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En invitant des Palestiniens à Carhaix pour la 30e édition du festival les 26 et 27 octobre, les organisateurs ne pouvaient trouver meilleure illustration de leur ouverture au monde. Ils ont fait coup double en mettant en avant l’aphorisme "Bretagne est univers" comme thématique de l’année. Il est juste dommage d’avoir si peu fait référence au poème du même nom de Saint-Pol-Roux au cours de ces deux jours.

À part ça, au bout de trente ans, le festival est bien installé dans le paysage éditorial régional. L’organisation, immuable, est bien huilée : les éditeurs exposent leurs livres, les auteurs dédicacent les leurs. L’affluence était sûrement moindre le samedi qu’elle ne l’a été le dimanche. D’une année sur l’autre, le bilan statistique affiché est toujours le même : près de 100 maisons d’édition, dit-on, (il y en a 78 référencées sur le site), 250 à 300 auteurs (il y en a 160 annoncés sur le site), 10 000 visiteurs… Cela reste imprécis, mais il serait question de mettre en place un comptage de ces derneirs à l’avenir.

Un festival ou un salon ? L'un et l'autre, en fait

Ce qui a surpris les invités palestiniens de cette année, c’est l’intuition qu’ont eue dès le départ les organisateurs de présenter comme un festival ce qui n’est après tout qu’un salon du livre, sans doute différent des autres, mais chaque salon trouve le moyen de mettre en avant sa spécificité, et tous aujourd’hui fonctionnent peu ou prou selon le même schéma. S’afficher comme un festival, a fortiori comme "le" festival du livre en Bretagne, c’est signaler son importance, même si tous les éditeurs bretons ne sont pas tous présents.

Le coup d’envoi est donné rituellement le samedi en fin de matinée, lors de l’inauguration. Le directeur du festival, Yann Peillet, en est le maître de cérémonie, avec le concours de Fulup Kere pour les annonces en breton. Charlie Grall, pourtant l’un des fondateurs de la manifestation, se fait toujours discret à ce moment-là, mais il signe dans le programme une contribution en breton intitulée "Gerig aozadur ar saloñs" [Le mot des organisateurs du salon - tiens, il s’agit donc aussi d’un salon], non traduite, dans laquelle il règle quelques comptes avec "le discours nauséabond de l’extrême droite à l’égard des migrants." Il est vrai que le festival avait également invité SOS Méditerranée à venir de si loin pour une conférence-débat. 

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Ce dont rêvent les écrivains palestiniens

C’est à l’occasion de l’inauguration qu’intervient le président d’honneur du festival. Cette année, il s’agissait d’Anwar Abu Eisheh. En Palestine, c’est quelqu’un qui compte : il a été ministre palestinien de la Culture, et il enseigne le droit civil à l’université Al Quds. Originaire d’Hébron, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont "Parcours d’un militant palestinien, de chauffeur de taxi parisien à ministre de la Culture" (éd. La croisée des chemins, Casablanca). 

"Vous ne pouvez pas imaginer comme vous me faites rêver", a-t-il déclaré d’emblée. À Carhaix comme au Mans où il était juste avant, ce sont les installations matérielles qui l’impressionnent. "Mais qu’est ce qu’on souffre, ajoute-t-il, pour organiser un salon du livre en Palestine tous les deux ans. Surtout de la part des Israéliens : des maisons d’édition sont interdites, nous sommes obligés de donner au gouvernorat israélien la liste de tous les livres qui viennent, qui sont parfois interdits. Vous me faites rêver." C’est une facette choquante de l’occupation israélienne en Palestine.

Leïla Shahid est bien plus connue puisqu’elle a été pendant des années la Déléguée générale de la Palestine en France, puis à l’UNESCO. Elle a épaté l’assistance en lançant un tonique "demad d’an oll" [bonjour à tous] sous les applaudissements. Elle-même a été épatée par tous les livres pour enfants en breton qu’elle a pu voir sur les stands : "c’est bien que les enfants puissent aussi apprendre le breton, même s’ils ne sont pas, selon son expression, totalement bretons, puisqu’ils sont bilingues."

