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Il est bien connu pour ses travaux incontournables et de belle amplitude, puisqu’il est l’auteur d’un dictionnaire de référence de 1 400 pages du breton contemporain et de ses multiples déclinaisons, d’une grammaire du breton qui avait renouvelé un genre qui en avait bien besoin, de multiples essais de linguistique et d’histoire, et même de nouvelles et de quelques romans à tonalité plus ou moins policière. Bref, Favereau est un auteur prolifique s’il en est, dont le breton est, précise-t-il lui-même, "très branché" sur la langue spontanée et populaire.

De mai 68 à l’an 2000

Les trois premiers tomes de son Anthologie de la littérature bretonne au XXe siècle sont parus entre 2002 et 2008. Le quatrième s’est donc fait attendre longtemps, puisqu’il paraît enfin en cette fin d’année 2020, alors que le texte en était prêt pour l’édition depuis une vingtaine d’années. L’éditeur Skol Vreizh a dû faire face à d’autres priorités et sans doute à diverses contraintes, si bien que le tapuscrit "a dormi deux décennies". Et c’est dans son état d’écriture initial qu’il paraît aujourd’hui, si ce n’est l’ajout de quelques précisions factuelles ici ou là : ça se ressent à la lecture, alors que quelques autres mises à jour auraient été bienvenues. 

Le volume 3 traitait des années d’après-guerre, jusqu’en 1968. Le nouvel opus s’intéresse logiquement au dernier tiers du XXe siècle, que l’auteur répartit sur deux parties de longueur inégale. La première étudie l’effet qu’a eu le mouvement de mai 1968 sur l’écriture en breton. Les plus âgés des auteurs étaient alors les poètes et chanteurs Glenmor, Youenn Gwernig et Anjela Duval, les jeunes (à ce moment-là !) s’appelaient Yann-Ber Piriou, Paol Keineg, Erwan Evenou ou Naig Rozmor à sa façon entre deux générations. Dans les années 1970, ils ont mis en mots "la colère bretonne" de la période, témoignant dans leurs écrits et dans leurs chants, assure l’universitaire, "d’un bel esprit revendicatif". 

La prose d’idées en breton et les débats entre intellectuels

La période post-68 ayant été propice aux débats en tout genre, il consacre aussi plusieurs dizaines de pages à la prose d’idées de l’Emsav [mouvement breton], dont il reconnaît qu’elle reste en marge de la littérature, mais on ne peut effectivement pas ignorer ces débats entre intellectuels, car il y a aussi des intellectuels bretonnants. Le spectre que balaie Favereau se veut exhaustif, puisqu’il inclut les thuriféraires pourtant bien peu nombreux "d’un nationalisme linguistique exacerbé", ardents promoteurs d’un purisme celtique inatteignable. Ainsi que Roparz Hemon lui-même, lequel dirige depuis son exil à Dublin un modeste, mais influent mensuel ronéoté et qu’il crédite tout compte fait d’avoir opté pour une "voie moyenne" en matière de normalisation linguistique. Comme tous, loin de là, ne l’ont pas suivi sur ce point, la question, selon l’anthologiste, n’a pas manqué de révéler "un malaise latent".

Il fait état d’à peu près tous les périodiques, généralement de faible diffusion, publiés dans cette décennie 70, mais son coup de cœur va d’évidence à Pobl Vreizh [littéralement, Le peuple de Bretagne], homologue du mensuel Le peuple breton, organe premier et en français du parti politique de gauche qu’est l’UDB (Union démocratique bretonne). Lui-même est très proche des responsables de la parution de Pobl Vreizh, dont la diffusion atteindra quelque temps les 2 000 exemplaires, le plus fort tirage de la presse de langue bretonne et de loin. Et il y collabore à l’occasion.

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Fañch Morvannou : un modèle d’expression en breton

La personnalité qui a le plus marqué Pobl Vreizh de son empreinte est incontestablement, selon lui, celui qui en été le directeur de 1976 à 1982 et qui en a fait pendant ces quelques années un véritable magazine, à savoir Fañch Morvannou. Francis Favereau rapporte les multiples facettes du parcours et des engagements du fervent catholique qu’il a toujours été, de fortes convictions laïques et de gauche néanmoins, et dont le nom reste associé à une nouvelle orthographe du breton qui était censée faire consensus, mais ne le fit pas.

