Viollo Gaelle (3 sur 16)

La question de la transmission de la langue bretonne et celle de son apprentissage ont déjà fait l'objet de divers travaux universitaires, sous l'angle de la sociolinguistique et de la sociologie notamment. C'est sans doute la première fois qu'elles font l'objet d'une recherche en ethnologie.

On la doit à Gaëlle Violo. Cette étudiante de l'Université de Bretagne occidentale vient de soutenir sa thèse, mardi 9 avril, à la Faculté Victor Ségalen, à Brest. La thèse de 467 pages et accompagnée d'un cédérom s'intitule :

Héritage, patrimonialisation, revitalisation ? Approche ethnologique des transmissions de la langue bretonne en Bretagne (France) éclairées par celles de la langue française en Saskatchewan (Canada), dans les filiations.

Le jury était composé de :

  • Ronan Calvez, professeur, Université de Bretagne Occidentale, président du jury
  • Alexandra Filhon, maître de conférences, Université de Rennes 2
  • Laurent Sébastien Fournier, maître de conférences HDR, Université de Nantes
  • Monica Heller, professeure titulaire, Université de Toronto
  • Jean-François Simon, professeur, Université de Bretagne Occidentale (directeur)

Calvez Ronan (13 sur 16)     Filhon Alexandra (7 sur 16)     Heller Monica (5 sur 16)

Tous ont souligné l'originalité de la démarche et de l'approche, ainsi qu'un apport qui fera date. Comme il est d'usage, la soutenance a donné lieu à de multiples échanges avec l'auteure. Sans faire ici référence aux incontournables questions de méthodologie ou d'épistémologie, je note quelques-unes des thématiques qui ont été abordées au cours de la discussion :

  • La notion de "bretonnants" par rapport à celle de "brittophones"
  • Le rôle de la langue entre pratique, idéologie et représentations pour la construction des parentés
  • La distance entre les discours officiels, ceux des familles et ceux des associations culturelles
  • Les logiques locales de la transmission du breton en Bretagne et du français en Saskatchewan
  • Qu'est ce que la transmission d'une langue ? De quelle langue parle-t-on ?
  • L'insécurité linguistique des grands-parents par rapport au breton qu'apprennent leurs petits-enfants dans le cadre scolaire
  • La langue bretonne est-elle vraiment un objet alors que la mémoire ne le serait pas ?
  • Le breton officialisé n'entre-t-il pas en contradiction avec le breton hérité qui cependant le justifie ?

Gaëlle Violo a été reçue comme docteur-es-lettres, avec la mention très honorable. Elle a bien voulu me transmettre un résumé de sa thèse, qu'on lira ci-après. Les intertitres sont de moi-même.

La transmission d'une langue

Viollo Gaelle (9 sur 16)

Ma thèse traite des transmissions de la langue bretonne en Basse-Bretagne éclairées par celles de la langue française en Saskatchewan, province de l'Ouest canadien. Dans les deux situations, leurs locuteurs évoluent dans un contexte minoritaire, et la transmission intergénérationnelle n'est plus toujours une évidence. Ma recherche a pour objectif de comprendre comment les réalités linguistiques sont perçues par les informateurs et de saisir de quelles manières s'agencent, selon eux, les transmissions dans la filiation. Il s'agit donc d'analyser comment les individus s'inscrivent dans une continuité (réelle ou fictive) à partir d'une rupture.

J'ai observé, dans une perspective ethnologique, la transmission comme un processus en me concentrant sur ses mécanismes, ses rouages, ses représentations et ses impacts dans un cadre particulier, celui de la filiation, lieu privilégié de la transmission, permettant à l'individu de savoir d'où il vient et de s'inscrire dans le temps.

Pratique sociale et objet linguistique

Si la langue m'intéresse, c'est en tant que pratique sociale. Il n'est donc pas question d'étudier l'objet linguistique pour ce qu'il est, mais plutôt de comprendre comment les acteurs en font usage pour parler, et aussi pour affirmer leur position sociale, leur identité ethnique, leur appartenance à une filiation, à un groupe, en réaffirmant leurs origines ou en inventant de nouvelles.

Le travail ethnographique est à la base de ma recherche, et deux terrains ont été menés, en Basse-Bretagne et en Saskatchewan. Je ne prétends pas réaliser une comparaison stricte, mais bien plus un éclairage du cas fransaskois (c'est ainsi que sont désignés les francophones de Saskatchewan) sur le cas breton.

Pour comprendre les logiques de transmission, il m'a d'abord fallu décrire les modalités de transfert,à partir des observations, du recueil de discours, des représentations sur les transmissions familiales, dans les filiations où le breton en Basse-Bretagne et le français en Saskatchewan ont été parlés par les générations précédentes. Ces discours, ces représentations émanent des expériences personnelles, partagées, racontées en famille. Qui parlait breton ? Qui parlait français, anglais ? Comment l'avaient-ils appris ? Était-ce leur langue première, seconde ? Les discours des informateurs sont des regards sur une histoire familiale, sur la pratique d'une langue. Je ne prétends pas affirmer que la transmission linguistique s'est déroulée exactement comme les informateurs l'évoquent, mais elle est ainsi perçue, aujourd'hui. Et c'est précisément ce qui m'intéresse. J'ai ainsi pu saisir les trajectoires biographiques de l'objet langue, à travers les générations, de plusieurs filiations.

