Jigourel breton

Thierry Jigourel est un auteur prolixe. Il se présente lui-même comme journaliste, écrivain, scénariste et conférencier, à quoi il ajoute une surcouche de "spécialiste" de la Bretagne et des pays celtiques. Il crée lui-même des magazines dédiés au druidisme et au celtisme, et publie des articles dans toutes sortes de revues, y compris le très sérieux Armen. Il a collaboré, une fois apparemment, au Petit Futé et publie régulièrement des almanachs et des ouvrages dont certains sont édités à plusieurs milliers d'exemplaires et parfois traduits en d'autres langues.

Bref, la production de Thierry Jigourel est foisonnante. Est-il crédible pour autant ? Je viens de découvrir par hasard le livre qu'il a publié sous une couverture kitch à souhait et sous le titre de "Langue en Basse-Bretagne", avec en sous-titre "Modernité du Breton". Écrit de cette manière avec un B majuscule, ce dernier est ambigu puisqu'il donne à croire que l'auteur va traiter des Bretons en tant qu'habitants de la Basse-Bretagne. Mais non, c'est bien de breton qu'il s'agit, autrement dit de langue bretonne.

Langue pauvre ? ou langue nuancée ?

Bien qu'il n'en soit guère question dans l'ouvrage lui-même, le terme "modernité" s'imposait sans doute pour dédouaner l'auteur et lui éviter de se faire cataloguer comme passéiste. Le livre est en effet paru dans une collection consacrée aux "vieux parlages", aux "vieux patois oubliés" et aux "chansons de nos grands-pères" en Berry, en Sologne, en Vendée… Faire passer le breton pour un patois, ça aurait sûrement fait mauvais effet. L'éditeur prend donc le soin de préciser en page 4 de couverture (et c'est symptomatique) que ce livre "dénote" à son catalogue, puisque le breton, n'est-ce pas ? est "une langue vivante tournée vers la modernité" ! Jolie pirouette.

Ce livre de Thierry Jigourel donne l'impression d'être écrit à la va-vite. Je ne relèverai pas toutes les coquilles, mais enfin, Mélenchon ne s'écrit pas avec un a, pas plus que Naig Rozmor avec un s ni le Tyrol avec un i. L'auteur use et abuse de superlatifs et de poncifs en tout genre :

  • le breton est notre héritage "unique et précieux" (ça va mieux en le disant),
  • l'offre d'édition en langue bretonne est "variée et diversifiée" (ça va de soi),
  • le breton progresse de manière "spectaculaire" (c'est évident),
  • "La blanche hermine" de Servat est immortelle (mais oui !),
  • Roparz Hemon est présenté comme un "travailleur infatigable" (il n'y en a pas d'autres),
  • l'Office de la langue bretonne est présidé par "la dynamique Léna [sic] Louarn" (qui en doute ?)

En recourant avec aisance à des qualificatifs si expressifs et à bien d'autres (voir infra), T. Jigourel démontre bien que ce qu'il théorise par ailleurs est infondé : le français (la langue) lui paraît en effet "assez rigide, plat, assez peu poétique et somme toute… pauvre en vocabulaire" (p. 45). A contrario, le breton permet, écrit-il, "d'exprimer la pensée avec nuance et précision" (mais pourquoi ne l'a-t-il donc pas adopté pour ses publications ?) et lui semble "proprement irremplaçable et en tout cas pas par le français" (mais par quelle autre langue alors ?)

Révocations ?

