Jean Le Dû groupe 2019-17

  • Jean Le Dû zo bet kelenner din e-pad ma oan studierez e skol-veur Brest, betek 1998. Heuliet en doa va mestroniezh ha va DEA, troet war ar sokioyezhoniezh. Jean a blije dezhañ ar brezhoneg bev, hini an dud, eus forzh peseurt korn-bro e vefent.
  • Tomm e oa diouzh ar brezhoneg, laouen e oa da gaozeal yezh e vamm, met ne blije ket re dezhañ ar brezhoneg ‘’chimik’’ ! Desket hon eus ur bern traoù gantañ diwar-benn ar yezh he-unan ha diwar-benn he istor. Un den seder ha laouen e oa war un dro, intereset gant an dud, ar re vunut dreist-holl. Chañs ‘m eus bet da ober anaoudegezh gant Jean Le Dû. 
  • A-drugarez dezhañ em eus bet tro da vont da studiañ ar c’hreoleg war enezenn ar Martinik. Hiziv an deiz c’hoazh e vezan sachet atav gant an danvez-se ha soñjoù brav a zalc’han deus an eskemmoù frouezhus hon eus bet a-pad ugent vloaz. Kenavo, Jean.

J’étais bretonnante, je me posais des questions

Jean Le Dû fut mon directeur de maîtrise et de DEA lorsque j’étais étudiante à la fac de Brest dans les années 1990. Je lui dois beaucoup. C’est lui qui m’a donné le goût de la sociolinguistique, une matière alors encore peu connue en France, plutôt développée par des chercheurs de l’université de Rouen et de Montpellier à cette époque. J’étais alors fraîchement débarquée dans le cursus de breton, après une licence d’histoire. 

J’étais bretonnante, mais je me posais énormément de questions politiques et sociales sur la situation de cette langue et je ne trouvais que peu de réponses. Le champ de la réflexion s’est ouvert grâce à ses cours. Observer le breton à l’aune de la sociolinguistique donnait un nouveau sens, nous éloignait de l’idéologie assez nationaliste qui entourait l’enseignement du breton. Il le parlait d’ailleurs remarquablement et continuait à ne parler que dans cette langue avec sa mère. 

Il apprenait facilement les langues 

En plus des cours de sociolinguistique qui m’enthousiasmaient, je suivais également son cours de gaélique. Il faut avouer que j’étais au supplice, tant cette langue me semblait impénétrable ! Pour Jean, c’était au contraire une grande passion. Il adorait les langues en général et les apprenait très rapidement. Espagnol, portugais, italien, espagnol, turc, créole… Dès que l’occasion se présentait, il parlait avec des gens dans la rue, qui étaient toujours ravis d’échanger dans leur langue natale. Il écoutait aussi énormément les personnes autour de lui et identifiait leurs pratiques langagières, la fameuse « variation linguistique ». Il me faisait penser à l’un des pionniers de la sociolinguistique, William Labov, et à son enquête sur la prononciation du R à New York auprès des employées de magasins de prêt-à-porter ! 

À la fac, Jean aimait bien discuter avec d’autres chercheurs, des étudiants de tous horizons. Il s’intéressait pas mal à Internet, encore balbutiant à l’époque. Comme il travaillait sur les cartes de l’atlas linguistique, il ne cessait de chercher des solutions techniques, pour mettre en valeur les points et les isoglosses. Comme je n’étais pas une étudiante très argentée, il me prêta même un ordinateur de son labo du CNRS pour que je puisse rédiger mon mémoire de maîtrise. 

Des « vieux copains » en Martinique et partout dans le monde

Je crois que ce sont ses valeurs de gauche, et son tempérament si gai et pondéré, qui le conduisait à être attentif à son prochain. Tout ne se passait d’ailleurs pas dans la salle de cours : je me souviens notamment des grandes grèves de 1995, où nous nous adressâmes un salut joyeux, sur la place de la Liberté, lui et Yves Le Berre, son compagnon de route universitaire, et moi avec mes copains étudiants. 

Après ma maîtrise, Jean, qui savait que je souhaitais continuer dans une autre université, m’a proposé d’aller étudier la situation du créole en Martinique. Jean Bernabé, un « vieux copain » (il avait pas mal de « vieux copains » partout dans le monde) était président de la fac Antilles-Guyane et linguiste : il pourrait suivre mon travail de recherche. Je me suis donc envolée vers la Martinique pour une année universitaire. 

Il travaillait toujours, échangeait toujours

Quelques mois plus tard, alors qu’il commençait à travailler sur un atlas du créole des Antilles, Jean est venu y donner des cours de géographie linguistique. Ce fut une belle occasion de se voir. Je lui racontais où me menaient mes recherches. Les étudiants antillais à qui il donnait des cours étaient ravis et le trouvaient très sympa. Tout l’intéressait, rien ne le rebutait. Je l’emmenais boire des pina colada dans des food-trucks de la place centrale de Fort-de-France avec mes amis antillais : il n’était pas du tout collet monté, ravi de discuter avec des jeunes gens. Tout le monde trouvait qu’il parlait super bien créole, évidemment. J’en étais presque jalouse ! 

Lui me trouva très bien intégrée. Il était assez impressionné, je crois. Il suivit mon mémoire jusqu’au bout et était très intéressé par ce que je lui disais de la situation du créole. Quand je revins en France, je ne pus commencer une thèse, pour des raisons essentiellement financières, et je commençais à travailler pour de bon. Mais nous continuâmes à nous donner des nouvelles. Je lui racontais des situations linguistiques que j’avais observées, il m’envoyait des articles qu’il écrivait, me demandait parfois mon avis. Il me parlait aussi de ses filles, qu’il adorait. 

Il y a quelques mois, je lui envoie un mail pour prendre de ses nouvelles et il me répond : « Je suis comme toi, je fais des “trucs” » (nous parlions en breton, mais nous écrivions des mails en français, plutôt). Des « trucs », cela signifiait des traductions ou des articles qu’il rédigeait. Il travaillait toujours, échangeait toujours. Un jour que je lui demandais si, parfois, ça l’ennuyait de faire ceci ou cela, il me répondit, en rigolant : « tu sais, moi, tout m’intéresse ! » 

Anna Quéré

  • Merci à Anna de m’avoir transmis ce témoignage sur Jean Le Dû. FB
  • Photo : Jean Le Dû présentant les atlas linguistiques lors des 50 ans du CRBC en novembre 2019.