Je savais depuis quelque temps qu'il était question de remettre deux nouveaux prix en Bretagne. Il y en a déjà de toute sorte : les Bretons de l'année, le bretonnant (désormais le brittophone) de l'année, l'écrivain breton de l'année, le romancier de telle ville, le meilleur disque, le dizagner, l'agricultrice, l'entrepreneur, la palme d'or, et j'en passe. Il y a même des prix de poésie, heureusement. J'y ai pris ma part et je ne méconnais pas l'intérêt de ces initiatives qui ne vont pas de sitôt cesser de se multiplier.

Les deux nouveaux sont donc le prix de La blanche hermine et le Duguesclin. Ils ont d'abord été annoncés sur le site 7seizh.info. Et voilà que Ouest-France relaie l'information ce matin en page Bretagne - en Pays de la Loire je ne sais pas. Ce qui donne une nouvelle dimension à l'entreprise.

Les deux prix sont présentés comme étant ceux que "la société civile bretonne" va décerner au Breton ou à la Bretonne "ayant le mieux servi ou desservi les intérêts de la Bretagne" en 2014. En fait, "la société civile" doit se contenter de proposer des noms, car ce n'est pas un vote internet : puis le jury disposera et décernera ses prix le 21 février.

Le prix de La blanche hermine

Ce prix fait tout simplement référence à la chanson bien connue de Gilles Servat. J'avais cru comprendre qu'il ne la chantait plus que lorsqu'on le lui demandait - et on la lui demande toujours. Il y est tout de même question d'une armée d'ouvriers et de paysans, de fusils chargés, d'embuscades, de faire la guerre aux Francs, d'une femme en noir, dévouée, attendant le retour de son mari tant que dure la guerre… Je veux bien qu'on soit dans la métaphore. D'ailleurs, les noms le plus souvent cités pour ce prix ne sont pas des jusqu'auboutistes. Mais enfin, il ne serait peut-être pas superflu de préciser un peu quel est le sens d'un prix de La blanche hermine dont les paroles sont celles-là et ce qu'en l'occurrence servir la Bretagne veut dire.

Le prix Duguesclin

Pour ce prix-là, il n'y a aucune ambiguïté. Les organisateurs présentent le petit noble breton né à la Motte-Broons en 1320 comme "l'image même du traître", ajoutant que "cette année, nous n'aurons pas de mal à trouver des traîtres." Là, il y a bien trop de sous-entendus, et c'est ce que je trouve choquant dans l'emploi de cette terminologie.

D'abord, je ne vois pas comment on peut transposer au XXIe siècle des enjeux qui remontent au XIVe siècle : on n'en est plus tout à fait à l'époque féodale, tout de même. Ensuite, la trahison est une notion lourde de sens, et j'observe qu'un membre du jury, apparemment au fait du droit, ne va pas s'associer à la remise de ce prix-là. Que signifie donc aujourd'hui être traître à la Bretagne ? Qu'est-ce que la desservir ? Qui peut réellement en décider, et en vertu de quoi ? Y aurait-il une manière acceptable d'être Breton et d'autres qui ne le seraient pas ? N'est-on pas là en train de réifier la Bretagne ?

Je peux comprendre que ceux qui militent pour le rattachement de la Loire-Atlantique à la Bretagne administrative soient déçus, puisque c'est loin d'être fait. Mais je ne supporte pas l'idée que des Bretons puissent aujourd'hui (et surtout pas dans le contexte du moment) en juger d'autres comme traîtres. Comment peut-on s'arroger un droit de juger sur ce critère-là ? Ça n'a rien à voir avec de l'humour, même décalé. Non, là c'est trop sérieux. Désignez les coupables : on en retiendra un ! Ce n'est pas anodin, ça ! C'est un déni de la pluralité. On peut décerner tous les prix citron que l'on veut, des prix critiques, des prix de désapprobation, pourquoi pas des Gérard de la télé pour rigoler… Mais pas ça, surtout pas ça, pas avec ces mots-là. Qu'arrivera-t-il ensuite à celui ou celle qu'on aura affublé du qualificatif de traître ? Imagine-t-on un seul instant qu'il ou elle aille à Nantes recevoir son prix ? Désigné(e) à une opprobe dont on espère juste qu'elle ne sera pas générale, devra-t-il, devra-t-elle limiter ses déplacements ou ses prises de parole ?

On m'avait dit que la Bretagne était un pays ouvert et terre d'accueil. J'ai de sérieux doutes tout à coup. Je pense qu'on n'en est pas là, mais je préférerais qu'ici personne ne soit accusé de trahison à cause de ses idées. Il y a mille façons d'être Breton. Nous survivrons donc. En breton, on va dire : beo bepred !