Étant mariée à un écrivain marocain, elle sait, ajoute-t-elle, "combien la littérature dit le mieux toutes les causes, de la cause bretonne à la cause palestinienne et à toutes les autres, que le discours politique." Elle n’a pas manqué enfin de saluer la présence de Jean-Pierre Jeudy, ancien maire de Carhaix et président du Comité France Palestine de la ville. 

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Solidarité avec les indépendantistes catalans emprisonnés

Christian Troadec, le maire actuel, a dû faire rêver encore plus le président d’honneur du Festival avec ses annonces. D’abord l’installation "bientôt" de l’Officepublic de la langue bretonne dans le château de Kerampuilh. Puis le début des travaux d’ici à septembre 2020 en vue de l’aménagement sur le même site d’un parc événementiel, incluant la construction d’un nouveau palais des sports et des congrès, sous la forme d’un grand bâtiment venant s’appuyer en forme de L sur la scène Glenmor. Ce qui induit qu’un accord a finalement été trouvé sur ce projet entre la ville et l’organisation des Vieilles Charrues. 

Dans des propos plus politiques, le maire de Carhaix s’est fait le porte-parole du peuple breton pour exprimer sa solidarité avec les prisonniers politiques catalans en Espagne : c’est la raison pour laquelle il arborait sur sa veste le petit ruban jaune désormais associé au combat des indépendantistes.

Les Irlandais très inquiets face au Brexit

Car il a aussi été question du Brexit à Carhaix. Mais pour connaître le point de vue irlandais à ce sujet, il faut se reporter au programme (car on ne peut pas dire que c’est un catalogue) du Festival pour lire l’article (en français) et son résumé (en breton) d’Éamon O Ciosàin, professeur de français et de breton à l’université de Maynooth, à quinze miles de Dublin. 

L’Irlande, écrit-il, "subit la sortie proposée [du Royaume-Uni] de plein fouet". Il pointe aussi la résurgence de "vieux réflexes anti-irlandais" dans la presse tabloïde en Angleterre et dans certaines couches de la population. Les textes d’E. O Ciosàin mériteraient d’être mis en ligne sur internet. 

Au fait, pourquoi le Festival ne mettrait-il pas le programme tout entier sur son site ? Soit une page spéciale sur laquelle tous les articles seraient directement accessibles, soit un fichier pdf à télécharger ? Les solutions ne manquent pas, et ne sont pas compliquées à mettre en œuvre.

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Gwalarn, un mouvement littéraire. Mais pas que…

Dans ce même programme, un mini-dossier inattendu de six pages (quatre en français, deux en breton) est également consacré à "l’histoire d’un mouvement littéraire ouvert sur le monde", en l’occurrence celui qui s’est constitué autour de la revue "Gwalarn" [Nord-ouest] de 1925 à 1944, à l’initiative de Roparz Hemon (et d’Olier Mordrel, on l’oublie parfois celui-là). On ne voit pas très bien les raisons de cette publication : pourquoi mythifier cette histoire en 2019 alors qu’elle n’est liée à aucun anniversaire ni à quelque événement récent que ce soit, si ce n’est pour revendiquer une filiation ? Après tout, c’est un choix.

C’est d’autant plus plausible que le mini-dossier se contente de reproduire des textes datant de trente à cinquante ans, notamment un long extrait du "Comment peut-on être Breton ?" de Morvan Lebesque. Mais c’est faire l’impasse sur nombre de recherches et de publications qui, depuis, ont analysé et scruté non seulement l’œuvre littéraire de Roparz Hemon et de l’école de Gwalarn (qu’on ne peut pas méconnaître), mais aussi les présupposés et les certitudes qui les motivaient (qu’il importe tout autant de connaître). 