En fait, c'est tout le livre qui fourmille d'approximations et d'erreurs historiques. Impossible de tout relever, mais quand même…

  • L'édit de Villers-Cotterêts est ainsi présenté comme étant de 1534 alors qu'il n'a été promulgué qu'en 1539. T. Jigourel prétend que le latin était déjà, à cette date, "relégué dans les oubliettes linguistiques", mais c'est faux : la Haute-Bretagne n'adopte le français pour la rédaction des registres paroissiaux qu'au milieu du XVIe siècle (donc après la promulgation de l'édit), et la Basse-Bretagne le fait bien plus tard encore, avec un décalage de trois quarts de siècle.
  • La période de la Révolution est traitée en trois pages, et il en faudrait trois fois plus pour démonter tout ce qu'en dit T. Jigourel. Il s'en prend bien évidemment à Barère et à l'abbé Grégoire, mais il fait allègrement l'impasse sur la politique de traduction qu'avait initiée la Révolution à ses débuts : des décrets révolutionnaires ont bel et bien été traduits en breton, et c'est la première fois dans l'histoire que celui-ci acquiert le statut de langue de la politique.
  • En 1902, une centaine de prêtres auraient été "chassés de leurs cures sous pression des préfets, pour avoir osé dispenser le catéchisme en breton" (p. 27), puis "révoqués" l'année suivante par le gouvernement pour le même motif (p. 30). C'est inexact : ces prêtres sont certes suspendus de traitement à compter de 1902 (mais T. Jigourel ne le dit pas et ne doit pas savoir en vertu de quoi) et c'est déjà une sanction. Mais ils ne sont pas relevés de leurs fonctions et cela ne les empêche nullement de prêcher en breton ni de résider dans leurs presbytères.

Des années sombres, dites-vous ?

Tout cela est-il bien grave, me demandera-t-on ? À moins que ce ne soit délibéré ? Car il y a pire. Ce manque de rigueur assumé n'est là que pour étayer des formulations à l'emporte-pièce et des assertions contestables. Florilège incomplet.

  • L'auteur définit ainsi le breton comme "une langue samizdat" et Diwan, de même, comme "une école samizdat". Les samizdat, dans les anciens pays de l'Est, étaient des publications clandestines de dissidents.
  • S'il n'y a pas plus d'élèves en classes bilingues, ce ne peut être dû qu'à "la mauvaise volonté systématique du Rectorat." Si on ne peut pas ouvrir plus de crèches en breton pour les tout-petits, c'est parce qu'elles sont "en butte à des chausse-trappes de la part de l'administration ou de syndicats engoncés dans des préjugés d'un autre âge."
  • La France elle-même reste "engoncée dans ses certitudes et son corset de monolinguisme incapacitant". Plusieurs fois, elle est présentée comme un équivalent de l'Allemagne d'Hitler et de l'Italie de Mussolini, ou comme ayant été un pays totalitaire dans la première moitié du XXe siècle.
  • Si les radios libres (sic) ignorent le breton, c'est "par paresse intellectuelle". Les radios et télévisions de service public sont présentées comme étant des radios et des télévisions "d'État".
  • Puisqu'il était professeur d'École normale, Pierre-Jakez Hélias était "payé par l'État pour lobotomiser les cerveaux de génération de victimes expiatoires". Pour préparer la guerre de 14, les hussards noirs de la République - autrement dit les instituteurs – sont accusés d'avoir mis sur pied "les sinistres 'bataillons' scolaires qui n'ont rien à envier aux ballilas de Mussolini ou aux enfants-soldats de la Sierra-Leone."
  • Reprocher à Roparz Hemon d'avoir écrit qu'un vent de liberté a soufflé en Bretagne pendant la dernière guerre, c'est lui faire "un bien mauvais procès". Si le collège Diwan du Relecq-Kerhuon ne peut plus porter son nom, c'est à cause "des nouveaux chasseurs de sorcières déguisés en Mac Carthy au petit pied".
  • Thierry Jigourel considère à deux reprises au moins (p. 31 et 37) la période de la Libération comme correspondant "aux heures les plus sombres de l'Histoire de Bretagne", les années d'après-guerre ayant été, affirme-t-il, "encore plus sombres [que la guerre elle-même] pour la Bretagne sommée de rentrer dans le rang ou disparaître".

Ce ne serait pas du révisionnisme, ça ?

Pour en savoir plus : Thierry Jigourel. Langue en Basse-Bretagne. Modernité du breton. Romorantin, éd. CPE, 2010, 160 p., ill. Le livre est préfacé par Fañch Kerrain, professeur de philosophie et auteur en langue bretonne.