Bagad-1

Les sonneurs de bagadou sont bien occupés en ce moment : ceux de première catégorie préparent la finale de leur championnat pour samedi prochain à Lorient, et un certain nombre d'entre eux manifeste de la mauvaise humeur à l'égard du Festival interceltique, pour des questions d'hébergement (voir message précédent). Je propose de prendre un peu de recul par rapport à cette actualité, pour nous intéresser à l'histoire : il s'agit d'histoire récente certes,  mais de l'histoire quand même, voire d'anthropologie.

Une étude vient en effet de paraître sur la naissance, la vie et la mort du Conservatoire régional des musiques et danses traditionnelles de Lorient. On la doit à François Gasnault, un chercheur du Laboratoire d'anthropologie et d'histoire de l'institution de la culture au CNRS. Elle est publiée dans les Mémoires de la SHAB (Société d'histoire et d'archéologie de Bretagne), suite au congrès qu'elle avait tenu à Lorient précisément, en septembre dernier.

P. Monjarret et J.P. Pichard : deux personnalités incontournables

Le conservatoire dont il s'agit et qui n'en est plus un aujourd'hui, c'est Amzer nevez (Les temps nouveaux). Nombreux sont les musiciens et sonneurs qui l'ont fréquenté, un jour ou toute une année. Il est implanté dans le quartier de Soye, sur la commune de Plœmeur. Dans son étude, François Gasnault décrypte une forme de "protohistoire" du projet et les premières années de son fonctionnement un peu chaotique entre 1978 et 1988. Le chercheur s'appuie pour cela sur diverses sources d'archives qu'il a pu consulter, sauf celles de la BAS (Bodadeg ar Sonerien, aujourd'hui Sonerion tout court) qui lui a opposé, écrit-il, un "mur du silence" et auxquelles il n'a donc pas pu avoir accès, on se demande bien pourquoi.

Il est vrai que F. Gasnault s'est intéressé dans le cadre de son enquête à la personnalité de Polig (Paul à l'état-civil) Monjarret et à celle de Jean-Pierre Pichard : comment aurait-il pu en être autrement, puisque le premier a été l'initiateur et le porteur du projet "Amzer nevez" avant d'en être le président et que le second en a été le directeur dès l'ouverture du centre en 1981. Mais leur carte de visite était déjà bien garnie.

Dans son article, F. Gasnault rappelle ainsi que c'est dans le contexte de l'Occupation, à la fin de l'année 1942, que Polig met sur pied l'Assemblée des sonneurs, qui est bien connue depuis sous son appellation bretonne de Bodadeg ar Sonerien. En 1948, il accompagne le lancement à Carhaix d'une nouvelle formation musicale qu'il présente comme un "bagad", sur la base d'un concept innovant répartissant les sonneurs en trois pupitres : cornemuses, bombardes et batteries.

C'est aussi lui qui, en tant que président de BAS, fait venir le Festival interceltique – dont J.P. Pichard va être le directeur - en 1971 de Brest à Lorient. L'un et l'autre sont encore à l'origine des concours de "Kan ar bobl" (Le chant populaire) à compter de 1973. Autant dire que tous deux sont des acteurs incontournables pendant toutes ces années pour tout ce qui a trait à la musique bretonne.

L'émergence d'un conservatoire de musique bretonne

La création du centre Amzer Nevez, à laquelle aspirait P. Monjarret depuis longtemps, intervient dans la foulée de l'annonce par V. Giscard d'Estaing d'une Charte culturelle de Bretagne lors de son discours de Ploërmel, en février 1977, puis de sa signature neuf mois plus tard, en novembre.

F. Gasnault observe que le projet de centre est aussitôt enclenché sur un "tempo endiablé". Le chantier démarre à peine que des antennes du conservatoire s'ouvrent un peu partout. L'inauguration a lieu le 5 décembre 1981, juste après l'arrivée de la gauche au pouvoir. Mais des difficultés apparaissent rapidement.

L'intérêt de la recherche de F. Gasnault va bien au-delà de la chronologie, puisqu'il met en évidence les enjeux que sous-tend l'ouverture d'Amzer Nevez. Le couple Monjarret-Pichard lui assignait assurément pour mission de former des musiciens et des danseurs sur la base d'un projet visant à codifier leurs pratiques en vue de leur participation aux défilés des fêtes de l'été et à des spectacles scéniques. Une telle orientation ne semble pas avoir pris en compte ni le mouvement de relance du fest-noz ni les initiatives qui émergent en pays gallo. Elle a également ignoré le travail de collectage que développe Dastum au même moment sur le terrain.

La crise, avant la fin annoncée

Le plus surprenant est que cette approche a donné lieu à un affrontement, d'abord feutré, mais qui finit par éclater au grand jour entre les responsables d'Amzer Nevez et les services de l'État, mais à rôles inversés. Sous Jack Lang, le nouveau directeur de la musique est Maurice Fleuret qui, rapporte F. Gasnault, ressent "en connaisseur la pertinence et la nécessité d'une politique ministérielle des musiques traditionnelles" et vise dès lors à mettre en œuvre une "politique de toutes les musiques", y compris celles-là, bien peu considérées jusqu'alors.

