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Le blog "langue-bretonne.org"
16 décembre 2023

Mouez Breiz : l’invention du disque breton, l’odyssée d’un label

Mouez Breiz couverture-2

Je le dis d’emblée : cet ouvrage est un très bel objet livre : couverture cartonnée, illustration en quadrichromie, agréable format carré de 21 cm x 21 cm, une présentation en forme d’album, le tout accompagné d’un microsillon collector. La mise en page est attrayante : on la doit à Julien Cornic, l’animateur polyvalent de Ti ar vro Treger-Goueloù [La maison de la culture bretonne en Trégor Goëlo], opérant ici pour le compte des éditions Dastum Bro-Dreger.

  • Ci-dessus, couverture du livre Mouez Breiz de Gilles Kermarc, qui s'inspire des pochettes de 45 tours édités sous ce label.  

Qui donc a pu avoir l’idée de consacrer une publication d’une centaine de pages au premier éditeur de disques bretons ? Son nom « Mouez Breiz » [La voix de la Bretagne] n’est plus guère connu aujourd’hui que de spécialistes de la musique bretonne. Eh bien, l’auteur de cet ouvrage est Gilles Kermarc, un Breton de la région parisienne, qui revint à Brest avant de migrer comme journaliste dans le Berry, « sans pour autant, précise-t-il, couper le lien avec le Far West celtique ».

Magasin Wolf Quimper 1910-4 

Le magasin créé à Quimper par Hermann Wolf (père) en 1910, place Saint-Corentin. La famille pose devant la vitrine. Hermnan junior, six ans, est près de sa mère. Photo DR.

Hermann Wolf : le premier de ceux qui ont fait Mouez Breiz

Sa motivation tient à la mince discothèque familiale de son enfance : elle contenait trois vinyles de chez Mouez Breiz. Comme il s’intéressera par la suite à la musique bretonne, il lui vient un jour l’idée de réunir la collection intégrale des disques Mouez Breiz : il ne lui en manque plus que trois ! Son livre est le résultat de quinze ans de recherches et de rencontres avec « ceux qui ont fait Mouez Breiz ».

Le premier d’entre eux s’appelle Hermann Wolf. Né à Quimper en 1904 et d’ascendance allemande, il porte le même prénom que son père qui, lui, était venu de Suisse s’installer dans le chef-lieu du Finistère pour y ouvrir une manufacture d’orgues. À son décès, Herman junior lui succède à la tête du magasin qu’il avait ouvert place Saint-Corentin. Il y vend des postes de TSF et sonorise les bals. À ce moment, dans la première moitié du XXe siècle, sortent déjà les premiers disques de chansons et de musique bretonne chez des éditeurs parisiens tels que Pathé, Gramophone ou encore Le Chant du monde.

Le renouveau musical, culturel et linguistique de l’après-guerre

Hermann Wolf les conseille quand ils arrivent en Bretagne et vend leurs 78 tours à la sa clientèle. En 1951, il se lance lui-même dans l’édition de disques. Il ne parlait pas le breton, mais devait en avoir la compréhension puisqu’il était proche de « bretonnants de qualité », à savoir Pierre-Jakez Hélias et Loeiz Roparz, tous deux membres du comité des Fêtes de Cornouaille que venait de réactiver Louis Bourhis. Ces deux-là vont acquérir une très forte notoriété, le premier grâce à ses émissions en breton sur Radio-Quimerc’h, le second en raison de son implication dans la relance du fest-noz.

Les années d’après-guerre sont perçues comme ayant été celles d’un renouveau musical, culturel et linguistique, que l’on doit à de multiples personnalités ou associations qui se positionnent d’emblée à rebours du comportement des nationalistes bretons sous l’Occupation. Avec l’association Ar Falz, l’oublié Armand Keravel se retrouve ainsi en même temps que le Bleun-Brug et bien d’autres au sein d’Emgleo Breiz pour militer en faveur de l’enseignement du breton avant et après l’adoption de la loi Deixonne de 1951. Ce n’est pas par hasard que « Mouez Breiz » s’écrit sans « h ». Des repères sur le contexte de l’époque n’auraient donc pas été superflus. Les cercles celtiques que fédère Kendalc’h et les bagadou qui s’organisent sous l’égide de B.A.S. sont plus documentés dans l’ouvrage, forcément.

Gilles Kermarec autoportrait-3

Autoportrait de Gilles Kermarc devant une tablée de pochettes de disques Mouez Breiz. Photo DR.

Les années Mouez Breiz : 1950-1975

Gilles Kermarc consacre à juste raison tout un chapitre au quart de siècle qui constituent ce qu’il définit comme « les années Mouez Breiz », jugeant l’activité d’Hermann Wolf de qualité sans doute inégale, mais « remarquable d’homogénéité » : il n’a publié que des disques d’inspiration bretonne, irlandaise ou écossaise. Il a édité 130 disques entre 1950 et 1959, une centaine au cours de la décennie suivante, 35 après 1970. Le dernier disque du label sort en 1975. Hermann Wolf décède l’année suivante.

