès aurait fait le bilan d’un siècle de recherches historiques sur la Bretagne. Il a été annulé et reporté en raison de l’épidémie de Covid. 

Pour qu’il n’y ait aucune interruption dans la publication des mémoires annuels de la Société, Bruno Isbled, le président, et le conseil d’administration ont décidé de consacrer le tome XCIX aux épidémies en Bretagne du Moyen Âge au XXe siècle (voir supra).

Le congrès du centenaire ayant été reporté, le bureau de la SHAB prévoit qu’il ait lieu coûte que coûte en septembre prochain à Rennes. Son déroulement sera cependant fonction de la situation sanitaire et de différents autres paramètres. Des informations seront diffusées à ce sujet à la mi-mai.

11 février 2021

Jean Le Calvez, le Breton qui devint vigneron dans le Minervois, s’en est allé

Jean Le Calvez 90 vloaz-2

Originaire de Plouaret, dans le Trégor, il s’était engagé pour cinq ans dans l’armée en 1946, avec l’idée qu’il y apprendrait le métier de mécanicien et se retrouve en Indochine où la guerre venait d’éclater entre le Viêt Minh et la puissance coloniale qu’était alors la France là-bas. Comme pendant la guerre de 14-18, les jeunes filles de France sont invitées à correspondre avec les militaires engagés dans le conflit. Et c’est ainsi qu’une fois démobilisé, en 1951, Jean Le Calvez a voulu faire la connaissance de sa marraine de guerre.

Photo ci-dessus : Jean Le Calvez à La Caunette, la veille de ses 90 ans, le 30 juillet 2016.

Il se rend donc à La Caunette, dans l’Hérault, sur les hauteurs du Minervois, près de 600 habitants à ce moment-là, la moitié moins aujourd’hui. Ce qui devait arriver arriva : Jacqueline devient son épouse et il s’installe dans la commune comme garagiste. Comme elle était fille de vignerons et que lui, fils de paysans bretons, connaissait aussi la terre, il s’implique simultanément sur l’exploitation du vignoble de sa belle-famille.

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Ses voisins sont d’abord intrigués, encore plus quand ils apprennent que le Breton est primé et médaillé à de multiples reprises pour la qualité de ses vins, le Château Coupe-roses. En 1989, il construit une grande nouvelle cave, fonctionnelle, façade de pierre, avec hermine au fronton. Quand je l’interviewe pour les besoins d’un portrait de lui que je voulais publier dans la revue Brud Nevez, je lui demande quel type de sol convient à la vigne, il me répond illico :

  • "Eistoh 'vid douar. Amañ zo berniou mein er gwiniegou ! Ar re wella dioute eo ar re zo ar muia a vein enne ! An heol a domm ar vein. Ar vein a dalh an tommder 'pad an noz, hag a restaol anezañ d'ar rezin ha d'ar gwiniegou. Ar plant o-devez gwriziou don. Pa vez kalz a vein war ar gwiniegou, an nebeud a hlao a gouez e-pad ar miziou hañv a diskenn beteg ar gwriziou, hag ar gwriziou 'gav anê".
  • Il n’y a pas que le sol. Dans les vignes ici il n’y a que de la pierre. Les meilleures sont celles qui ont le plus de pierre. Le soleil réchauffe la pierre. La pierre retient la chaleur pendant la nuit et la restitue au raisin et à la vigne. Les plants ont de profondes racines. Lorsqu’il y a abondance de pierres dans la vigne, le peu d’eau de pluie qui tombe les mois d’été descend jusqu’aux racines, et les racines en, tirent parti.

Je demande aussi à Jean ce qui importe le plus pour l’élaboration d’un bon vin.

  • "Toud, toud, toud. Ar pouez alkool, al liou, ar c'hwez, ar blaz, toud a gontont. Toud ar gwini 'vez ket ar memez rezin enne. Gwini 'zo a ra gwin gwenn, lod all eun tamm teñvalloh pe sklêrroh. Ar hrohen deuz ar rezin eo a ra e liou d'ar gwin. Hervez ar gwini 'vez lakaet e vez liou, muioh pe nebeutoh".
  • Tout, tout, tout. Le degré d’alcool, la couleur, les arômes, le goût, tout ça compte. Aucune vigne ne produit le même raisin. Certaines produisent du vin blanc, d’autres un vin plus foncé ou plus clair. C’est la peau du raisin qui détermine la couleur du vin. La couleur varie selon la vigne que l’on a plantée, plus ou moins.

