coucou__2Vous ne connaissez sans doute pas Jucquel Rougeart ? Etant assez peu seizièmiste, je n’en aurais sans doute jamais entendu parler moi-même, si Gaby Bourlès (un ancien excellent JRI de France 3 Iroise) ne m’avait pas présenté le livre qu’il venait de dénicher chez un bouquiniste, à savoir l’édition critique par Catherine Magnien-Simonin des œuvres complètes de Jucquel Rougeart. Elles ne sont pas sans intérêt.
Selon C. Magnien-Simonin, tout concourt à faire croire qu’au XVIe siècle, la Bretagne est restée à l’écart du mouvement de la Renaissance. Mais cette impression est inexacte : “et si ce sentiment de désert artistique, culturel et littéraire ne ressortissait en définitive qu’à un préjugé populaire, repris par les élites franciennes ?” se demande-t-elle dans un article paru dans les Mémoires de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne (MSHAB) en 1989. Dans ce même article, elle présente d’ailleurs “un humaniste breton” originaire de Pontivy : François de la Couldraye (1558-1619). Ce qui lui fait dire que “cette terre [de Bretagne] compte plus d’écrivains qu’on ne l’a cru” et que toute une génération de jeunes Bretons nés dans la seconde moitié du XVIe siècle “voulurent illustrer eux aussi la langue française”.
Jucquel Rougeart est de ceux-là. Il est né en 1558 au manoir de Loquéran, en Plouhinec, tout près du port d’Audierne, dont les bateaux font alors du cabotage pour exporter des toiles et importer du vin de Bordeaux. A l’adolescence, il fait comme de nombreux autres écoliers et lettrés bretons de l’époque et part pour quatre ans à Paris, où il obtient le baccalauréat. En 1577, il rédige un chant épique de 680 vers en latin, le “Triumphus”, qu’il adresse à un seigneur de Pont-Croix du nom de Rosmadec. L’année suivante, il fait imprimer un recueil de sonnets et d’élégies sous le titre : “Divers poèmes latins et françois”. Ces poèmes, qui ont été découverts récemment à la Bibliothèque municipale de Caen, sont dédiés à Gabriel de Goulaine, dont Rougeart escompte qu’il puisse être son mécène. Après avoir entamé des études de droit, il rentre à Quimper, fréquente les poètes du lieu. Il meurt à peine âgé de 30 ans en 1588.
Le prétexte du Triumphus est, en cette période troublée des guerres de la Ligue, la prise de Concq, autrement dit Concarneau, en janvier 1577, par les Protestants : les Catholiques les en délogent “triomphalement” cinq jours plus tard. Les événements sont connus des historiens. Mais je ne suis pas sûr que le récit de Rougeart soit connu à Concarneau : “cette cité, nommée Conq dans la langue du pays, sise au bord de l’Océan, n’est pas des plus grandes ; mais elle est ceinte de murs invaincus, et difficile d’accès à cause des rochers du rivage. Riche en eau douce, en vin et en marchandises, forte de ses soldats, pleine d’armes de toutes sortes, aimant sa religion, elle avait auparavant résisté à de nombreux ennemis…” (traduction de C. Magnien-Simonin). Si le jeune bachelier Rougeart a pris la peine de rédiger ce long poème en un latin un peu scolaire, c’est, selon C. Magnien-Simonin, qu’il en attendait une reconnaissance de la part d’une famille seigneuriale fidèle au roi.
Jucquel Rougeart avait par ailleurs formulé le projet d’un long poème en forme d’épopée à la gloire de son mécène, pour chanter la fondation de la Bretagne par le héros mythique Brutus. Pourquoi Brutus ? Dans son étude sur les mythes fondateurs de la Bretagne, Joseph Rio explique qu’à cette date “l’homophonie Britto, Britus ou Brutus et le nom du pays Britannia se prêtaient à une identification vraisemblable”. Mais le projet de J. Rougeart, s’il témoigne de son sentiment national, n’aboutit pas.
