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Comme j'avais prévu de guider Missa Ichijyo à Brest et alentours, j'ai voulu, avant, prendre des nouvelles sur internet des Japonais bretonnants que je connais. C'est ainsi que j'ai repéré le blog d'un Nantais, Jérémy, qui vit et travaille à Kobé depuis 2007 après avoir, quant à lui, appris le japonais en autodidacte. Ce qu'il écrit à leur sujet n'est pas sans intérêt :

  • Un Japonais qui apprend le breton, c’est un sacré plongeon dans l’aventure de la décentration culturelle : on part dans un pays à tous niveaux très différent du sien avec le désir d’en savoir plus sur sa langue et sa culture, et, une fois sur place, on ajoute (sans pouvoir vraimentsubstituer) à cet objectif premier le travail sur une langue et une culture minoritaire de ce même pays, un peu comme un occidental installé au Japon qui se mettrait à une langue des Ryûkyû ou à l’ainu. La démarche peut paraître assez singulière…

Autrement dit, il n'est pas facile d'apprendre le breton si l'on ne maîtrise pas déjà le français, ni l'ainou sans savoir le japonais. Au Japon, d'après Wikipedia, il ne reste presque plus de locuteurs premiers de l'ainou et la langue, en voie d'extinction, n'est plus depuis longtemps transmise aux nouvelles générations.

Les Japonais bretonnants, de fait, ne sont pas bien nombreux. Je connais Maktoto Nogushi et Kiyoshi Hara, que j'ai interviewés pour la télévision. Je connais aussi Fumiko, qui a été la scripte des émissions en langue bretonne sur FR3 autour des années 1990, avant qu'elle n'aille travailler dans une usine japonaise à Liffré (qui sait ce qu'elle est devenue ?) La femme japonaise d'un preneur de son qui venait assez souvent travailler à Brest avait également commencé à étudier le breton. J'ai revu Kiyoshi Hara il y a deux ans à Douarnenez : il enseigne à la Joshibi University of Art and Design de Tôkyô et préside la Japan Society for Celtic Studies, qu'il a fondée.

Une passion bretonne

Missa Ichijyo ne connaît, quant à elle, que quelques mots de breton, juste le minimum vital : yehed mad, trugarez, kenavo… Mais, quoi qu'elle en dise, elle s'exprime bien en français, qu'elle a appris à Rennes, où elle a séjourné de 2000 à 2007. Et c'est de là que vient sa passion pour la Bretagne, qu'elle a visitée dans tous les sens. Elle a certes étudié la littérature française du XXe siècle, mais depuis qu'elle a découvert la culture celtique, elle s'intéresse beaucoup plus à l'histoire du roi Arthur, à la Bretagne médiévale, à l'époque de la duchesse Anne. Elle apprécie mieux la forêt du Huelgoat que celle de Brocéliande.

Ce n'est donc pas vraiment la Bretagne moderne qui l'inspire, ni les performances de son agriculture par exemple, ni ses réalisations dans le domaine des NTIC (nouvelles technologies de l'information et de la communication). En même temps elle s'offusque de ce que les Japonais ne connaissent de la France que Paris et le midi. La Bretagne, dit-elle, est perçue au Japon comme un pays pauvre et isolé au bout du monde, où les hommes ne seraient tous que des pêcheurs et les femmes que des Bécassines. Bien évidemment, nous ne mangeons que des crêpes et des galettes.

Missa, qui vit dans la presqu'île de Naruto (un peu plus de 60 000 habitants), dans le sud-est du Japon, a donc le projet d'écrire un livre pour mieux faire connaître notre région à ses compatriotes. Il est vrai que son attachement est tel qu'elle considère la Bretagne comme son deuxième pays natal. Elle tient déjà depuis une dizaine d'années un blog sur la Bretagne, que des dizaines de milliers de Japonais visitent régulièrement.

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La passion des livres

Comme elle n'était pas revenue ici depuis six ans et qu'elle ne connaissait pas bien le pays de Brest ni le Léon, elle vient de débuter un nouveau périple de trois semaines à partir de Porsall. Avant de se diriger vers la Bretagne sud pour voir Gavrinis, elle a visité le village de Meneham, le site d'Iliz koz et l'île Carn. Elle a poussé jusqu'au cairn de Barnenez et la presqu'île de Crozon… Elle a été très étonnée de découvrir que la pointe de Corsen est, en France, le point du continent le plus proche de l'Amérique et surtout de pouvoir marcher sans contrainte en bord de mer : devant chez elle, à Naruto, un mur de protection l'empêche de voir la mer à 500 mètres de chez elle. Les falaises, les marées, les vagues, les algues, une maison de douanier, un petit port, tout la surprend.

Missa a une autre passion : les livres. Quand elle a quitté Rennes il y a six ans, elle s'est fait expédier 400 kg de livres là-bas : elle reconnaît qu'elle ne les a pas tous lus depuis ! J'ai donc tenu à lui faire visiter la bibliothèque du Centre de recherche bretonne et celtique, à la faculté Victor Ségalen. Elle n'avait jamais vu d'atlas linguistique : Marie-Rose Prigent lui a présenté les cartes du NALBB (Nouvel atlas linguistique de la Basse-Bretagne) de Jean Le Dû, qui l'ont beaucoup intriguées.

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Elle a ensuite visité les locaux d'Emgleo Breiz, pour se rendre compte de visu de ce que représente l'édition en langue bretonne aujourd'hui. Gwenola Derrien lui a présenté les dernières parutions, les nouveaux livres en breton ainsi que des méthodes et des dictionnaires de breton.

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Des baguettes magiques

Missa Ichijyo tenait absolument à voir le menhir de Kerloas. On présente ce dernier comme le plus haut menhir debout d'Europe, sur un point culminant du Bas-Léon. Il a pourtant été frappé par la foudre, si bien qu'il ne mesure plus que 9,50 m de hauteur, au lieu de 10 à 12 auparavant. Des protubérances à un mètre du sol seraient des facilitateurs de fécondité.

Devant le menhir, Missa ne s'est pas contenté de le photographier. Elle a sorti de son sac à dos des baguettes d'acier qu'elle avait achetées au Japon avant de venir. Elle voulait vérifier l'expérience d'une femme qu'elle avait vue à la télévision se promenant à Stonehenge avec ce genre de baguettes. Cela m'avait tout l'air d'une expérience de sourcier.

De fait, les baguettes que Missa tenait fermement en mains ne tenaient pas en place quand elle se déplaçait tout autour du menhir. Elle n'avait pas plus que moi d'explication. Est-ce parce qu'elle avait détecté une source ? Ou une ligne de fracture tellurique ? Le wiki-Brest consacré au menhir ne dit rien de tout ça, alors qu'il en dit beaucoup sur le site lui-même, la roche et les caractéristiques du menhir, ainsi que sur les légendes qui s'y rapportent. Que les tests se poursuivent. Le problème ne sera que de les interpréter.

Pour en savoir plus :

  • Lire dans Dimanche Ouest-France de ce jour (édition Finistère nord) un portrait de Missa par Laurence Guilmo
  • Voir en début de la semaine à venir le reportage de Jean-Pierre Lyvinec et Gilbert Quéffélec sur France 3 Iroise