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Quand il entreprend de lancer un grand concours de collecte de chants sous l’appellation Barzaz Bro-Leon en 1906, l’abbé Jean-Marie Perrot s’est déjà fait connaître pour son activisme breton. Au grand séminaire, il avait été l’un des animateurs de Kenvreuriez ar Brezoneg (La confrérie du breton), créée en 1894.

Ordonné prêtre en 1903, il reçoit sa première affectation au presbytère de Saint-Vougay en 1904. Dès l’année suivante, il fonde le Bleun-Brug (Fleur de bruyère), une association catholique de défense et de promotion de la langue bretonne qui perdurera jusqu’à la fin du XXe siècle. En 1907, il prend la direction de la revue Feiz ha Breiz (Foi et Bretagne) qu’il animera jusqu’à mort en 1943. À l’époque, son nom ne suscite pas tous les débats qui lui sont attachés depuis la dernière guerre.

Pour le lancement de son projet de collecte, l’abbé Perrot vise le plus grand nombre, puisqu’il l’annonce par l’entremise du Courrier du Finistère, un hebdomadaire conservateur bilingue qui est alors le deuxième titre le plus lu dans le département. Le moment choisi n’est pas anodin, puisqu’il intervient dans la continuité des crispations suscitées par la loi de Séparation de l’Église et de l’État.

Un succès impressionnant

L’appel de J.-M. Perrot, très bien rédigé et en breton uniquement, s’adresse aux habitants du Bro-Leon (les Léonards) et fait œuvre de pédagogie. Tout en citant « Monsieur de La Villemarqué », il ne fait pas explicitement référence au Barzaz Breiz, se doutant bien que son œuvre n’est pas forcément très connue. Conscient que l’emprunt gallois Barzaz (bardit, ensemble d’une œuvre poétique) risque de paraître comme « un nom tiré par les cheveux », il prend le soin de l’expliquer à partir de l’anthroponyme Le Bars, qui a l’avantage d’être très répandu.

L’entreprise est un succès. En deux mois, l’organisateur du concours reçoit un total de 547 documents : « une collecte d’une ampleur impressionnante dans un temps record », apprécie à juste titre Éva Guillorel qui en a assuré l’édition critique. Comme il s’agissait d’une compétition, 40 lauréats sont distingués lors de la fête du Bleun-Brug de septembre 1906 et se voient offrir tableaux religieux, médailles, crucifix, couverts, livres, etc. 

Quoiqu’avec un engouement moindre, le concours se prolonge les années suivantes, y compris après-guerre, tant et si bien que le fonds compte plus de 1 100 pièces, dans l’état où il a été conservé jusqu’en ce début du XXIe siècle. Il aurait dû donner lieu à publication, mais l’abbé Perrot n’a jamais concrétisé le projet d’édition qu’il avait annoncé. Tant et si bien qu’il s’est trouvé largement oublié, jusqu’à ce que le CRBC (Centre de Recherche Bretonne et Celtique) et les membres de l’association Dastum ne commencent à s’y intéresser pour de bon au début des années 2000.

Enfin, Éva Guillorel vint. Elle est aujourd’hui maître de conférences an histoire moderne à l’université de Caen et membre du Centre de recherche d’histoire quantitative (CRHQ). Sa thèse sur La complainte et la plainte, publiée en 2010, a reçu un accueil chaleureux. Ce nouvel ouvrage est certes le fruit d’un travail collectif de plusieurs dizaines de personnes (ci-dessus, Jeanne Leost), notamment pour la transcription et la traduction française des chants, il correspond aussi à la forme remaniée d’un mémoire de master 2 d’ethnologie soutenu par la chercheuse en 2008. Il est heureux qu’il voie enfin le jour, confortant ainsi le mouvement de mise à disposition et d’étude des grandes collectes de chants réalisées en Bretagne au XIXe et au XXe siècle.

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Le Léon, un pays sans gwerziou ?

Celle effectuée à l’initiative de Jean-Marie Perrot se distingue cependant de toutes les autres, d’abord par son importance : ce ne sont pas moins de 184 noms de contributeurs qui apparaissent dans le Barzaz Bro-Leon, qu’ils soient collecteurs, chanteurs ou même compositeurs. De nombreux participants n’envoient qu’une seule pièce, voire deux ou trois. Quelques-uns transmettent des collectes impressionnantes de plusieurs dizaines de pièces, le record étant détenu par Marie-Basilius L’Her, de Plounéour-Trêz, avec 69 pièces. 

É. Guillorel insiste à juste titre sur le caractère hétéroclite de la collecte du Barzaz Bro-Leon par rapport à celui beaucoup plus homogène des publications des folkloristes du XIXe siècle, essentiellement constituées de gwerziou de style ancien. Le fonds réuni par l’abbé Perrot comprend certes 90 % de chansons, mais aussi des proverbes, des devinettes, des contes et même des prières.

Pour ce qui est du chant, il ne contient qu’une cinquantaine de gwerziou (5 % du total des chansons du fonds) alors qu’elles sont considérées comme « le répertoire-roi » : Luzel par exemple en avait collecté plusieurs centaines, dont le plus grand nombre reste d’ailleurs inédit. Il est surtout constitué de soniou à caractère non tragique, de berceuses, de chansons dans le style des feuilles volantes et d’autres (pour près de 40 %) dans le style des compositions récentes.