Les Bretons n’ont pas à cette époque très bonne réputation : divers auteurs de l’époque les présentent comme sots, voleurs, de moralité douteuse. Les Bretonnes sont repérées comme étant de mœurs légères : “à la Brette, pleine brayette”, dit le proverbe. De plus, le Breton “bretonne” : autrement dit, il bredouille, il "estrangle les paroles en parlant". Jucquel Rougeart “redoute qu’on lui accroche cette étiquette sur le dos”. Il ne se considère pas moins comme “écolier breton” et comme “Breton de nation”. Il sait qu’il vient de Basse-Bretagne : “bas Breton qui estranger en France / Veille son pauvre nom remparer d’asseurance”. S’appuyant sur un article de Gwenole Le Menn, C. Magnien-Simonin fait remarquer que la Basse-Bretagne, au XVIe siècle, est trilingue : le breton est la langue quotidienne, le latin la langue de l’école, de la religion et de l’érudition, et le français celle de l’administration royale. On analyserait sans doute une telle situation aujourd’hui en termes de diglossie.
Jucquel Rougeart aussi est trilingue. Il sait que Concarneau se dit Conq en breton. Parmi les chefs armoricains, il en signale un qu’on appelle “en breton Kerharo”. Il s’interroge : “Evoquerai-je la famille qu’en breton on nomme Rosmadec ?” Il est donc lui-même bretonnant, mais écrit en latin et en français. La première édition du “Catholicon” remonte à 1499, mais ce dictionnaire lui aussi trilingue ne visait qu’à faciliter la maîtrise du latin et du français par les bretonnants. Rougeart regrette que l’absence de règles et de grammaire ne lui permette pas d’écrire en breton : “Pleust à Dieu qu’une chanson / en Breton / pourroit estre bien escrite : / Car lors je composerois / Je ferois / Tell’ chanson qu’elle mérite”. On n’en est pas encore au breton mondain étudié récemment par Ronan Calvez et qu’illustrera deux siècles plus tard Pascal de Kerenveyer.    
Les écrits de Rougeart comme l’étude minutieuse qu’en fait son éditrice fournissent donc de précieuses indications sur le contexte sociolinguistique en Basse-Bretagne au XVIe siècle. C. Magnien-Simonin est un chercheur de grande érudition, à en juger par l’appareil de notes qu'elle produit ! Elle semble tout connaître sur la littérature du XVIe siècle et sur celle de la Pléiade. Elle a par ailleurs consacré en 1991 un autre ouvrage à Noël du Fail, insistant sur les différences d’écriture et d’inspiration entre les deux auteurs. En proposant une édition critique des oeuvres complètes de Jucquel Rougeart, elle a su nous faire découvrir un auteur peut-être modeste. Mais ce Breton avait choisi d’être poète et tout en assumant son origine, il témoigne de la manière “dont les élites [de Bretagne] se tournaient [alors] résolument vers la France”.
Une suggestion : pour faire un peu mieux connaître Jucquel Rougeart aux habitants du Cap Sizun dont il est originaire, peut-être serait-il possible de donner son nom à une rue ou un bâtiment de Plouhinec ou d’Audierne ?

Rougeart (Jucquel). - Œuvres complètes (1578) / Edition critique par Catherine Magnien-Simonin. - Paris-Genève, Librairie Droz, 1988. - 332 p.
L’ouvrage est disponible sur internet :
http://books.google.com/books

Autres références :

- Magnien-Simonin (Catherine). - Un humaniste breton : François de la Couldray, de Pontivy (1558-1619). - Mémoires de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, tome LXVI, 1989, p. 251-283.
- Noël Du-Fail, écrivain / éd. C. Magnien-Simonin. - Paris, Lib. philosophique Vrin, 1991. - 204 p.
- Le Menn (Gwenole). - Bilinguisme et trilinguisme en Bretagne - Bulletin de l’Association d’Etudes sur l’Humanisme, la Réforme et la Renaissance, n° 15, juin 1982, p. 30-37.
Rio (Joseph). - Mythes fondateurs de la Bretagne. - Rennes : Ouest-France, 2000. - 351 p.