Morvannou a énormément écrit et publié, et pas que dans Pobl Vreizh, et sur de multiples registres. Il s’est aussi beaucoup exprimé lors de réunions publiques et de meetings, jusqu’à "rivaliser" avec Per Denez, souligne Favereau, pour le leadership du mouvement bretonnant militant. Par contre, ce qui paraît une évidence pour tous, ajoute-t-il, c’est "l’excellence" de son breton à l’oral comme à l’écrit : son style reste "un modèle […] avec sa facilité à manier les concepts les plus délicats ou les plus ténus dans un breton vernaculaire".

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Fañch Broudic : "la télé qui parle breton"

J’ai le droit, moi aussi, à ma biobibliographie détaillée dans l’Anthologie. Me voilà du coup estampillé écrivain, Favereau considérant comme tels tous ceux qui ont publié au moins un ouvrage.Mais alors que l’auteur a soumis, dit-il, ses notices et ses analyses "à la plupart des écrivains de l’époque", tant et si bien qu’on peut parler pour eux de biographie autorisée, pour quelques-uns, dont moi-même, ça n’a pas été le cas. J’ai donc découvert ce qu’il écrit à mon sujet à réception de l’ouvrage et c’est mieux ainsi, même s’il reste des imprécisions par-ci par-là. Après avoir fait état de mes années à la Jeunesse étudiante bretonne et à Galv, Francis Favereau relate mon parcours universitaire depuis mon mémoire de maîtrise rédigé en breton sur la revue Brug d’Émile Masson jusqu’à la thèse de sociolinguistique que j’ai soutenue sur la pratique du breton de l’Ancien Régime à nos jours. 

Il estime que les sondages que j’ai pilotés avec TMO-Ouest ont eu "une influence considérable sur la prise de conscience, tant populaire que publique (des élus), sur le danger qui pèse sur la langue bretonne". Il décrit mon implication au sein de la revue Brud Nevez et mon rôle de critique littéraire. Il ne manque pas de faire écho à l’homme de média que j’ai été de par mon activité professionnelle, qui a réussi à imposer un registre de langue journalistique et à "affiner un niveau de langue médiatisée, afin de pouvoir assurer la communication avec un maximum de locuteurs de langue bretonne". Il conclut en observant que la voie que j’ai empruntée a été celle "d’un juste milieu […] entre l’expression populaire spontanée, marquée par une certaine diglossie […] et un niveau de langue standardisée." L’appréciation venant d’un expert, je ne vais pas la contester, d’autant qu’il considère in fine que je suis "resté l’un des quelques paotred ar brezhoneg, grâce à qui 'la télé parle breton'." Si ce n'est que ces lignes ont été écrites il y a une vingtaine d'années et que depuis déjà quelque temps, je ne suis plus en activité. Et la télé parle toujours breton.

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Deux décennies de création culturelle

Il consacre ensuite la deuxième partie de l’Anthologie, sur près de 300 pages, aux deux décennies de création culturelle et de métissage qui lui paraissent caractériser les années 1981-2000. Ces années, écrit-il, marquent un tournant déterminant pour la littérature bretonne tout comme pour la problématique identitaire en Bretagne. Cela tient à une forme d’institutionnalisation inconnue précédemment des questions de langue et de culture et à la montée en puissance des maisons d’édition. De fait, ce sont une bonne cinquantaine d’auteurs que répertorie l’universitaire, sans parler de tous les autres noms cités, ainsi qu’une demi-douzaine de revues qui affichent une étonnante dynamique et les troupes de théâtre qui attirent un nombreux public sur la base d’un répertoire original. 

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Au premier coup d’œil cependant, et si l’on en juge par le nombre de pages qui leur sont consacrées, aucun apparemment ne semble avoir construit une œuvre à la mesure de celle de Roparz Hemon ou de Pierre-Jakez Hélias aux périodes antérieures (voir les volumes 2 et 3 de l’Anthologie). Favereau n’en cite pas moins des écrivains comme Yann Gerven, Fañch Péru, Goulc'han Kervella et Mikael Madeg comme ayant été les plus féconds avant l’an 2000 (et Madeg surtout l’a été), et on peut ajouter qu’ils le sont toujours depuis.

Tout comme une encyclopédie

Il ne se contente pas de rapporter les éléments factuels incontournables, il expose son point de vue et produit aussi des analyses que d’aucuns pourraient discuter, c’est inévitable dans ce qui reste un microcosme comme les autres. On peut aussi y relever des imprécisions. Un exemple parmi d’autres : Francis Favereau s’obstine ainsi à ne toujours parler que de TV Iroise alors que la télévision locale brestoise s’intitule France 3 Iroise. La transcription des références bibliographiques n’est pas toujours exacte et parfois lacunaire. Les accumulations de titres dans le corps du texte auraient gagné à être présentées en annexe ou dans un encadré, pour une meilleure lisibilité. 