De ce point de vue-là, la modernité et l’ouverture au monde dont on les crédite ne sont sans doute pas ce que l’on croit : elles apparaissent au contraire comme étant singulièrement datées. Car ce qu’a théorisé Roparz Hemon dans ses articles de "Gwalarn", réunis en 1931 dans son essai "Eur Breizad oc'h adkavout Breiz" [Un Breton retrouve la Bretagne], réédité en 1972 par Al Liamm, c’est peut-être une certaine forme de modernité, c’est surtout un nationalisme exacerbé et un conservatisme social et moral clairement assumé. 

Ce corpus apparaît tout simplement comme la déclinaison bretonne des idées ou idéologies qui émergent alors en différents pays d’Europe avant de les submerger jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Le projet de Hemon de faire du breton "une langue moderne" s’est imposé de fait (même s’il donne toujours lieu à débat) tout comme celui de "créer" une littérature. Dans son esprit, tout ça devait aboutir à recréer et régénérer la nation : on n’y est pas encore.

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D’un stand à l’autre

Trois prix ont été décernés lors du festival : Frank Darcel a reçu celui de la ville de Carhaix pour son roman noir "Vilaine blessure" (Le Temps éditeur) et Maï Ewen celui de la nouvelle en breton pour "Begad avel ebet" [Pas le moindre souffle de vent]. Le prix Langleiz a été attribué à Pierrette Kermoal au titre de la revue Aber.

Sur le stand des Presses universitaires de Rennes, des piles de l’Histoire populaire de la Bretagne que viennent d’écrire Alain Croix, Thierry Guidet, Gwenaël Guillaume et Didier Guyvarc'h ne pouvaient qu’attirer le regard : prescience d’un succès annoncé ?

Dans une autre travée, le Centre de recherche bretonne et celtique proposait ses propres publications en présence d’habitués comme Yvon Tranvouez et d’autres qui le sont moins, comme Jean Le Dû et Yves Le Berre. C’est qu’ils avaient des nouveautés à présenter, en particulier "Métamorphoses. Trente ans de sociolinguistique à Brest (1984-2014)" (collection Lire et relire), ouvrage dans lequel ils exposent en profondeur et avec la ténacité qu'on leur connaît leur réflexion sur l’état passé, présent et à venir du breton.

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Sur celui de Skol Vreizh, Jean-Claude Le Ruyet, très en forme, présentait l’ouvrage posthume d’Albert Boché, "Le breton, des dialectes à la langue écrite", enrichi par ses soins. Albert Boché (1927-2012), originaire du pays pourlet, enseignant à Baud, a été un linguiste reconnu. Sa connaissance du vannetais dans ses multiples variantes ainsi que celle des autres dialectes bretons avaient aiguisé son intérêt pour une langue, non pas uniforme, mais unifiée.

Paul Burel, qui fut un éminent journaliste à Ouest-France, et son compère Nono, qu’on ne présente plus, ont concocté à quatre mains une BD originale, déjà présentée comme "hilarante" en raison de ses caricatures. Le titre — "Temps de cochon en Bretagne" (éd. Skol Vreizh) — serait presque un calque d’une ancienne émission de France-Inter ("Un temps de Pochon, c’est fini pour aujourd’hui"). Les auteurs ont l’air de s’amuser, les lecteurs devraient le faire aussi. Une version bretonne est parue en même temps que la VF, ce qui n’est pas courant, avec le concours d’Hervé Lossec.

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Le seul stand qui dénote dans l’enceinte du festival est probablement celui que tient Jean-Jacques Cellier pour le compte des éditions La Digitale. C’est aussi l’un des exposants les plus anciens, puisqu’il y est continûment présent depuis les toutes premières années : il mériterait qu’on le distingue pour ça ! Il correspond à l’une des conditions minimales requises pour exposer : être éditeur en Bretagne. Mais sa production ne se classe pas dans le registre d’une plus ou moins forte identité bretonne que partagent beaucoup parmi les éditeurs présents. Au fil des années, La Digitale a publié des dizaines d’ouvrages : de littérature et de poésie, d'histoire sociale sur Plogoff et les forges d’Hennebont, par exemple, des textes de révolutionnaires et de libertaires (tels les souvenirs de René Lochu sur Brest), des ouvrages de référence sur l'anarchisme et sur l'anticolonialisme (de Sartre, en particulier)… 

