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Elmar et Sabine Ternes, à Groix, le 14 juin 2018.

Et séquence émotion. Une vague d'excitation a touché les Groisillones et les Groisillons dès qu'ils ont su que ce professeur émérite de l'université de Hambourg allait revenir passer quelques jours sur l'île où il n'avait pas remis les pieds depuis les années 1966-67. C'est à ce moment-là qu'il avait effectué trois séjours successifs de deux mois sur place pour les enquêtes de terrain qu'il lui fallait réaliser en vue de sa thèse. Trois ans plus tard et après sa soutenance, sa Grammaire structurale du breton de l'île de Groix, la première du genre, paraissait en français (et non pas en allemand) à Heidelberg.

Dès la nouvelle connue, les responsables d'associations locales, Annaig Guillamet et Elizabeth Mahé notamment, se sont mobilisées pour accueillir Elmar Ternes comme il se doit. Les deux bretonnants de l'île, Jo Le Port et José Calloch, se sont naturellement impliqués, eux aussi. Le maire de Groix, Dominique Yvon, et son premier adjoint, Gilles Le Menach, l'ont très officiellement reçu à la mairie jeudi 14 juin : sous la devise "Hatoup" de l'île (dont tout le monde sait, à Groix du moins, que ça veut dire "toutes voiles dehors") ils lui ont remis la médaille de la commune. 

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Annaig Guillamet et Elizabeth Mahé. Jo Le Port et José Calloch, en compagnie d'Agathe Marin.

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Le discours de M. le maire, la prise de parole d'Elmar Ternes devant micros et caméra.

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Une belle petite tempête médiatique

Les sonneurs Alan Buhé et Loeiz er Braz ont repris du service sous un petit crachin breton pour l'accompagner au son du biniou et de la bombarde jusqu'à la salle des fêtes, où était prévu le déjeuner. En fin de journée, ce sont plus de 70 personnes qui se sont retrouvées dans cette même salle pour une table ronde sur la place de la langue bretonne à Groix jusqu'au milieu du siècle dernier. Il a également été question des spécificités du parler groisillon et de l'héritage de la langue dans la mémoire collective groisillonne.

Elmar Ternes a lui-même été surpris de l'accueil qui lui a été réservé et de la belle petite tempête médiatique qu'il a dû affronter. Tout le monde voulait le photographier et l'enregistrer. Mathieu Herry s'était déplacé pour un reportage diffusé ce mardi midi (le 19 juin) dans le journal "An taol-lagad" sur France 3 Iroise. Celui de Jean-Luc Bergot avait trouvé place le soir même (le 14 juin) dans le journal en langue bretonne de Tudi Crequer sur France Bleu Breiz-Izel. Par ailleurs, la table ronde a fait l'objet d'une double captation sonore : 

  • l'une par Aimé Calloch, considéré comme le disque dur de Groix dans la mesure où il enregistre et filme tous les événements qui s'y passent
  • l'autre par Olivier Nouchi pour le compte d'une nouvelle radio locale, Radio Balise.

Petit commentaire en passant : je trouve toujours un peu dommage que diverses actualités concernant la langue bretonne ne passent guère dans les journaux en français des radios et télés, comme si elle ne pouvait pas intéresser également les non bretonnants. Dans la presse écrite, c'est l'inverse : elle ne traite de l'actualité "langue bretonne" qu'en français ! Fermons la parenthèse.

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Éloge d'une informatrice illettrée et de deux Groisillons autodidactes

Elmar Ternes a en outre été impressionné de découvrir que plusieurs exemplaires de sa grammaire circulaient sur l'île de Groix. Il a surtout été très heureux de faire la connaissance de Jo Le Port et José Calloch, les deux seuls bretonnants de l'île désormais : s'ils ont pu se réapproprier le breton qu'ils avaient entendu dans leur jeunesse sans avoir alors appris à le parler, c'est aussi grâce à sa grammaire et à ses enregistrements. Son livre n'est pourtant pas une méthode d'apprentissage de la langue, d'autant moins que les textes en breton n'avaient été retranscrits qu'en API, soit l'alphabet phonétique international. Les deux Groisillons sont d'authentiques autodidactes : ils ont appris à le décoder !

Un autre temps fort de la venue du chercheur allemand sur l'île a été sa rencontre avec la petite-fille de l'une de ses deux principales informatrices. Quand il est arrivé sur l'île pour la première fois en février 1966, il a tout de suite observé que le français y était déjà la langue de la communication au quotidien, un français fortement influencé par le substrat breton cependant. Les moins de 50 ans (au moment de l'enquête) ne connaissaient plus que quelques bribes de breton. Parmi les 50-65 ans (nés après 1900), beaucoup pouvaient s'exprimer en breton. C'est surtout parmi les plus de 65 ans (nés avant 1900) qu'il avait repéré "une connaissance parfaite et une pratique sûre du breton." L'usage concret de la langue variait par ailleurs d'un village à l'autre. Elmar Ternes a pu questionner quantité d'informateurs, y compris lors de "conversations occasionnelles dans les rues ou dans les bistrots en buvant du 'rouge' avec les vieux marins." En venant sur l'île depuis le centre de l'Europe, il découvrait en même temps le monde de la mer.

