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Le blog "langue-bretonne.org"
17 décembre 2015

Bilinguisme scolaire breton-français du jeune enfant : une brillante soutenance de thèse à Brest

Adam Catherine-7

Cela fera bientôt quarante ans qu'a été ouverte la première école Diwan, en 1977, à Lampaul-Ploudalmézeau. Depuis, l'enseignement bilingue breton français s'est implanté dans toute la Bretagne et s'est régulièrement développé, même si ce n'est pas toujours à la hauteur de l'attente de ses promoteurs. Il n'empêche qu'à la dernière rentrée scolaire il concerne plus de 16 000 élèves dans les académies de Rennes et de Nantes, dans les trois systèmes d'enseignement : public, privé catholique et associatif.

Divers travaux universitaires, dont il y a quelques mois la thèse de Fanny Chauffin sur pédagogie et créativité au sein des écoles Diwan, et de multiples publications et encore plus d'articles de presse se sont déjà intéressés à cet enseignement dont l'originalité tranche par rapport à son organisation générale en France. J'ai moi-même eu l'opportunité de mener toute une enquête sur l'enseignement du et en breton, à l'occasion d'un rapport qui m'avait été commandé en 2010 par le Rectorat de l'académie de Rennes et par le Conseil régional de Bretagne.

Le bilinguisme scolaire

Apparemment, aucune thèse n'avait encore tenté d'analyser ce bilinguisme scolaire et de comprendre les raisons pour lesquelles des parents font le choix d'une école bilingue pour leurs enfants et d'appréhender les réactions des enfants eux-mêmes dans un tel contexte. C'est ce à quoi s'est attelée Catherine Adam, dans le cadre d'une recherche qui s'est prolongée durant cinq années. La soutenance s'est déroulée le 30 novembre, à la faculté Victor Ségalen, à Brest.

Le constat de départ de C. Adam, tel qu'elle l'a présenté lors de son exposé de soutenance, c'est que des parents qui ne savent généralement pas le breton font pour la scolarisation de leurs enfants le choix d'une langue minoritaire alors qu'ils n'y sont pas contraints par l'environnement. Sa thèse est donc une thèse de sociolinguistique qu'elle inscrit dans une démarche ethno-sociolinguistique, avec des passerelles vers la didactique des langues.

Le jury était composé de

  • Philippe Blanchet, Université de Rennes 2, président du jury
  • Régine Delamotte, Université de Rouen, codirectrice de la thèse
  • Ronan Calvez, Université de Bretagne occidentale, codirecteur de la thèse
  • Andrea Young, ESPE de Strasbourg
  • Marielle Rispail, Université Jean-Monnet, Saint-Etienne.

Blanchet Philippe-1  Calvez Ronan-1  Rispail Marielle-1  Young Andrea-1

Une démarche novatrice

Les membres du jury ont insisté sur le gros travail effectué par la candidate et sur sa rigueur scientifique, dans le cadre d'une double direction de thèse de disciplines différentes, par rapport à laquelle elle a su garder son autonomie. Ils ont apprécié les belles synthèses qu'a produites la candidate à partir du corpus - considérable - réuni à partir de ses enquêtes de terrain. Ces dernières ont exigé d'elle, selon Régine Delamotte, beaucoup de temps et un réel talent personnel, car il est difficile de garder la bonne distance par rapport à un sujet dans lequel on est soi-même engagé ou impliqué.

D'après Ronan Calvez, la thèse de Catherine Adam témoigne d'une démarche novatrice en sociolinguistique bretonne, tant en raison de l'originalité du sujet que celle des outils convoqués. Les apports de sa recherche, ajoute-t-il, sont également novateurs en une période où la langue bretonne se voit souvent instrumentalisée, et alors qu'on dispose de trop peu d'études scientifiques sur le paysage sociolinguistique breton.

Marielle Rispail fait observer pour sa part que l'on ne se pose que trop rarement la question de la place d'une langue comme le breton pour les jeunes enfants eux-mêmes. Philippe Blanchet souligne également que les travaux de sociolinguistique scolaire sont "rares". Il crédite l'impétrante d'une très bonne réflexion méthodologique, reconnaissant qu'il s'agit certes d'une thèse impliquée, mais qu'elle maintient une distance par rapport au sujet, tout en proposant des orientations.

Les questionnements du jury

Comme il est d'usage, diverses questions lui ont été posées :

  • Pourquoi, dans le cas du breton, la voie de la préservation de la langue est-elle considérée comme devant passer par la standardisation et l'unification de la norme alors qu'en Corse c'est la polynomie qui prévaut ?
  • Comment l'école et les familles pourraient-elles mieux coopérer par rapport au choix de langue ? Comment réduire l'écart entre la perception des parents et celle des enseignants ?
  • N'aurait-il pas été judicieux d'établir un point de comparaison méthodologique avec d'autres langues parlées en Bretagne ? Si le breton et le français sont en situation de diglossie, qu'en est-il des langues de migrants ? Plus que d'un bilinguisme breton français exclusif, ne serait-il pas pertinent d'étudier le plurilinguisme ambiant ?
  • Quel(s) breton(s) enseigner, enfin, en vue de quelle(s) pratique(s) ? Quels sont concrètement les enjeux sociopolitiques ?