La-Caunette-b-10

Jean Le Calvez a été un passionné. Il est de ceux qui ont innové et donné ses lettres de noblesse aux vins du Minervois, au point d’avoir été coopté, tout Breton et tout mécanicien qu’il fût, au sein du comité directeur de l’appellation. C’était une forte personnalité. Il s’est parfaitement intégré en Minervois, mais il aimait revenir en Bretagne, particulièrement à Ploulec'h où ses parents avaient repris une exploitation agricole quand il avait cinq ou six ans. Comme beaucoup de bretonnants émigrés, il avait conservé une rare qualité d’expression dans sa première langue et nous n’échangions qu’en breton lorsque je prenais de ses nouvelles. J’avais fait sa connaissance lorsque nous avions tourné avec lui un documentaire en breton d’une vingtaine de minutes pour le journal "An taol-lagad" [Le coup d’œil] sur les vendanges de 1987.

Jean Le Calvez est décédé du covid, à l’âge de 94 ans. Ses obsèques seront célébrées vendredi 12 février, à 10 h 30, dans la petite église de La Caunette (à gauche sur la photo du village). Toutes mes pensées à sa fille Françoise, à son gendre Pascal, à Sarah et à Mathias, ainsi qu’à toute la famille.

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  • Lire l'article en breton paru dans le n° 306 de la revue Brud Nevez : Jean_Le_Calvez_Minervois_Brud_Nevez_306
  • Écouter l'interview en breton de Jean Le Calvez par Jean-Pierre Le Guyader dans l'émission Pikous Dibikous en podcast sur Radio Kreiz Breizh http://www.rkb.bzh/emissions/abadennou/jean-kalvez-drive-ar-gwella-gwin/

Mis à jour : 15/02/2021.

02 février 2021

Une fanfare de sons et de couleurs

Fanfar Zebaliz

La Fanfare Zebaliz, quel nom lumineux n'est-ce pas, a le bon goût de me transmettre ses vœux tous les ans à la même époque, si ce n'est pas fin janvier, c'est début février. Cette année comme d'hab, la carte est signée de l'incontournable Nono. Si vous ne comprenez pas que Zébaliz est un insubmersible et c'est le seul du genre, surveillez bien leur agenda. Le seul festival entre terre et mer, c'est eux également : décodez, ça se passe entre Brest et Ouessant. Normalement, c'est en mai, sauf l'année dernière, je ne vous explique pas pourquoi. Pour 2021, il n'est pas encore sur l'agenda. À surveiller.

À Zébaliz, cela fait plus d'un tiers de siècle qu'ils donnent dans le style tropico-léonard qu'ils sont les seuls à maîtriser. Ça donne une musique éclectique qui leur ressemble. Comme ils ont beaucoup voyagé, de Louisiane à Berlin et de Belgique en Médoc, leur musique nous fait voyager comme si on y était. Ils peuvent jouer sous le soleil ou sous la pluie, sur la terre ferme ou les pieds dans l'eau. Ils ont même à leur répertoire une "valse brezhoneg", oui, oui, vous avez bien lu, et voici la précision qui vous manque : elle est "très très librement inspirée d'un air d'Alan Stivell". Donc, c'est possible.

Découvrez la fanfare Zebaliz et tous ses exploits à Brest ou ailleurs dans le vaste monde sur :

Salutations à Louis Brigand.

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25 janvier 2021

Disparition de Jean-Pol Guguen, ancien directeur régional de FR3 Bretagne

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Ce Dinardais d’origine a fait toute sa carrière dans l’audiovisuel, dont une bonne partie à Rennes. Il était journaliste de formation et sur l’un de ses premiers postes il est affecté en Guyane à l’occasion du lancement de la télévision dans ce département d’outre-mer. À son retour en métropole, il intègre le service des informations générales de la première chaîne à Paris. En 1964, est adoptée une réforme de la RTF qui en fait l’ORTF (Office de la radiodiffusion-télévision française) dans le but affiché de moderniser le service public et de lui assurer une plus grande autonomie.