Ceci n’enlève rien au fait que cette anthologie a tout d’une encyclopédie : rares sont les écrivains ou même les écrivants de langue bretonne qui n’y sont pas, et encore plus ceux qui, à l’exemple du philosophe Fañch Kerrain (cité à plusieurs reprises cependant), ont refusé d’y figurer. L’un des regrets de Francis Faverau est de n’avoir traité que trop brièvement les écrivains ou chanteurs qui se ne sont déployés qu’au début de ce XXIe siècle. Mais il fallait bien un terminus ad quem, et le XXe siècle s’arrête effectivement en l’an 2000. Le propos initial était bien de traiter de la littérature de langue bretonne de ce siècle de toutes les mutations. Que d’autres prennent désormais le relais, suggère-t-il.

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Une performance à plus de 4 000 pages

Cette Anthologie de la littérature bretonne au XXe siècle est aussi une performance :

  • ne serait-ce d’abord que parce qu’elle a été rédigée parallèlement en deux langues, ce n’est pas si courant. Et c’est ainsi que le lecteur peut opter pour la version en langue bretonne (solide couverture cartonnée de couleur bleue) ou pour la version française (sous couverture cartonnée de couleur rouge), au choix.  
  • par sa dimension ensuite : les quatre volumes des deux versions cumulées représentent un total impressionnant de 4 020 pages, soit 2010 pages très précisément pour chaque version. À noter que la pagination, à quelques glissements près, est identique et parallèle dans les deux langues ! Cela ne peut que faciliter pour qui le voudrait le va-et-vient d’une version à l’autre.
  • par la collecte minutieuse d’innombrables données, une réelle perspicacité d’analyse, la prise en compte éclairante du contexte (sociétal, économique, voire politique), le sens de la datation et de la formulation.
  • L’illustration est constituée de photos des auteurs et de la reproduction de couvertures de livres ou de périodiques, généralement au format de vignettes. C’est minimaliste, mais presque suffisant.

Un outil indispensable pour quiconque s’intéresse au breton

Bref, l’Anthologie de la littérature bretonne au XXe siècle se révèle un outil remarquable. Selon l’éditeur, les volumes en breton se vendent mieux que ceux en français, ça ne ne se passe pas toujours comme ça ! Il est vrai que le titre de la version française paraît ambivalent, puisque le champ de l’ouvrage ne traite pas à proprement parler de toutes les littératures bretonnes et n’aborde évidemment pas celle de langue française, même si l’auteur en fait état dans le cas d’un écrivain comme Paol Keineg, par exemple. Le titre de la version bretonne est bien plus explicite : Lennegezh ar brezhoneg en XXvetkantved [La littérature de langue bretonne au XXe siècle]. Ceci étant, les textes de la page 4 de couverture précisent bien les choses.

Par ailleurs, ces ouvrages sont davantage des histoires de la littérature que des anthologies. Toutefois, dans les trois premiers tomes, chaque biographie était suivie d’un choix significatif de textes de l’auteur concerné, traduits de surcroît du breton dans les volumes en français. Dans les tomes 4, ce n’est plus le cas, pour des raisons d’économie tout simplement. 

Le choix de l’éditeur a été de les mettre en ligne sur son site internet, ce qui a donné lieu à une étourderie assez cocasse quand on y pense : le lien (liamm, en breton) indiqué renvoie vers le site de la revue et des éditions… Al Liamm ! Le lecteur doit corriger de lui-même en allant sur la page d’accueil du site de l’éditeur, https://www.skolvreizh.com/accueil ou accéder à la page en cliquant directement ici. Comme les extraits sont proposés en pdf, il est possible de les télécharger. 

  • F. Favereau, Lennegezh ar brezhoneg en XXvet kantved. Levrenn 4. Efed Mae 68. Ugent bloavezhiad traou mesket. 1968/2000. Montroulez, Skol Vreizh, 2020, 480 p., skeud.
  • F. Favereau, Anthologie de la littérature bretonne au XXe siècle. Tome IV. Effet mai 68 et décennies de métissage. Morlaix, Skol Vreizh, 2020, 480 p., ill.

Photos de Francis Favereau :

  • en haut : lors du point presse du 15 octobre au siège de Skol Vreizh à Molaix
  • ci-dessus : en dédicace sur le stand des éditions Skol Vreizh le samedi 24 octobre au salon du livre de Carhaix.

Mise à jour : 26 octiobre 2020.