Pour mieux cerner les représentations des transmissions, j'ai réalisé ce que j'appelle des schémas biographiques, qui sont en quelque sorte des arbres généalogiques indiquant la ou les langue(s) parlée(s) de chacun et les transmissions linguistiques.

Héritage et patrimonialisation

Ainsi, j'ai constaté qu'il existait deux grandes logiques de transmission, deux manières de considérer la langue dans les familles, étroitement liées aux trajectoires biographiques : celle de l'héritage et celle de la patrimonialisation.

  • Dans la logique de l'héritage, en Basse-Bretagne comme en Saskatchewan, l'objet langue est considéré comme vivant, objet venu du passé et transmis par les générations précédentes. Il est assimilé à un bien de famille. Je considère ici l'héritage comme un processus. Je le distingue de l'objet qui, laissé par un transmetteur, est repris par des descendants, dans une logique successorale. Il n'y a pas de rupture dans la ligne de transmission, seulement une discontinuité introduite par les modes d'appropriation des individus prenant possession du bien. L'héritage met en avant la continuité dans la transmission familiale.
  • En Basse-Bretagne, bien que le breton ait été parlé dans la filiation, il existe aujourd'hui des personnes qui n'ont pas reçu la langue dans leur famille, qui ne l'ont pas apprise (suffisamment), et qui, par conséquent, ne la donnent pas non plus à leurs enfants. Ces informateurs envisagent alors la langue comme un patrimoine, très influencés d'ailleurs par les discours véhiculés par des organisations internationales comme l'Unesco. Dans ce cas de figure, la logique de la transmission est celle de la patrimonialisation. Celle-ci est le processus de transmission se caractérisant par la rupture initiale de la transmission d'un objet, suivie de sa désignation en tant que patrimoine. Je n'ai pas rencontré ce cas de figure en Saskatchewan.

La différence entre l'héritage et la patrimonialisation est la manière avec laquelle les personnes disent utiliser la langue et la façon dont ils se la représentent. En tant que patrimoine, l'objet langue est considéré comme faisant partie du pack culturel propre à un groupe. La langue est devenue, pour ces informateurs, un objet culturel auquel ils s'identifient fortement, notamment parce qu'il était omniprésent dans leurs familles, à une époque donnée. La « culture », dont la langue est tout à la fois la substance et le vecteur (pour les informateurs), est perçue comme un bien précieux, « à sauver », « à conserver », « à sauvegarder », « à protéger ». Dans cette logique, les anciens bretonnants accèdent au statut de référents, de témoins dont il faut tenir compte.

Aménagement ou réinvention ?

Viollo Gaelle (10 sur 16)

Pour mieux comprendre les représentations évoquées par les informateurs dans les familles, il m'a fallu saisir, décoder les discours mis en exergue par les instances dirigeantes et les élites.

L'objectif est ainsi de mettre en évidence comment les discours sur des langues, comme le breton en Bretagne, ou le français en Saskatchewan, peuvent être mis en avant pour un autre but que de les parler, de les transmettre dans la famille. Comment la langue passe-t-elle du statut d'objet à celui d'instrument ? L'instrumentalisation de l'objet linguistique, à travers les idéologies linguistiques, est particulièrement liée à la (re)définition des origines.

En effet, si en Saskatchewan, les organisations, pour maintenir une pratique du français, tentent d'« inclure » de nouveaux membres à la communauté fransaskoise, ils le font en gardant la logique de l'héritage largement évoquée par les informateurs. L' « héritage fransaskois » des premiers colons n'est pas remis en cause, mais pour que de nouvelles personnes, francophones et/ou francophiles, participent au groupe, il est nécessaire, selon les organisations, d'élargir la question des origines, sans pour autant rompre avec l'histoire des francophones de la Saskatchewan. Il s'agit, à mon sens d'un aménagement.

En revanche, en Bretagne, la rupture avec les transmissions familiales, avec les locuteurs premiers, est recherchée. L'institutionnalisation d'une langue bretonne en tant que symbole, entre autres, est une des stratégies permettant de rompre avec un passé et d'introduire une nouvelle ère pour le breton. Contrairement à la Saskatchewan, les origines ne sont pas élargies, elles sont inventées. La logique de transmission, sous-jacente à ce type de discours idéologique, est celle de la revitalisation, ayant pour objectif de créer un avenir, autour d'un nouveau groupe, et à travers la constitution d'un objet langue.

Nous sommes donc face à plusieurs types de discours sur les transmissions et leurs objets, qui sont susceptibles de se croiser, d'emprunter des arguments aux uns et aux autres. Une certaine porosité existe. Sous l'angle précis des processus de transmission, héritage, patrimonialisation et revitalisation sont trois possibilités différentes d'envisager le rapport aux origines, et tout particulièrement à la filiation.

Gaëlle Violo 

Applau (15 sur 16)