skriva-3De gauche à droite : Delphine Le Bras (Livre et Lecture en Bretagne), Angèle Jacq, Yann Bijer.

Yann Bijer fait de la sociolinguistique sans le savoir. Plus exactement, il témoigne avec un entrain toujours égal et sans faire de manières – et avec le talent d'un conteur - de sa relation à la langue bretonne et à l’écriture. Désormais connu et reconnu comme écrivain, il était invité à s’exprimer sur "la condition des auteurs en langue bretonne" lors de la journée "professionnelle" organisée jeudi 11 octobre à Brest par "Livre et Lecture en Bretagne".
J'écris "professionnelle" entre guillemets parce que s'il y avait bien des professionnels dans la salle (bibliothécaires, formateurs, animateurs, éditeurs, correcteurs…), il n'y a bien évidemment aucun écrivain de langue bretonne qui fasse métier d'écrire. La journée s'est déroulée au Musée des Beaux-Arts, avec le concours d'une vingtaine d'intervenants et en présence d'une quarantaine de participants. La thématique de la journée était "Lire et écrire en langue minorisée".

Comment devient-on écrivain ?
Sur ce point, Yann Bijer a été franc : il a expliqué d'emblée n'avoir su qu'assez récemment que le breton devait être considéré comme une langue "minorisée". Dans son enfance en pays bigouden, il s'exprimait en breton ou en français en fonction des circonstances, sans se poser de questions : il fait partie de cette génération, née au milieu du XXe siècle, à laquelle on a appris l'une et l'autre langue. Sa chance a sans doute été que sa grand-mère soit venue vivre au domicile familial : elle était analphabète et ne s'exprimait qu'en cette langue. Il fait des études de droit. Il travaille à Landerneau pour le compte d'une grande société d'assurances et vit à Pencran. Il se rend compte assez vite que la pratique du breton se réduit autour de lui.
Le déclic intervient en 1974. C'est cette année-là qu'est commis l'attentat du Roc-Trédudon. Comme il est privé de télé, Yann Bijer décide de s'adonner à la lecture. Il retrouve de vieux livres bretons dans son grenier et découvre avec étonnement qu'il est incapable de les lire. Il prend contact avec le frère Laurent Stéphan, coauteur avec Visant Seité de manuels de breton, et bénéficie de leurs cours et de leurs conseils. Il avale tous les livres de contes qu'il peut se procurer. Et très vite doit se poser la question : "mais où donc est passé le breton de mon enfance ?"
Y. Bijer ne s'était jamais spécialement intéressé à la littérature et se demande encore comment il en est venu à écrire en breton. Il n'avait évidemment jamais fréquenté la moindre école de langue bretonne puisqu'il n'en existait pas de son temps. Inconsciemment, il aspirait à écrire le breton sans faute. Très vite, il perçoit un grand décalage entre la langue première qu'il avait apprise à Léchiagat, celle qu'il entendait autour de lui à Pencran et ce qu'il appelle "le breton des livres" : en pays bigouden, on ne le parlait pas comme ça ! Il se lance tout de même et présente un premier texte à un concours de nouvelles que j'avais organisé sur Radio Armorique : "Eoul-mên an diaoul" (Le pétrole du diable), inspiré par les marées noires de l'époque, est primé par le jury.
Y. Bijer ne reprend ensuite l'écriture qu'une fois libéré de ses obligations professionnelles. Depuis qu'il se trouve à la retraite, il est devenu un auteur prolixe : il a publié pas moins de cinq titres aux éditions Emgleo Breiz, deux chez Al Liamm, un chez Keit vimp bev… Avant d'écrire récemment "Torrebenn », un roman historique sur la révolte des Bonnets Rouges dont on a beaucoup parlé, il avait commencé par des policiers : l'avantage, dit-il, c'est qu'il sait comment va débuter le récit et comment il va finir.
Mais quand il évoque sa pratique d'écriture, il reconnaît être un solitaire et qu'il ne sollicite personne pour avis. Il reprend en général le lendemain les pages qu'il a rédigées la veille. Yann Bijer travaille à l'ancienne : il aime entendre la plume courir sur le papier. Ce n'est que dans un deuxième temps et  assez récemment qu'il utilise un traitement de texte. Ce qu'il trouve le plus crispant, une fois qu'il a remis son manuscrit à l'éditeur, c'est de devoir attendre plusieurs mois avant la sortie du livre ! Ce n'est pas pour autant qu'il va s'arrêter : son projet est bel et bien de continuer à écrire en breton.
Quand il retourne à Léchiagat, l'écrivain passe au café du coin acheter son journal. Il lui plaît de discuter avec ses amis bretonnants, qui ont tous aujourd'hui plus de 70 ans. À une ou deux exceptions près, tous le félicitent d'écrire en leur langue : pour eux, il est devenu "paotr ar brezoneg", le spécialiste du breton. Mais ses amis ne lisent pas ses livres.

