Teatr Piba Spluj - 1   Teatr Piba Spluj - 2

Assister à une représentation de "Spluj" en version bilingue breton-joual et en plein air est, je dois dire, une expérience déconcertante. Teatr Piba la proposait pour la seconde fois cet été dans le cadre de la programmation estivale post-covid de la ville de Brest. Cela se passait par une belle journée ensoleillée dans le paisible jardin Victor Segalen au-dessus du port de commerce de Brest. En attendant d’entrer sur le site, les spectateurs pouvaient déjà assister à l’arrivée d’un cargo dans le port, comme si les deux événements étaient coordonnés. Ça créait une ambiance.

L'antithèse de la chorégraphie

"Spluj", en breton, est un substantif qui veut dire "plongée". C’est aussi l’impératif du verbe "spluja", qui devient alors une invitation ou une incitation à plonger. En l’occurrence, la plongée à laquelle nous invitait Teatr Piba s’apparente à une immersion. Mais si l’on est au théâtre, s’agit-il vraiment d’une représentation ? Il n’y a aucune scène, on ne voit pas les comédiens. On ne pourra surtout pas les voir se mouvoir. C’est l’antithèse du spectacle chorégraphique.

Le spectateur est invité à prendre place sur un transat près du buste immobile et forcément muet de Victor Segalen. Déjà muni de son masque anti-covid, il se voit proposer d’en mettre un autre, un masque de sommeil, si ce n’est qu’il n’est pas là pour faire la sieste. Car on lui fournit aussi un casque d’écoute. Ainsi préservé de la pandémie, de la lumière du jour, des bruits assourdis de la ville et du port, le spectacle d’une petite demi-heure peut commencer.

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L’immersion est totale, si ce n’est qu’on n’y voit rien. Les sons ont été captés en pleine mer lors d’une expédtion scientifique à bord du navire océanographique "Pourquoi pas ?", mais aussi au fond de l’océan. Sur cette bande sonore, deux comédiens alternent en direct depuis leur cabine, l’un en breton, l’autre en joual (mais il y a d’autres variantes possibles) et tiennent leur rôle comme tout acteur. Ce n’est pas un dialogue, plutôt un récit, une histoire documentée et racontée un peu comme à la radio.

Et ça s’écoute fort bien. Le texte original est de David Wahl, connu pour son écriture scénique et par ailleurs artiste associé à Océanopolis à Brest. Il a été transposé en breton par Tangi Daniel et fonctionne bien, si ce n’est peut-être un peu moins sur la fin. Pour ce qui est du joual que j’ai entendu, il m’a semblé que c’était plutôt du français québécois usuel. La création sonore est signée Gwenole Peaudecerf : c’est une performance d’une certaine manière, car il a fallu extraire 25 minutes de sons significatifs d’une captation d’une centaine d’heures au total ! Mais dans cette restitution, aucune voix humaine, me semble-t-il : c’est sans doute un peu dommage, car les voix portent différemment en mer. On m’a précisé lors du débat en fin de représentation que sur le "Pourquoi pas ?" deux ou trois marins et un chercheur d’Ifremer savaient le breton.

"Spluj" est le fruit d’une collaboration artistique et scientifique entre Teatr Piba et Ifremer. Présenté comme "laboratoire", c’est un avant-goût de "An donvor" [haute mer], pièce de théâtre sonore de plus d’une heure, dont la création a eu lieu à la Maison du théâtre de Brest en janvier 2020. Deux nouvelles représentations sont annoncées pour janvier 2021, à Quimperlé et Pleubian (sous réserve de mesures liées au coronavirus). Sur le site de la troupe, "An donvor" est présenté comme "une aventure théâtrale radiophonique et sensorielle singulière". Le tout témoigne assurément d’un projet original qui a mobilisé sur une longue période la troupe dont Thomas Cloarec (au centre, sur la photo de gauche ci-dessus) est le directeur artistique, avec le concours d’une liste impressionnante de coproducteurs et de partenaires.