Avec les félicitations du jury

Les membres du jury avaient fait état de la qualité d'écriture de la thèse et de la fluidité du récit présenté par Catherine Adam. De toute évidence, ils ont de la même manière apprécié son sens de la présentation (appuyé par un diaporama), son élocution et sa capacité de discussion lors de la soutenance, puisqu'ils lui ont décerné la mention très honorable avec leurs félicitations, à l'unanimité. Est-ce que ce doctorat bien acquis pourra lui ouvrir la voie vers un prolongement de ses recherches ? C'est de toute évidence ce vers quoi elle aimerait s'orienter.

Jury-1  Public applau-2

Catherine Adam a bien voulu me transmettre le résumé de sa thèse, ce dont je la remercie vivement. Les intertitres sont de moi-même.

Bilinguisme scolaire breton-français du jeune enfant : les représentations parentales et leurs influences. Résumé

Adam Catherine-1

Cette thèse en sociolinguistique étudie les rapports entre langues et vie sociale à partir d’un cas particulier : celui de l’actuelle place de la langue bretonne dans le paysage linguistique breton, et plus précisément, celui du bilinguisme scolaire breton français du jeune enfant. Apprendre et parler une langue résulte de choix – familiaux, personnels, sociétaux, politiques, économiques, etc. - directs ou indirects, plus ou moins conscients, qui interviennent, en fonction des individus et des situations, à différentes périodes de la vie.

Les paramètres qui président à ces choix sont nombreux et d’une grande complexité : parmi eux, les représentations que les individus ont de la langue choisie. Pour le jeune enfant, l’apprentissage d’une langue ne découle pas d’un choix personnel, motivé, au départ. Les parents sont les acteurs principaux de ces choix linguistiques. Les questions de choix de langues et d’influences des représentations sur les pratiques linguistiques sont centrales en sociolinguistique et en didactique des langues. Des liens ont été établis entre les représentations des langues et leurs pratiques, ou la volonté de pratique, par les individus, notamment en contexte scolaire.

De la part des parents, un acte volontaire et à contre-courant

En Bretagne, les questions autour de la pratique de la langue bretonne sont d’autant plus prégnantes et d’actualité, dans la vie quotidienne comme dans les recherches, que les locuteurs premiers tendent à disparaître. La transmission du breton, familialement interrompue il y a déjà deux générations, ne s’effectue quasiment plus que par le biais de l’école. Depuis quelques années en Bretagne, nous sommes donc en présence d’une réalité nouvelle. Des parents, qui pour la plupart ne maîtrisent pas ou peu la langue bretonne, font l’acte volontaire de scolariser leurs enfants dans cette langue, font le choix conscient d’un bilinguisme scolaire précoce breton français, très souvent à contre-courant des décisions prises par leurs propres parents une génération plus tôt.

Cette situation m’a conduite à m’interroger dans mes recherches sur les motivations à l’origine de ces choix parentaux et leurs influences. Il s’est agi de chercher à comprendre, à travers les discours de parents et d’enfants, les mécanismes à l’origine d’une politique linguistique familiale atypique et ses influences sur l’appropriation de cette langue par les enfants. La réflexion scientifique menée à propos du bilinguisme scolaire du jeune enfant s’insère alors dans une thématique de recherche plus large, celle de l’individu bilingue.

La problématique générale qui sous-tend ce travail porte sur les raisons de ce choix parental et leur impact. Le matériau choisi pour répondre à ce questionnement est le discours oral sur les pratiques. Deux postulats de départ étayent ce choix : la dimension discursive des représentations et le rôle fondamental des représentations dans les prises de décisions relatives aux langues et à leurs pratiques.

Un phénomène social complexe

Adam Catherine-2

Dans une approche ethnosociolinguistique, mes travaux ont cherché à appréhender un phénomène social complexe à l’aide d’une méthodologie plurielle. Trois outils principaux ont été été employés pour le recueil des données :

  • un questionnaire préliminaire,
  • des entretiens semi-directifs individuels (ou en couple) avec les parents,
  • des entretiens collectifs avec les enfants.

Après avoir défini la population à étudier, en fonction du contexte sociolinguistique, et la méthodologie d’échantillonnage appropriée, des parents résidant dans trois pôles géographiques de Bretagne ont été interviewés : à Brest Plougastel-Daoulas, à Carhaix et à Rennes. Leurs enfants scolarisés dans l’une des trois filières de l’enseignement bilingue breton français (publique, privée ou associative) ont ensuite été interviewés par groupes de 5 dans leurs écoles respectives. Le corpus définitif de cette recherche est ainsi constitué des données sélectionnées suivantes :

  • 173 questionnaires préliminaires complétés,
  • 42 entretiens semi-directifs individuels « Parents » (soit 31 heures d’enregistrement, entièrement retranscrites en données textuelles),
  • et 9 entretiens collectifs « Enfants » (soit plus de 4 heures 30 d’enregistrement, également retranscrites en totalité).