Contextualisation d'un parcours
L'itinéraire de Yann Bijer apparaît comme une illustration très concrète des évolutions que la sociolinguistique ou la sociologie ont mises en évidence ces dernières années :

  • Une pratique générale du breton en zone rurale ou littorale au temps de son enfance, même si on ne lui parlait pas que breton : c'est au milieu du XXe siècle que les familles ont généralement fait le choix d'élever désormais leurs enfants en français.
  • Une transmission naturelle du breton dans le cadre de la famille, tant que le contexte intergénérationnel l'impose.
  • Une nouvelle découverte de la langue à l'âge adulte, à la suite d'un petit ou d'un grand événement déclencheur, qui permet à ceux qui sont à même de la parler de mieux se l'approprier et qui conduit ceux qui ne la maîtrisent pas à vouloir l'apprendre dans des cours.
  • Une certaine stupéfaction en découvrant la diglossie propre au breton. Celle entre breton et français ne pose pas trop de problèmes (si ce n'est dans les cas de contrainte), puisque chacun s'adapte et choisit la langue dans laquelle il va s'exprimer en fonction du contexte. Mais le locuteur, lui, n'a pas toujours conscience de la diglossie interne : or, il peut y avoir une distance considérable entre le badume (ou le breton de proximité) que l'on parle au quotidien, et le breton standard ou normé, et singulièrement entre la langue parlée et l'écrit. Ceci est particulièrement vrai dans le cas du breton.
  • La réduction considérable de la pratique sociale du breton en l'espace de deux générations, puisque le nombre de locuteurs a diminué de 85 % depuis les années 1950.
  • La juxtaposition de deux mondes bretonnants, assez étanches à vrai dire l'un par rapport à l'autre. Il y a ceux que la question du devenir du breton conduit à s'impliquer plus ou moins fortement. Et il y a tous les autres, la grande majorité des locuteurs et a fortiori des non-locuteurs, qui, tout en témoignant pourtant d'empathie, ne se sentent pas réellement concernés par la production écrite de langue bretonne.

skriva-2Les consultants de Groupe Ouest, Estelle Car et Muriel Avril, l'écrivain Angèle Jacq et les formateurs de Stumdi, Claudie Motais et Paskal Marec.

Le modèle Bijer
Il n'en reste pas moins que l'on débattait le 11 octobre de création en langue bretonne. Une initiative inédite et tout à fait originale vient d'être lancée conjointement par l'équipe de Stumdi (centre de formation pour adultes à la langue bretonne, basé à Landerneau) et Groupe Ouest (lequel fonctionne sur la Côte des Légendes et vise à générer en Bretagne une impulsion nouvelle en matière de cinéma) : un projet de résidence pour les auteurs en langue bretonne.
Parmi les quinze candidats qui avaient postulé, six ont été sélectionnés en vue de suivre trois formations successives d'une semaine, étalées sur quelques mois. Partant du principe que ces candidats à l'écriture ont "besoin" d'un regard extérieur sur leur projet, ils sont confrontés, selon la formule à moitié rassurante de Paskal Marec, à celui "amical et impitoyable" de consultants et de formateurs.
Des formations à l'écriture ne sont certes pas superflues. Des résidences ne peuvent qu'être bénéfiques. Christian Ryo, le directeur de "Livre et lecture en Bretagne", a raison de dire qu'il faut réinventer le rapport entre l'auteur et son public. Bizarrement, ce matin-là à Brest, personne ne s'est demandé si, en matière d'écriture en langue bretonne, le fonctionnement qui réussit à Yann Bijer est aisément transposable et généralisable à d'autres : quelles que soient les évolutions de la société, peut-on ou doit-on le considérer comme un modèle ? Il aurait été intéressant que des auteurs en devenir (il y en avait dans l'auditoire) aient également fait état de leur pratique d'écriture.

Ci-dessous : Le Père Maunoir reçoit le don de la langue bretonne. Par Yann Dargent, étude pour la fresque de la cathédrale de Quimper, vers 1870. Spécialement exposée au Musée des Beaux-Arts de Brest à l'occasion de la journée "Lire et écrire en langue minorisée" du 11 octobre 2012.

Père Maunoir-1