Charles de Gaulle 2

C'est dans le département du Nord, à Valenciennes, qu'est né en 1837 un certain Charles de Gaulle (photo, DR). Il est le fils aîné de Julien de Gaulle, dont on connaît une Histoire de Paris en cinq volumes, parus entre 1839 et 1842. Après avoir connu quelques déboires, son père va s'installer à Paris peu après sa naissance, mais comme il ne tire de revenus que de ses travaux historiques, la famille ne vit pas dans l'aisance.

En 1854-55, à l'âge de 17 ans, Charles de Gaulle est scolarisé dans le département du Nord, dans un un collège tenu par des prêtres à Saint-Marq-en-Barœul, dans la Flandre qu'il lui arrivera d'évoquer plus tard dans ses écrits. Il étudie le grec et le latin et se passionne depuis ses 14 ans pour l'histoire médiévale et pour la généalogie des Bonaparte.

Il se fait Breton…

Selon la caennaise Élisabeth Coin, qui lui a consacré un mémoire de maîtrise, c'est en lisant à l'infirmerie de son collège un livre sur l'histoire de la chouannerie qu'il a une sorte d'illumination :

  • "il tomba littéralement amoureux de la Bretagne et décida 'de se faire Breton', mont da Vreton, comme on dit mont da veleg, se faire prêtre !"

Il racontera lui-même une vingtaine d'années plus tard ce qu'a représenté pour lui ce que sa biographe définit comme une "étrange conversion", puisque c'est à cet instant qu'il s'est senti Breton :

  • "je me suis fait Breton, écrit-il, du jour où j'ai appris que les Bretons étaient restés Celtes".

Et il se jure d'apprendre la langue de ce qu'il considère dès lors comme sa patrie d'adoption !

Il l'a fait, mais il faut attendre 1862 pour que sa vocation bretonne se précise au point qu'il adopte "Charlez a Vro-C'hall" comme nom de barde en breton : littéralement "Charles du Pays de France". Elle s'affiche au travers d'un long poème bilingue adressé à Hersart de la Villemarqué, lequel avait fait paraître – comme chacun sait - la première édition du Barzaz Breiz en 1839 et dont il devient un très fidèle disciple.

Charles de Gaulle, atteint de paralysie, vit alors assez chichement à Paris. Ne pouvant se déplacer, c'est depuis la capitale de la France qu'il correspond avec les intellectuels bretons et gallois de l'époque. Il publie lui-même des mémoires, des critiques et des manifestes dans des revues bretonnes et contribue à organiser le premier Congrès celtique international, qui se tient à Saint-Brieuc en 1867.

La notoriété de son neveu

Bretons juin 2016

Tout cela n'aurait sans doute pas suffi pour que l'itinéraire et l'engagement de Charles de Gaulle soient à ce point fascinants. Maïwenn Raynaudon-Kerzerho en témoigne à sa manière dans un article annoncé à la une du numéro de juin du magazine Bretons, dans lequel elle consacre depuis quelque temps une chronique d'histoire à des militants plus bretons que les Bretons.

En fait, ne serait-ce pas la notoriété de son neveu et parfait homonyme qui bénéficie quelque peu à celle du celtophile et bretonnant que fut le premier Charles de Gaulle ? Le général, qui lui est né à Lille en 1890, dix ans après le décès de son oncle le 1er janvier 1880 à l'âge de 43 ans, est l'une des personnalités qui a le plus marqué l'histoire de la France et de l'Europe au XXe siècle.

La journaliste rappelle à juste raison le dernier discours public que prononce le général de Gaulle à Quimper en tant que Président de la République le 2 février 1969 et au cours duquel il cite quatre vers bretons de son oncle. Elle fournit quelques repères sur le contexte du XIXe siècle et sur la biographie de cet oncle. Ce qui la conduit à faire état d'une pétition pour les langues provinciales que Charles de Gaulle a "impulsée" en faveur des "langues provinciales" en 1870. Mais cette information est à la fois trop succincte et, pour une part, non pertinente.

Une pétition inaboutie

La pétition a certes été élaborée et signée au début de l'année 1870, mais pas par le seul Charles de Gaulle. Les signataires étaient au nombre de trois : à de Gaulle qui en était effectivement l'initiateur, s'étaient joints Henri Gaidoz, qui sera peu après le fondateur de la Revue celtique, et le comte Hyacinthe de Charencey (parfois écrit Charençay ou Charency, à tort), un philologue qui s'intéressait beaucoup au basque.

"Ce singulier trio, comme le rapporte Elisabeth Coin, associait deux royalistes et un républicain passionnés de linguistique et soucieux de défendre des cultures menacées". Une page Wikipédia signale sans plus de précisions que la pétition aurait été remise cette même année 1870 au maréchal de Mac-Mahon, président de la République : ce qui ne peut être exact, puisque ce dernier ne deviendra président qu'à compter de 1873. Ainsi que le précise Fañch Postic, l'intention initiale était en réalité de la remettre au Corps législatif avec des signatures supplémentaires, dans l'esprit du projet de décentralisation connu sous le nom de Programme de Nancy. Avec la déclaration de guerre, la capitulation de Napoléon III et la chute du Second Empire, les circonstances en ont décidé autrement.

Je l'ai écrit dans ma thèse dès 1993 : en réalité, le texte n'a jamais été soumis aux pouvoirs publics, ni en 1870, ni même dans les années 1880 en pleine période de refonte de la législation scolaire sous l'impulsion de Jules Ferry. Henri Gaidoz ne le publie qu'en 1903, lors de la crise qui oppose le gouvernement d'Émile Combes et le clergé à propos de l'usage "abusif" du breton pour la prédication et le catéchisme. Le moment est particulièrement mal choisi, puisqu'il associait de facto les pétionnaires au camp conservateur et qu'il les condamnait dès lors à l'impasse. Cette pétition a donc été de bout en bout un projet mort-né, dont la trace pourrait paradoxalement être plus prégnante aujourd'hui qu'elle ne l'a été à l'époque.

À suivre : l'appel de Charles de Gaulle aux représentants de la race celtique en 1864.

Pour en savoir plus

Barbe breton

  • Maïwenn Raynaudon-Kerzerho, L'oncle bretonnant du général. Bretons, n° 121, juin 2016, p. 30-31.
  • Henri Gaidoz, Charles de Gaulle, Hyacinthe de Charencey. Pétition pour les langues provinciales au corps législatif de 1870 suivi de : la poésie bretonne pendant la guerre de 1870. Paris, Picard, 1903, 55 p.
  • Elisabeth Coin. Charles de Gaulle, barde breton [titre rectifié]. En ligne sur : http://www.lepenven.com/ Il est à noter que le texte en ligne paraît avoir été numérisé, mais non corrigé : il comporte donc diverses coquilles, dont une superbe à vrai dire, puisque Charles de Gaulle est présenté, non comme "barde breton", mais comme "barbe breton" !
  • Fanch Postic, La pétition pour les langues provinciales de 1870. Historique, in Bérose, Encyclopédie en ligne sur l’histoire des savoirs ethnographiques, Paris, Lahic-Iiac, UMR 8177, 2008. 
  • Fañch Broudic, La pratique du breton de l'Ancien Régime à nos jours, Presses universitaires de Rennes, 1993, p. 378-379.