Alors que la musique bretonne bénéficie déjà d’un engouement inédit et tout à fait exceptionnel, son fils Jean, confronté à de multiples aléas, met un terme à l’odyssée « Mouez Breiz ». L’aventure du disque breton ne s’arrête pas là, et Gilles Kermarc a eu la bonne idée de présenter en trois pages succinctes, mais utiles, les producteurs et distributeurs qui ont émergé entretemps, en accordant « la palme de l’entreprise la plus ambitieuse » à Keltia Musique, mais en oubliant Coop Breizh. Il y aurait là matière à une autre recherche d’ampleur.

Alan Cochevelou porchette disque-5 

Pochette bilingue du 33 tours du disque "Telenn geltiek / Harpe celtique" redessinée par Alan Cochevelou lui-même, sorti chez Mouez Breiz.

Focus sur quelques interprètes parmi des dizaines d'autres

Une quarantaine de pages sont consacrées aux interprètes, plus exactement à un best-off des chanteurs et musiciens dont on lit les noms sur les pochettes « Mouez Breiz ». Tous les disques que publie le label, comme on ne le disait pas à l’époque, ne sont pas « de la musique bretonne » au sens strict, puisqu’une quinzaine sont des enregistrements l’un des plus célèbres chanteurs classiques français de son temps, Yvon Le Marc’hadour (1898-1986) et de sa femme Madalen (1921-2011).

Alain Cochevelou, né dans le Puy-de-Dôme, ayant grandi à Paris, bretonnise très tôt son prénom en Alan : chez Mouez Breiz, il enregistre sous son patronyme quatre premiers disques avec la chanteuse Andrea ar Gouilh et deux autres de harpe celtique en solo. Alan deviendra la star internationale que l’on connaît après avoir choisi Stivell comme nom d’artiste en 1966.

L’organiste quimpérois Gérard Pondaven (1912-1968) aura été l’artiste le plus présent chez Mouez Breiz avec plusieurs dizaines de disques en solo ou en accompagnement. Les chanteuses aussi sont là : Andrea ar Gouilh, déjà citée, Éliane Pronost surtout, ainsi que Zaig. Les chanteurs de kan-ha-diskan aussi : François Le Bris, et Loeiz Roparz dont la notice aurait été plus consistante si l’auteur avait consulté l’ouvrage « Paotr ar festou-noz / Le rénovateur du fest-noz (paru chez Emgleo Breiz en 2011). D’autres groupes comme les Kabalerien et les Namnediz auraient mérité un notice en tant que précurseurs de la chanson folk en breton, de même que les chorales, en particulier celles du Léon, dont le mouvement perdure aujourd’hui. On ne pouvait sans doute pas tout dire… 

Gilles Kermarc selfie-1

Le plaisir de lire un catalogue

La dernière partie de l’ouvrage se présente comme le catalogue (intégral ?) des disques Mouez Breiz de 1950 à 1976. On y découvre une série de 78 tours, puis des 45 tours et des 33 tours et même des cassettes audio. Qui, à l’heure du tout numérique, sait encore que ces supports ont bel et bien existé et qu’ils ont enchanté ceux qui les ont écoutés en leur temps ?

Parcourir le catalogue n’est pas aussi rébarbatif qu’on pourrait le croire. On le lit même avec plaisir, ne serait-ce que pour repérer des noms d’interprètes, souvent d’origine populaire, dont on sait qu’ils ont été très fiers d’avoir été enregistrés et édités. C’est éclectique. Les titres de chaque morceau sont également indiqués. Chaque page est illustrée d’une pochette.

Deux ou trois remarques tout de même. Une ou deux pochettes pleine page ont été rognées, et les photos ne sont pas toujours créditées ou légendées. L’opus de Gilles Kermarc aurait enfin mérité d’avoir sa table des matières, c’est d’usage : le lecteur devra s’en accommoder. Nombreux devraient être pour autant ceux qu’intéressera ce travail d’ethnologie rétrospective passionnant.

Ci-dessus : selfie de Gilles Kermarc

Pour en savoir plus :

  • Gilles Kermarc. Mouez Breiz, L’invention du disque breton. Lannion, Éd. Dastum Bro-Dreger, 2023. 100 p., ill. Distribution Coop Breizh.
  • Gilles Kermarc, brezoneg gand Gilles Goyat. Per-Jakez Helias ha “Mouez Breiz”. Brud Nevez, n° 304, miz mae 2014, p. 49-51.
  • La publication ci-dessus est un article de Gilles Kermarc sur Pierre-Jakez Hélias, une des signatures les plus fréquentes sur les pochettes des disques Mouez Breiz, traduit en en breton par Gilles Goyat et paru dans le n° 304 de la revue Brud Nevez en 2014. Dans son livre, Gilles Kermarc consacre une page aux « Textes fouillés et signatures prestigieuses » (dont celle d’Hélias) de Mouez Breiz.
  • Gilles Goyat. La collection des disques 78 tours Mouez Breiz (1950-1955). Dans Fañch Postic (dir.). Bretagnes du cœur aux lèvres. Mélanges offerts à Donatien Laurent. Presses universitaires de Rennes, 2009, p. 55-68.
Commentaires
Le blog "langue-bretonne.org"
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Votre blog est impressionnant autant sur le fond que sur la forme. Chapeau bas !
Un correspondant occitan, février 2020.

Trugarez deoc'h evit ho plog dedennus-kaer. [Merci pour votre blog fort intéressant].
Studier e Roazhon ha kelenner brezhoneg ivez. Miz gouere 2020. [Étudiant à Rennes et enseignant de breton. Juillet 2020].

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