Laurent Donatien b (3 sur 3)

S’il est un mot qui, à mes yeux, définit bien la personnalité de Donatien Laurent, c’est la bienveillance. Il était toujours disponible pour un échange ou pour répondre à une sollicitation. Un peu désordonné du coup, toujours dans l’urgence. Mais il savait prendre plus que son temps, pour écouter et partager son savoir, son expérience et ses intuitions. Il était à la fois passionné et passionnant. Passionné par les multiples sujets qu’il embrassait et les découvertes qu’il ne cessait de faire. Passionnant, par l’entrain et jusqu’à l’exaltation avec laquelle il les exposait.

Un chercheur hors du commun

Donatien était Breton à plus d’un titre, et conscient de l’être. Ouvert aux innovations : sait-on bien qu’il a contribué de manière décisive à l’adoption de la grande cornemuse écossaise par les bagadou ? Pressentant les évolutions à venir de la société bas-bretonne, il aura été un chercheur atypique et  méthodique tout à la fois. Il a accumulé au fil des ans une connaissance d’une ampleur inégalée de la littérature orale de langue bretonne tout comme de la cosmologie celtique et de la troménie de Locronan, par exemple. 

Dans la lignée de ses prédécesseurs, il a été lui-même un grand collecteur. L’empathie qu’il savait manifester à l’égard de ses informateurs et sa connaissance du breton lui ont ouvert tant de portes à une époque où c’était encore possible. Faisant preuve de perspicacité, il a eu au bon moment l’idée toute simple qu’après tout il n’était peut-être pas impossible de retrouver les carnets de collecte de La Villemarqué, ce que personne avant lui n’avait pu entrevoir, et du coup, personne n'avait pensé qu'ils pouvaient avoir été bel et bien conservés quelque part au manoir familial de Keransquer, à Quimperlé. En même temps, il a toujours fait preuve de persévérance et de modestie : se rend-on bien compte qu’au bout de dix ans il n’avait minutieusement étudié dans la perspective de sa thèse "qu’un seul" (c'est lui qui l'écrit) des trois carnets de collecte de La Villemarqué ?

Donatien Laurent ne manquait pas de talent : non content d'avoir été "l'inventeur" des carnets de La Villemarqué et le premier à les analyser, il a trouvé le moyen de publier le premier volume de sa thèse, non sans difficulté et certes quinze ans après sa soutenance, à la date anniversaire des 150 ans de la parution de la toute première édition du Barzaz Breiz. Il est né finalement sous une bonne étoile. Il égrène lui-même les noms des sommités qui l’ont accompagné : le celtisant Édouard Bachellery, le linguiste André Martinet, l’ethnologue André Leroi-Gourhan (qui fut son directeur de thèse), l’historien Jacques le Goff, Jean-Michel Guilcher, Georges-Henri Rivière, Marie-Louise Tenèze, Yves Le Gallo…

Pour ma part, j’ai fait sa connaissance dès il est arrivé au Centre de recherche bretonne et celtique à Brest en 1970, si je me souviens bien, dans le sillage de Jean-Michel Guilcher et en compagnie de sa femme, Françoise, qui a elle-même travaillé quelque temps aussi à la bibliothèque du CRBC ces années-là. Nous avons plus que sympathisé. Son bureau jouxtait le mien quand le Centre de recherche bretonne et celtique s’est installé au 3e étage du nouveau bâtiment C de la Faculté des lettres de Brest, sur le plateau du Bouguen. Comme il m’avait demandé de contribuer à la relecture de sa thèse, j’avais pu en découvrir le texte dès avant sa soutenance, ce qui fut un bonheur.

Donatien LAURENT Barzaz Breiz-1

Présentation de la thèse

Le texte qui suit est le résumé que j’en ai fait dans le cadre des bibliographies que je publiais à cette époque dans le Bulletin de la Société archéologique du Finistère. Bien que succinct, je le republie ici à l’intention de ceux qui ne connaîtraient Donatien Laurent que de par sa notoriété.

