Couverture Pays natal

C’est un choix symbolique et qui n'est pas du tout couleur locale qu’ont effectué les chercheurs brestois du Centre de recherche bretonne et celtique pour illustrer le programme de leur colloque sur "Écrire le pays natal" : ils ont opté pour un tableau ocre et ensoleillé, l’un des quelque quatre-vingts que Paul Cézanne a peints de la montagne Sainte-Victoire dans le pays d’Aix. Pas n'importe lequel non plus, puisque c'est celui qui est accroché dans le bureau ovale de la Maison-Blanche, à Washington.

Hasard du calendrier : le colloque se tenait hier et aujourd'hui à la faculté Victor Ségalen – tout un symbole aussi - à l'UBO au moment où s'ouvre à Saint-Malo la 29eédition du festival "Étonnants voyageurs" sous l'égide de l'incontournable Michel Le Bris, constant promoteur d'une "littérature-monde" de langue française : il faut lire l'interview qu'il donne à ce sujet dans le numéro 3566 de Télérama qui vient de paraître. Une littérature-monde ? Surtout pas celle, précise-t-il, "du moi replié sur lui-même", plutôt celle qui "désigne des textes en tension entre l'écrivain et le monde, dont il s'agit de rendre les rythmes, les sons, les paroles nouvelles." 

Les deux manifestations n'ont ni la même ampleur ni la même audience, c'est évident. Faudrait-il par ailleurs opposer la littérature du pays natal et sa quiétude supposée à celle qui veut embrasser le monde et ses tourments ? L'une et l'autre démarche ont peut-être comme point commun d'interroger les rapports du centre à la périphérie en littérature, et vice-versa. Mais aussi, ce qui ne paraît toujours aller de soi quand on se situe dans le champ littéraire du proche, de scruter l'ailleurs et l'universel. 

Calvez Ronan-1  Dupouy Jean-Pierre-1  Thomas Mannaig-1

De gauche à droite : Ronan Calvez, Jean-Pierre Dupouy, Mannaig Thomas.

En ouvrant le colloque de Brest, Ronan Calvez, le directeur du CRBC, a directement affronté ce questionnement. Le pays natal, a-t-il expliqué en faisant référence au "Cahier d'un retour au pays natal" du martiniquais Aimé Césaire (1939), est ce qu'on est et ce qu'on n'est plus (pour des raisons qui ne sont pas naturelles, mais sociales), il parle souvent une langue différente de celle du pays où l'on vit, il témoigne d'une culture autre que celle du pays dans lequel on est au moment de l'écriture. "Le pays natal est un miroir".

L'initiative du colloque revient à deux enseignants-chercheurs de l'UBO : Jean-Pierre Dupouy, fils de l'écrivain breton Auguste Dupouy, et Mannaig Thomas, qui a consacré sa thèse au Cheval d'orgueil de Pierre-Jakez Hélias.

J.-P. Dupouy a souligné qu'il reste beaucoup à étudier sur la tension entre Paris capitale et le pays des origines. En matière de littérature régionale, voire régionaliste, il aspire à une nouvelle approche du rapport entre mémoire et pays de l'enfance d'une part et l'écriture d'autre part. Le choix par l'écrivain d'un lieu géographique précis est-il perçu comme subalterne ou peut-il devenir valorisant ?

Dans son exposé introductif, Mannaig Thomas a produit pour sa part une forme d'inventaire des problématiques du proche et du local en littérature. Prolongeant les travaux d'Anne-Marie Thiesse et de Michèle Gorenc, elle fait état d'une thématique réinventée dans les années 1970 du fait de l'avènement d'une république un peu plus décentralisatrice et d'une cure de jouvence écologiste, dont témoigne les succès de librairie de Pierre-Jakez Hélias, d'Henri Vincenot ou même d'Hervé Bazin (avec la réédition de La terre qui meurt),  voire celui (de nature différente) d'Anjela Duval, la bretonnante. Quand le commerce éditorial en vient à s'emparer du champ de mondes en disparition… Pour autant, des auteurs comme Ramuz et Giono ont tenu à se détacher de toute étiquette régionale. Ce qui induit d'autres interrogations :

  • L'appartenance affichée à un lieu ne démonétise-t-elle pas toute tentative d'être reconnu comme un écrivain d'avant-garde ?
  • Est-il possible d'accorder la primeur aux valeurs d'authenticité au détriment de l'universalité qui permet à un auteur d'être reconnu pour ses audaces stylistiques ?

Pour d'autant mieux ausculter l'écriture du pays natal, les organisateurs avaient prévu d'élargir leur propos à la littérature du proche dans l'espace francophone européen de 1880 à 1980. Il aurait sans doute été intéressant de la confronter également à celle d'autres continents, ne serait-ce que celle du Québec ou des territoires d'outre-mer, de Haïti… Que penser par ailleurs d'auteurs reconnus qui, au soir de leur vie ou même avant, entreprennent de revenir en un ou plusieurs livres sur les lieux de leur enfance ? Mais tout ça représenterait d'autres chantiers…

Une vingtaine de communications devait être présentée au cours de ces deux journées. Il est prévu que des actes seront publiés d'ici quelque temps.