Le 2 février de la même année est créé Télé Bretagne sous la forme d’un journal quotidien d’actualités régionales. Le ministre de l’Information, Alain Peyrefitte, vient en personne à Rennes en présenter la première édition. Ce journal est d’abord diffusé sur la seule première chaîne, puis également sur la deuxième à partir de 1970. Jean-Pol Guguen est nommé rédacteur en chef à Rennes, puis à Nantes et dans d’autres villes de France, y compris Paris-Île-de-France. En 1974, la troisième chaîne est devenue FR3 (France Régions 3) qui prend en charge les stations régionales, radio et télé, de l’ancien Office. 

Programmes en breton : la surprise Youenn Gwernig

Dans le contexte de l’après-1981, le directeur général de FR3, Serge Moati, fait appel au début de 1983 à Jean-Pol Guguen, lequel quitte alors le Limousin pour devenir, avec l’assentiment des syndicats, le directeur régional de FR3 Bretagne-Pays de la Loire : il restera douze ans à Rennes, jusqu'en 1994. Sous l’égide de son prédécesseur, André Lhomme, il avait été décidé l’année précédente de transformer les émissions en langue bretonne de la chaîne avec la création d’un nouveau rendez-vous sous la forme d’un journal d’information hebdomadaire diffusé le vendredi soir à la suite du journal régional : ce sera An taol-lagad. Il m’avait été proposé de le présenter en tant que journaliste. Le premier fut diffusé en direct depuis les studios de Rennes le 24 décembre 1982.

À son arrivée à Rennes, Jean-Pol Guguen crée la surprise en nommant Youenn Gwernig comme responsable des émissions en langue bretonne de l’antenne. Connu comme chanteur et écrivain, ce dernier était aussi le fondateur du mouvement Radio-Tele-Brezhoneg, qui invitait les téléspectateurs à refuser de payer leur redevance pour obtenir plus de programmes en breton. De la part du nouveau directeur régional, c’était un coup de maître.

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Un dirigeant historique de France 3

À l’heure où France 3 s’engage à nouveau à programmer plus d’émissions régionales, y compris en prime time, il est opportun de se rappeler que FR3 a diffusé à compter de septembre 1983 trois heures de programmes régionaux en fin de journée, de 17 h à 19 h 55, que Jean-Pol Guguen a eu bien évidemment à organiser. Beaucoup ont gardé le souvenir de "Merlin Arkenciel", une émission jeunesse tonique animée par Patrick Ewen et Gérard Delahaye. Lui-même produit et présente à partir de 1987 le magazine "Top à l’ouest", dans laquelle il invitait une fois par mois tout ce qui comptait alors dans le monde politique, économique et culturel des deux régions Bretagne et Pays de la Loire.

Pour ce qui me concerne, j’ai pu entretenir une relation de confiance avec Jean-Pol Guguen. Il m’avait demandé d’assurer la coordination des deux équipes du bureau FR3 de Brest, dès avant de me nommer rédacteur en chef de France 3 Iroise à sa création en juillet 1992. Entretemps, il m’avait sollicité en 1991 pour m’occuper également des programmes en breton de l’antenne qui s’étaient trouvés à ce moment dans une période de turbulences.

Jean-Pol Guguen était une forte personnalité. S'appuyant sur de multiples réseaux et avec de fortes convictions, il faisait partie des dirigeants historiques de France 3 dont il maîtrisait tous les rouages. Il a marqué l'histoire de la radio et de la télévision en général et spécifiquement en région durant toute la seconde moitité du XXe siècle. Il était âgé de 80 ans. Ses obsèques seront célébrées mardi 26 janvier, à 14 h 30, en l’église Notre-Dame de Dinard.

Photos d'archives de Jean-Pol Guguen : DR. Remerciements à Philippe Gallouédec.

Mise à jour : 26 janvier, 09 h 44

Posté par Fanch Broudic à 18:45 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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