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Jo Le Port lisant un extrait de la grammaire d'Elmar Ternes

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Annaig Guillamet et Lucien Gourong lors de la table ronde.  

L'une de ses principales informatrices l'a particulièrement marqué : Marie Tonnerre, née Guillevic en 1892 et donc âgée de 75 ans au moment de l'enquête, surnommée Chimen. Il lui doit, écrit-il, "ses plus beaux enregistrements." Elle a passé des après-midi entiers à répondre à ses questions. Dans sa thèse et lors de la table ronde, il a tenu à lui rendre hommage : "bien qu'elle soit illettrée, on ne saurait trop louer son intelligence, son agilité intellectuelle et son ouverture d'esprit." 

Lors de ses prises de parole le 14 juin, ainsi que dans l'interview qu'il a accordée à Ouest-France (lundi 18 juin, édition de Lorient), il a expliqué que c'est grâce à elle et à ses autres informateurs et informatrices qu'il a "arraché la dernière mémoire de ces femmes. C'était le dernier moment pour sauvegarder ces récits et cette langue". C'est grâce à elle qu'il a pu décrire un état "ancien" de la langue remontant au XIXe siècle. On comprend bien les raisons pour lesquelles sa petite-fille, Annaig Guillamet, était tout à la fois émue et rayonnante de la venue d'Elmar Ternes à Groix. 

Un retour en forme de déclic ?

Le linguiste remarque aussi à cette occasion que le statut symbolique de la langue s'est transformé en un demi-siècle. Rien qu'en circulant en voiture, il a découvert des panneaux de signalisation routière bilingues qui n'existaient évidemment pas au milieu des années 1960. Mais c'est sur l'île que cette transformation lui paraît la plus significative, bien qu'on n'y parle (presque) plus le breton. Au moment de son enquête, "les bretonnants de Groix sont convaincus que leur langue maternelle est sans valeur […]. Les enfants qui ne comprennent pas le breton se moquent de leurs parents bretonnants."

En revenant à Groix ces jours-ci, il ne se doutait pas que "son travail avait inspiré un tel intérêt". Et parlant de "ces deux messieurs", Jo Le Port et José Calloch, il ajoute : "c'est vraiment étonnant, ils ont le vrai accent ! Je n'aurais pas cru que ça pourrait exister." Il y voit une forme de réhabilitation du breton de Groix.

Loeiz Le Bras, Alan et Geneviève Le Buhé, les vannetisants venus du continent pour la journée "Elmar Ternes", ont entendu pour la première fois les deux Groisillons et le linguiste lui-même s'exprimer dans la forme spécifique de breton qu'on parlait dans la partie occidentale de l'île. Ils ont considéré qu'elle leur était facilement compréhensible et très proche finalement de celui qui se parle de Lorient à Vannes ! 

L'enthousiasme des uns et des autres au terme de cette journée était tel qu'ont été évoquées l'éventualité d'un cours de breton pour adultes à la rentrée prochaine et même l'ouverture à terme d'une classe bilingue : c'est l'excellent conteur et penseur Lucien Gourong (car un conteur sachant conter doit aussi y penser) qui l'a suggéré. D'ici là, les enregistrements réalisés par Elmar Ternes en cours de numérisation par l'association Dastum devraient être consultables à la médiathèque de l'île. Son retour à Groix aurait-il été un déclic ?

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Elmar Ternes a présenté une communication sur "Breton accentology" mercredi 20 juin lors de l'atelier "typologie du breton" organisé au Pôle universitaire Pierre-Jakez Hélias, à Quimper dans le cadre du colloque "Celto-Slavica". Voir message précédent.

Il sera reçu jeudi 21 juin au Centre de recherche bretonne et celtique, à la Faculté Victor Ségalen, à Brest.

Femmes de Groix

Crédit des photos signées : Alain Roupie, que je remercie vivement pour me les avoir transmises. Alain Roupie est installé comme photographe à l'île de Groix, sur le port. Il vient de publier avec le concours de Gilbert Duval un beau livre illustré sur les femmes de Groix.

Pour en savoir plus, se reporter au blog d'Anita de Groix sur ile-de-groix.info

À l'attention de ceux qui souhaitent entendre des enregistrements complémentaires de breton de l'île de Groix, se connecter à la Banque sonore des dialectes bretons, à la page http://banque.sonore.breton.free.fr/shownews.php5, proposée par Pierre-Yves Kersulec. Ce dernier s'est rendu sur place à plusieurs reprises afin de recueillir les souvenirs et expressions d'un des derniers locuteurs de breton originaire de l'île. Aucun nom ni date ne sont fournis. D'autres enregistrements de breton groisillon peuvent être repérés par le module recherche du site.