L’ensemble de ces données a ensuite été analysé à l’aide de différents types d’analyse :

  • des analyses de contenu thématiques,
  • des analyses de discours manuelles et informatisées
  • et des analyses thématiques intradiscours.

Sept types de profils parentaux

À partir des premières analyses thématiques du corpus « parents », sept types de profils parentaux ont été modélisés par la détermination du contenu de leurs discours, des types de prises en charge énonciatives, et de caractéristiques sociolinguistiques individuelles et familiales. Cette typologie est à concevoir comme un continuum de profils en interrelation. Par le choix d’une scolarisation bilingue breton français pour le jeune enfant, plusieurs fonctions sont attribuées aux langues, plusieurs rôles sont assujettis aux enfants ainsi qu’à l’école, plusieurs attentes parentales sont formulées qui ne relèvent ni des mêmes représentations, ni des mêmes rapports aux normes.

Les motifs sont pluriels, ressemblants ou dissemblants, en fonction de représentations différentes des langues, de la langue bretonne, du bilinguisme, de soi-même et des autres, en fonction de la définition de la ou des normes légitimes et du contexte sociolinguistique individuel et sociétal. Les parents déploient des stratégies (éducatives, linguistiques, identitaires…) pour parvenir aux objectifs qu’ils fixent pour leurs enfants et pour eux-mêmes au travers de ce choix.

Les analyses de discours assistées par ordinateur ont ensuite permis de dépasser la représentation linéaire de ces types de profil et de mettre en évidence des mécanismes d’influences entre représentations en présence dans les discours parentaux et ce choix linguistique, en lien avec le niveau macrosociolinguistique, l’environnement social dans lequel ces informateurs vivent.

L’interprétation des résultats obtenus avec l’aide du logiciel ALCESTE, en regard d’autres paramètres extérieurs, dévoile notamment comment ces mises en mots de mes informateurs sont à la fois illustratives de leurs trajectoires individuelles, mais aussi une sorte de condensé de la situation sociolinguistique actuelle en Bretagne.

Les différents effets des discours de parents sur les enfants

La phase analytique comparative, intradiscours, « parents » et « enfants » a, quant à elle, mis en lumière plusieurs modèles d’influences parentales que je qualifie d’ « effets » dans la mesure où les discours parentaux, et leurs représentations à travers eux, semblent agir sur les discours et représentations des enfants de manière caractéristique : effets de miroir, effets reflets, effets d’accroissement ou de diminution, absences d’effets ou effets contraires.

Ces différents effets marquent différents degrés d’indépendance de ces enfants dans le développement de leur conscience sociolinguistique et différentes formes d’appropriation sociolangagière de ce choix linguistique effectué pour eux. Les résultats obtenus viennent alors également interroger la notion d’individu bilingue à partir de ce cas particulier.

Les enfants apprennent le breton à l’école. Ils sont plus ou moins en contact avec d’autres pratiques de la langue bretonne en dehors de l’école en fonction de leur contexte familial respectif. Ils ont été plus ou moins sensibilisés par leurs parents à ce choix linguistique effectué pour eux. De ce fait, ils ont des représentations différentes de la langue bretonne et de son apprentissage.

Ces enfants deviennent bilingues par voie de scolarisation. L’école est donc l’instance de socialisation où ce bilinguisme se réalise de manière effective. Les résultats de cette recherche m’encouragent à concevoir ce bilinguisme comme un type de bilinguisme particulier : un bilinguisme scolaire, qui deviendra selon les cas, un bilinguisme « extrascolaire », social, biculturel, un bilinguisme passif ou toute autre forme de bilinguisme.

Cette approche à partir d’un matériau discursif vient donc confirmer l’intérêt de l’étude des représentations pour la compréhension des pratiques linguistiques et permet d’envisager la complexité d’un phénomène.

Catherine Adam

Pour en savoir plus :

Catherine Adam. Bilinguisme scolaire breton-français du jeune enfant : les représentations parentales et leurs influences. Thèse de sociolinguistique préparée par au laboratoire du CRBC (EA 4451). 2 vol., 399 p.

Mots-clés : éducation bilingue, bilinguisme scolaire, sociolinguistique, breton, politique linguistique familiale, représentations, discours, Bretagne

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Commentaires
H
Les réponses sur les 4 questions m'intéressent grandement .surtout la 1. et aussi dansune moindre mesure la 4 .
Répondre
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Votre blog est impressionnant autant sur le fond que sur la forme. Chapeau bas !
Un correspondant occitan, février 2020.

Trugarez deoc'h evit ho plog dedennus-kaer. [Merci pour votre blog fort intéressant].
Studier e Roazhon ha kelenner brezhoneg ivez. Miz gouere 2020. [Étudiant à Rennes et enseignant de breton. Juillet 2020].

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