TES, acronyme de Ti-embann ar skoliou est le service public chargé de  la conception et de l’édition de tout ce dont peut avoir besoin l’enseignement du breton et en breton comme ressources pédagogiques. Si le site internet de la structure paraît minimaliste, Carhaix est pour elle l’opportunité de faire découvrir ses productions à un large public. Maryvonne Berthou a été la cheville ouvrière d’une exposition bilingue autour de la chanson en breton, en classe, à la maison ou ailleurs, actuellement visible à l’INSPE de Saint-Brieuc, et qui circulera ensuite de Morlaix à Pontivy et Quimper.

Le musicien Roland Becker, navré qu’aucun autre chercheur ne se soit attelé à la tâche, a consacré tout un opus aux sœurs Goadec : trois femmes, trois sœurs, trois chanteuses bretonnes. Elles auraient été ébahies qu’on ait pu écrire à leur sujet un ouvrage de 352 pages, préfacé par Denez [Prigent] et fort abondamment illustré de surcroît. Le livre raconte comment elles sont devenues mythiques, en Bretagne et au-delà et se répartit lui-même en trois parties en forme de triade : Kan unan Chant 1, Kan daou Chant 2, Kan tri Chant 3. Il est paru aux éditions Ouest-France dans une belle mise en page.

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Pierre Loquet est l’un des deux nonagénaires présents. Toujours bon pied, bon œil, si ce n’est qu’il ne conduit plus. Et surtout fidèle à ses convictions. À Carhaix, il faisait la promo de "Skoazell Vreizh, 50 ans de solidarité" [Le secours breton]. Vous n’ignorez pas que l’objet de cette association est de "venir en aide à toute personne qui, en raison d’un engagement en faveur de la Bretagne, se trouverait confrontée à l’appareil judiciaire ou administratif de l’État français". Dit comme ça, ça fait très langue de bois. Concrètement, Skoazell Vreizh a secouru les clandestins du FLB et leurs familles à l’occasion de leurs procès, et bien d’autres militants en diverses circonstances, comme tout récemment les parents du petit Fañch dans l’histoire du tilde. L’ouvrage, rédigé par Christian Guyonvarc'h, est disponible en VF et en VB.

L’autre nonagénaire était Jorj Cadoudal, ancien paysan et éleveur de moutons dans les Monts d’Arrée, que je connais bien. Ce doit être aujourd’hui le doyen des sonneurs bretons, toujours actif, toujours gouailleur et l'œil pétillant. Gégé Gwenn a collecté l'histoire de sa vie et en a fait un livre tout en breton : "'Veze ket dañset plinn" [La danse plin ne se dansait pas] (sic), publié aux éditions Al Lañv. À Carhaix, il était rouge fier (traduction littérale du breton "fier-ruz") de présenter son livre, de porter son collier de l’hermine et d’être accompagné de ses petites-filles.

Youenn Caouissin était un peu esseulé dans un recoin du salon. Vous ne le savez peut-être pas, mais il a écrit et publié il y a deux ans chez Via Romana (un éditeur traditionaliste, pour ne pas dire intégriste) une biographie de près de 600 pages sur la vie de l’abbé Yann-Vari Perrot, sous-titrée "J’ai tant pleuré sur la Bretagne". Il est très contrarié que personne en Bretagne ne l’a sollicité pour la moindre conférence, m’a-t-il précisé, alors qu’il a été invité une dizaine de fois ailleurs en France dans des cercles catholiques eux-mêmes traditionalistes. Les 2 000 exemplaires du premier tirage sont tout quasiment écoulés, si bien qu’il envisage une édition en poche d’ici quelques mois.