  • Les responsables d'Amzer Nevez mettent en avant "la tâche ambitieuse" qu'ils se sont fixée : "former des musiciens de musique traditionnelle bretonne avec les mêmes moyens que les écoles classiques". Mais ils sont très clairement réticents à l'idée d'introduire un enseignement d'ethnomusicologie dans les formations musicales qu'ils dispensent – une pure marque d'intellectualisme, à leurs yeux. Ils n'en réclament pas moins une augmentation substantielle de leurs subventions. Il est vrai que le Conservatoire, en 1984, emploie une trentaine d'enseignants et que plus de 500 élèves le fréquentent à ce moment.
  • Différents rapports de l'administration mettent l'accent pour leur part sur une accumulation d'observations : l'incompétence managériale des dirigeants, l'apprentissage purement technique et essentiellement orienté vers la pratique en bagad qui est proposé aux élèves, un choix des instruments enseignés critiquable, une pédagogie qui ignore la voix, un recrutement des élèves à un niveau insuffisant, une tradition par trop réinventée, la création d'un foklore régional institutionnalisé, une distance bien trop grande avec les pratiques observées de la musique et de la danse. Ça faisait beaucoup.

La crise se développe sur fond de difficultés financières récurrentes et débouche en 1985 sur une restructuration qui ne change pas grand-chose. Le bras de fer se prolonge encore quelque temps. L'épilogue intervient en 1988, avec la création d'un département de musiques traditionnelles à l'école de musique de Pontivy, puis en d'autres lieux et selon d'autres modalités. L'aventure du Conservatoire de Plœmeur - Lorient aura duré moins d'une dizaine d'années.

Lassay-les-Châteaux sonneur biniou-1b

Folklore spectacle et exotisme intérieur

Ce que je restitue dans cette recension n'épuise assurément pas la densité des réflexions qu'avance François Gasnault dans son article : on lira aussi avec intérêt diverses observations qu'il livre à l'occasion sur l'histoire du Festival interceltique de Lorient. Même s'il considère lui-même son enquête comme étant "partiellement inaboutie" – on en a vu pour plus haut quelles raisons -, elle est bien documentée et constamment étayée. Dans sa conclusion, il pointe des problématiques qui pourraient faire grincer quelques dents.

  • En dépit des apparences, ce sont les tenants d'un "folklore spectacle" – autrement dit, les fédérations culturelles bretonnes, et singulièrement BAS - qui l'ont emporté, à l'usure en quelque sorte, sur les autorités étatiques. Le public estival leur est acquis. Leur lien avec l'économie du tourisme est trop bien ancré. Leur credo anti-intello aurait donc prévalu.
  • Mais c'est, selon F. Gasnault, au prix "d'un décrochage esthétique et artistique qui a durablement isolé le courant dit celtique par rapport au mouvement général des musiques traditionnelles", à la différence de ce qui s'est produit en Corse ou en Occitanie. Les défilés de bagadou ou de cercles celtiques n'auraient dès lors pour fonction que de "surjouer l'altérité et de s'afficher comme le parangon de l'exotisme intérieur". Voilà qui est dit.

Le diagnostic est sévère et me rappelle certaines controverses d'après mai 1968 sur les mêmes sujets. Il fait cependant l'impasse sur tout un pan de la culture bretonne dont on considère généralement aujourd'hui qu'il relève du registre de la création. L'étude porte, il est vrai, sur la décennie 1978-1988 : bien des évolutions pourraient être constatées depuis. Ce diagnostic pourrait néanmoins être stimulant. Mais soyons confiants : personne n'a trop intérêt à engager à nouveau ce débat. Ni les services de l'État, ni "les grandes fédérations" culturelles bretonnes, et j'ajouterais ni la région. Une fois suffit sans doute, et le modus vivendi va rester figé.

Au fait qu'est devenu le centre Amzer Nevez entre-temps ? L'auteur de l'étude pointe en note l'évolution positive amorcée depuis une dizaine d'années, la programmation artistique de très haute qualité et l'accueil de formations universitaires dont les intervenants ne sont pas tous Bretons. C'est Daniel Le Guével, son directeur actuel, qui va être content.

Pour en savoir plus :

François Gasnault. Les confédérations bretonnes contre "l'État culturel". Naissance, vie et mort du conservatoire régionale des musiques et danses traditionnelles de Lorient (1978-1988). Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de Bretagne, tome XCIII, 2015, p. 166-188.

Dans le même volume, on peut lire une dizaine d'autres contributions sur l'histoire de Lorient et de son pays, et plusieurs autres sur les ports bretons durant les guerres, de l'Antiquité au XXe siècle. Autrement dit, c'est du sérieux.

Le prochain congrès de cette société – la SHAB – doit se dérouler cette année à Monfort-sur-Meu, du 3 au 5 septembre. Deux thèmes seront abordés : le pays de Monfort, et la forêt bretonne. Renseignements et inscriptions sur le site internet : http://www.shabretagne.com/

Le site internet actuel d'Amzer nevezhttp://www.amzernevez.org/