Quélennec Michel-8Le joli titre de ce livre nous rappelle le froid d’une belle journée d’hiver à la campagne. Pour Gabriel, le père de l’auteur, elle représentait le temps des promesses : c’était son premier repère dans le paysage, lorsqu’il allait voir sa     fiancée, Herveline, dans une maison construite en 1892 sur les hauteurs du Léon.
Si Michel Quélennec est si précis pour nous restituer le parcours de ses parents, c’est qu’il a pu s’appuyer comme on le ferait tous sur le souvenir des récits qu’il a entendus, voire sur les photos jaunies qui n’ont pas été perdues. Il a pu surtout tirer parti du journal, très sobre au demeurant, qu’a tenu son père au jour le jour pendant une quinzaine d’années et sur diverses autres archives qu'il a explorées.
Michel Quélennec s’est vite rendu compte que l’histoire de ses parents et de leurs huit enfants, bien que singulière, est significative de la vie dans les campagnes du Léon entre 1910 et 1980. Lui, qui a été chef des études et des statistiques industrielles au ministère de l’Industrie, évoque donc bien sûr les révolutions agricoles du xxe siècle, le recul de la religion et le naufrage du breton. Mais il aborde aussi le registre de l'intimité, les bals que n'avaient le droit de fréquenter ni les filles ni les garçons, les questions de l’alimentation et de l’hygiène, toutes les difficultés que rencontre même le maire d'une commune rurale pour obtenir le téléphone… Son livre, c'est du vécu, et ce vécu-là intéressera bien des lecteurs au-delà de Guiclan et au-delà du Finistère.

Anne Guillou, bien connue pour son étude sur « Les femmes, la terre et l’argent » (réédition Coop Breiz, 1996) et originaire comme Michel Quélennec de Guiclan, a bien voulu en écrire un compte rendu pour ce blog.

  • L'histoire d'une famille et de tout un pays

Désormais libéré des obligations professionnelles, Michel Quélennec se recueille sur sa famille d’origine et rédige un ouvrage de mémoire filiale. Le temps est venu pour le fils de paysans léonards de se pencher sur le sol qui l’a fait naître et grandir. Il en résulte une ode sensible, poétique et dense, à ses parents et à son milieu.
Peinture d’un quotidien âpre et valeureux, le tableau familial fait place à chacun et d’abord aux parents. Éprouvée par des maternités et des accouchements difficiles, la mère garde au fond d’elle-même une révolte contenue, mais remplit consciencieusement son rôle d’auxiliaire irremplaçable. Le père apparaît ferme dans son rôle d’autorité, tranchant des affaires importantes : éducation des enfants, gros achats, arbitrages entre les dépenses de la ferme et celles de la maison, endossant, à la maturité, le statut délicat d’édile local.

  • L'aventure du progrès

Elle, cantonnée sans rancœur dans un village peuplé, lui, ouvert à un monde vaste et stimulant, constituent un couple à toute épreuve. Autour d’eux, quantité de figures vivantes, au caractère bien trempé, peuplent le microcosme paysan basculant dans la modernité. Ces familles solides font des unités de production fiables et se jettent avec confiance dans l’aventure du progrès. À la fin de sa vie, le couple peut s’honorer d’avoir réussi à fonder le destin des huit enfants que Dieu leur a accordés.
Michel Quélennec sait bien qu’il est né dans une société de classes qui nourrit des antagonismes durables, mais qu’un clergé vigoureux retient dans sa cohésion sociale. Puisque l’inégalité des êtres relève de la volonté divine, chez lui comme dans les autres familles guiclanaises, on compose, sans état d’âme, avec un système hiérarchisé. La religion, qui réprime et distingue, exerce sur la plupart un attrait irrésistible, et la vie consacrée, sacerdotale ou religieuse, prélève à chaque génération, son quota d’enfants.
L’ouvrage dévoile une famille patriarcale ordinaire, pacifiée par les valeurs chrétiennes, attentive à ses filles dont on reconnaît les talents d’éducatrice et la valeur d’échange, exigeante et généreuse envers ses fils, les héritiers incontestés, même si l’on consent à la partition du domaine édifié.

  • Le roman des heures et des jours

Livre 009Inspiré par une dévotion sans faille à la mémoire de ses parents, Michel Quélennec manifeste une grande capacité d’évocation du passé et de sa marche vers la modernisation des espaces et des outils. Après des décennies d’éloignement, l’auteur a su se transporter dans le Guiclan des années 1950-1960. Il redessine avec une précision étonnante l’environnement de l’enfant campagnard. À travers les comportements, les usages, les rituels familiaux ou paroissiaux, le traitement des corps, l’inculcation des règles de bonne conduite, l’omniprésence du travail paysan et de ses séquences, c’est une fresque bretonne authentique qui apparaît et que l’auteur déroule sur 500 pages, denses comme les sillons des parcelles guiclanaises.
Ouvrage ethnographique enrichi et stimulé par une tendresse pleine d’humanité pour les siens, l’homme explore son rapport avec son passé. Il achève sa construction en parcourant le vaste champ dont il procède, et où ont germé ses capacités, ses besoins et ses désirs.
C’est le roman des heures et des jours, suspendus entre ciel et terre, un ouvrage fraternel qui émeut autant qu’il renseigne.
Anne Guillou

Le livre de Michel Quélennec, La fumée au-dessus du toit, vient de paraître aux éditions Emgleo Breiz.
Séance de signatures :

  • lors du festival du Livre de Carhaix, dimanche 28 octobre après-midi, sur le stand d’Emgleo Breiz
  • samedi 17 novembre : 10h00-12h00, à la librairie Dialogues, Morlaix.
  • samedi 24 novembre : 10h30-12h00, à la Bibliothèque de Guiclan.
  • mardi 27 novembre : 17h00-19h00, à la librairie Ravy, à Quimper.

Anne Guillou est sociologue et l’auteur de 17 ouvrages. Elle a enseigné aux universités de Madagascar et de Nantes, puis à l’UBO à Brest. Elle anime le centre culturel de Luzec, à Saint-Thégonnec, depuis 1994. Pour connaître le programme des animations et des conférences : http://www.espace-luzec.com/