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Il y a toujours eu débat autour de la langue bretonne, et ce fut déjà le cas au début du XXe siècle entre deux intellectuels et écrivains pourtant assez proches l’un de l’autre, puisque tous deux socialistes. 

  • Si ce n’est que l’un considérait la question de la langue bretonne comme la plus importante de toutes en Bretagne et qu’il s’imposait en conséquence de faire "de l’enseignement breton-français la base de tout enseignement en Basse-Bretagne".
  • Quand l’autre admettait certes que l’usage du breton est légitime, mais insistait sur le fait qu’il "est tout au moins inutile d’empêcher la pénétration nécessaire du français dans les campagnes bretonnes".

Émile Masson, originaire de Brest, enseignait au lycée de Pontivy lorsqu’il lance la petite revue Brug en janvier 1913 pour diffuser les idées socialistes et libertaires au sein de la paysannerie. Yves Le Febvre, originaire de Morlaix et ancien juge de paix à Plouescat, lance "La Pensée bretonne" six mois plus tard, en juin 1913, sur la base d’un appel visant à regrouper les intellectuels bretons de conviction républicaine et laïque "pour arracher la pensée bretonne à la réaction cléricale qui l’étreint de toutes parts".

Y. Le Febvre avait accepté de publier une « chronique bretonnante » dans « La Pensée bretonne » et en avait confié la rédaction à E. Masson, étant assuré ainsi qu’elle « ne sera(it) quant au fond ni séparatiste ni réactrice ». Tous deux s’accordaient pour considérer qu’il "ne faut pas laisser aux seuls réactionnaires le monopole du théâtre breton". 

À quoi le breton peut-il servir ?

Les réactions sont contrastées. Les autres périodiques bretons, tous catholiques ou conservateurs, sont plus que réservés, estimant la publication de Brug, à l’exemple de Loeiz Herrieu dans Dihunamb, "plus dangereuse cependant pour le peuple, car elle est rédigée en breton". Certains militants socialistes sont réticents, mais d’autres approuvent "ceux qui ont commencé à traduire en breton quelques-unes de nos brochures révolutionnaires". Le syndicaliste lorientais François Le Levé soutient Masson. 

Le doyen de la Faculté des lettres de Rennes, Georges Dottin, assurait que "tant que le breton existe, il peut, à côté du français, servir à faire pénétrer des idées nouvelles". Mais la conviction de Le Febvre était qu’il ne fallait user du breton que pour la propagande ou pour l’amusement populaire, d’autant qu’il soupçonnait les régionalistes de n’être en réalité que le faux-nez des nationalistes et des séparatistes. Masson, favorable à un enseignement bilingue, était plus compréhensif à leur égard et lui rétorquait qu’il fallait dépasser les postures utilitaristes : "ne sauriez-vous concevoir qu’il y ait place à une œuvre sérieuse de propagande bretonne d’éducation populaire s’adressant au plus fort tiers de la population globale du pays ?"

L’ampleur des divergences entre les deux hommes comme l’intensité de la polémique qui les séparait dans les colonnes mêmes de « La Pensée bretonne » ne pouvaient aboutir qu’à une rupture. Bien d’autres protagonistes se sont exprimés à ce moment-là sur la question de la langue bretonne. Ce sont ces prises de position, qui reflètent toute une époque, que j’ai analysées dans ma thèse sur L’évolution de la pratique du breton de l’Ancien Régime à nos jours (1993).

Je viens de mettre en ligne l’intégralité de ce chapitre sur le site que j’ai créé à cet effet. On peut le lire en accès libre