Titre original de la thèse   

  • Laurent, Donatien. La Villemarqué, collecteur de chants populaires. Étude des sources du premier « Barzaz-Breiz » à partir des originaux de collecte (1833-1840). Brest, auteur, 1974, 4 vol., 739 p., ill., 29,7 cm [Bibliographie, p. 713-727 et index, p. 718-737], (dactylographié). 

L’édition

  • Laurent, Donatien. Aux sources du Barzaz Breiz. La mémoire d’un peuple. Douarnez, Armen, 1989, 339 p., ill. (Photo ci-dessus).

Le résumé, tel que publié en 1975

En soutenant cette thèse en vue du doctorat d’État devant l’Université René-Descartes, à la Sorbonne, l’auteur a voulu élucider une partie des questions toujours soulevées par le Barzaz-Breiz, dans la mesure où, trois quarts de siècle après la mort de son auteur, "l’accord n’est fait [parmi les critiques] ni sur la nature et l’ampleur des remaniements [qu’il a subis] ni sur les parts respectives de la collecte et d’une éventuelle création personnelle". Il y aborde "non pas le problème de La Vlllemarqué auteur du Barzaz-Breiz, mais bien celui de La Villemarqué collecteur" et verse au débat "les pièces jusqu’ici inconnues", à savoir les matériaux de collecte réunis par La Villemarqué entre 1833 et 1838. 

D. Laurent, dans une première partie, rappelle tout d’abord la succession historique des faits qui ont entraîné ce qu’on appelle communément la querelle du Barzaz-Breiz : les années de gloire de l’auteur et de son livre, la naissance de la querelle, la vieillesse de l’auteur, les développements de l’affaire après la mort de La Villemarqué. Il fait état de la découverte des carnets d’enquête du vicomte et établit que "La Villemarqué, s’il ne s’était guère soucié […] d’apprendre son Vaugelas breton, parlait fort bien le sous-dialecte cornoualllais en usage à Nizon". Il décrit ensuite le manuscrit et présente les problèmes de transcription qu’il a rencontrés. 

Les volumes 2 et 3 de la thèse sont consacrés à la transcription des chansons figurant sur le manuscrit, que D. Laurent accompagne de notices bibliographiques concernant chacune des pièces. Dans sa troisième partie, l’auteur procède à l’examen critique de la collecte… Il détermine la contribution réelle de la Dame de Nizon [Ursule Feydeau de Vaugien, 1776-1847, mère de Théodore Hersart de La Villemarqué] à l’élaboration du Barzaz-Breiz et décrit les premières collectes de La Villemarqué. Puis il s’intéresse aux "textes remarquables", ceux qui, au nombre de cinq, "par leur qualité d’inspiration et d’expression, comme par leur thème et leur composition, tranchent sur la masse, à tout dire assez banale, des autres textes recueillis à cette époque par La Villemarqué". Il s’agit de Merlin-Barde, le Faucon, les Chouans, le Vassal de Du Guesclin, le Clerc de Rohan, les trois premières pièces étant sans équivalent dans les autres collectes, les deux autres étant apparentées à des chants déjà connus. 

Ayant précisé que "le Barzaz-Breiz se présente comme la première, et la plus importante en qualité, des collections de chants populaires en langue bretonne publiées au cours du XIXe siècle", D. Laurent conclut que "l’analyse des graphies, celle de la langue utilisée, les erreurs manifestes, tantôt dues au chanteur interrogé, tantôt au scribe, la comparaison avec les versions parallèles déjà connues aussi bien qu’avec les textes publiés dans le Barzaz-Brelz ne font, en somme, que confirmer [que] tous les textes notés sur les pages [du] carnet sont le fruit de collectes authentiques réalisées par La Villemarqué lui-même". Ayant rendu possible désormais de "déterminer ce qui, dans le recueil, appartient au peuple et ce qui revient à l’éditeur", l’auteur présente la personnalité du collecteur que fut La Villemarqué, sans doute "prisonnier de conceptions qu’il doit à sa nature, à son milieu et à son temps", mais qui payait réellement de sa personne, ayant été "souvent plus habile dans la collecte des textes que dans leur restauration".

À suivre, liens et témoignages