Quel est dès lors l’intérêt rétrospectif du Barzaz Bro-Leon ? Tout d’abord, il bat en brèche l’idée reçue selon laquelle le Léon, dont on sait combien il a été fortement soumis à l’encadrement du clergé, n’a jamais été que « le parent pauvre des terroirs de Basse-Bretagne en matière de tradition chantée », ce qu’Éva Guillorel décrit comme « le discours négatif » porté sur son répertoire. Or, nombre de textes ou de versions adressées à l’abbé Perrot ne sont attestés nulle part ailleurs.

Une Ouessantine à une époque charnière

Du coup, ce sont les a priori de Luzel en faveur du Trégor et sa méthodologie qui posent question. En 1873, il ne passe que deux jours à Ouessant, ne collecte que « des lambeaux de chansons » et des contes, décrète donc qu’on « y chante peu », alors qu’il aurait déjà pu y rencontrer Madame Noret, celle-là même qui transmet une trentaine d’années plus tard deux cahiers entiers de chants pour le Barzaz Bro-Leon, accompagnés d’une lettre émouvante en français.

En rédigeant ses cahiers, cette Ouessantine précise qu’elle a interprété ces chants des centaines de fois dans sa jeunesse et qu’elle a désormais du mal à se les remémorer. É. Guillorel en déduit qu’on est là en présence d’un répertoire ancien n’existant plus qu’à l’état de fragments ou de « débris » et que Mme Noret est sur l’île l’une des dernières représentantes d’une tradition orale qui ne se transmet plus. Mais le Léon n’est pas un pays sans gwerziou ni soniou, si ce n’est qu’il n’a pas préservé sa tradition orale aussi bien que d’autres terroirs de Basse-Bretagne.

Entre-temps, Mme Noret avait appris un nouveau répertoire, acquis à partir de feuilles volantes ou inspiré d’événements récents et relevant de canons esthétiques renouvelés. Comme le concours initié par l’abbé Perrot a permis de recueillir aussi ce nouveau type de chansons, le Barzaz Bro-Leon apparaît aux yeux d’Éva Guillorel comme « le chaînon manquant », autrement dit le « fonds charnière » qui permet de comprendre la transition entre le répertoire légué par les folkloristes du XIXe siècle et celui qu’on peut encore entendre dans le Léon. Pour autant, Mme Noret n’a obtenu que le 4e prix au concours de 1906, et le 12e à celui de 1907, classements que l’éditrice qualifie de « surprenants », alors que ses cahiers sont « d’une richesse remarquable ». On ne peut l’expliquer, ajoute-t-elle, que par « une divergence de sensibilités entre les regards portés sur cette collecte par les ethnologues d’aujourd’hui et le jury du concours ». Cela paraît aller de soi, mais il valait mieux l’expliciter.

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La réoralisation de la tradition orale

Témoignant à nouveau avec cet ouvrage d’une connaissance exemplaire des répertoires de chants et de chansons du domaine breton autant que des autres, É. Guillorel se positionne comme étant aujourd’hui l’une des meilleures spécialistes de la tradition orale. Le seul regret que l’on pourrait formuler ici a trait à la cartographie, qui ne paraît pas très cohérente : il suffit de comparer la carte 3 de localisation des gwerziou à la carte 5 des communes du Bas-Léon du sud.

Le choix de ne pas normaliser l’orthographe originelle des manuscrits est pertinent, même si l’on peut relever ici ou là une erreur de transcription (par ex., un invraisemblable inventorrion, p. 83, alors qu’on a inventorriou plus loin dans le même texte). Quelques traductions peuvent aussi prêter à discussion : Potred yaouank, p. 23, ce ne sont pas tout à fait des jeunes garçons, mais des jeunes gens. Le jeu de mots du proverbe Merci a daou bennos Doue a ra tri, p. 484, ne semble pas avoir été compris, dans la mesure où les deux termes bennos Doue (littéralement, la bénédiction de Dieu) sont aussi des lexèmes bretons synonymes de merci.

Éva Guillorel, elle-même interprète, inscrit l’initiative de l’abbé Perrot dans une visée de réoralisation du savoir de tradition orale à partir du support écrit. Plus d’un siècle après avoir été collecté, l’édition qu’elle en a entreprise pourrait y concourir aussi. Si ce n’est que la présente publication, tout aussi imposante qu’elle soit, ne concerne que… la moitié du fonds ! Sera-t-elle suivie du second volume qu’on attendrait logiquement ?

Serait-il possible, et pour ne pas devoir patienter une nouvelle fois trop longtemps, de mobiliser à nouveau un groupe de volontaires pour assurer la transcription et la traduction de la deuxième partie ? Dans l’immédiat, le CRBC s’apprête à numériser l’ensemble du fonds en vue d’une mise en ligne, ce qui serait une réalisation dans l’air du temps.

Pour en savoir plus :

Éva Guillorel (édition critique), Barzaz Bro-Leon. Une expérience inédite de collecte en Bretagne, Rennes, Presses universitaires de Rennes ; Brest, Centre de Recherche Bretonne et Celtique, 2012, 551 p. (Coll. Patrimoine oral de Bretagne). 

Ce compte-rendu paraîtra sous peu dans les Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de Bretagne.

Photos : présentation du Barzaz Bro-Leon au CRBC, à Brest, en février 2013, à l'occasion de la sortie de l'ouvrage.