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Avant la manifestation qui a réuni plusieurs dizaines de milliers de manifestants en faveur des langues de France à Quimper, Toulouse, Bayonne, Strasbourg et ailleurs, des débats étaient prévus dans chacune de ces villes sur le statut en devenir de ces langues. Dans chacune des villes, les représentants des "présidentiables" étaient invités.
À Quimper quelque 200 personnes ont assisté au débat. Tous les candidats n'étaient cependant pas représentés, mais les organisateurs avaient prévu large, puisque les porte-parole de différents partis "régionalistes" ou "autonomistes" qui auront des candidats aux législatives de juin étaient également conviés. Ce qui a fait dire à Christian Troadec (MBP – Mouvement Bretagne et Progrès) qu'il n'y avait certes pas cette année de candidat des peuples et des régions de France pour la présidentielle, mais "en 2017 nous y serons !" Doit-on comprendre qu'il y pense déjà ?
Les termes du débat étaient résolument présentés par un magistrat nantais, Yvon Ollivier, qui vient de publier un ouvrage sur "La désunion française, essai sur l'altérité au sein de la République." Partant du constat selon lequel en France les langues tout comme les territoires et la population sont "secondarisés", il a demandé aux débatteurs pourquoi ne pas remettre en cause le principe de l'unicité du peuple français et de donner leur avis sur trois points précis :

  • ratification de la Charte européenne des langues régionales
  • nécessité d'une révision préalable de la Constitution
  • statut juridique des langues régionales.

Il a en outre lancé l'idée d'un "plan Marshall" pour nos langues, en particulier dans l'enseignement et dans les médias : "il n'y a pas, dit-il, de chaîne de télévision en langue bretonne, il n'y a que du mépris."
Tour de table.

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Jean-Jacques Urvoas, député du Finistère, PS
Invité à s'exprimer le premier, il prend acte du fait que l'article 75-1 de la Constitution n'est que proclamatif (suite à l'avis rendu depuis par le Conseil constitutionnel). François Hollande a, dit-il, pris l'engagement de faire ratifier la Charte, et il va de soi que cela suppose une révision constitutionnelle : le candidat socialiste l'avait d'ailleurs évoqué dans une interview lors de sa venue à Brest (voir ici le message du 31 janvier). Pour l'adoption d'une loi précisant le statut des langues de France, J.-J. Urvoas se montre plus prudent, mais à ses yeux il devrait s'agir d'une loi-cadre qui fixe des principes.

Françoise Louarn, conseillère régionale, UMP
Elle n'avait pas le rôle le plus facile, puisque seule représentante de l'actuelle majorité présidentielle à la tribune. Elle a su marquer sa différence : "Nicolas Sarkozy, reconnaît-elle, n'est pas favorable à la ratification de la Charte. Moi, si." Quant à l'idée d'un plan Marshall pour la langue bretonne, elle n'en veut pas parce qu'un tel plan est toujours imposé de l'extérieur : "or une langue, dit-elle, c'est du vécu. Les Bretons manquent de volonté pour parler le breton. On aura beau faire toutes les manifestations que l'on veut, si on ne le parle pas, on n'y arrivera pas."

Erwan Balanant, Modem
Il prend plaisir à faire observer en premier lieu que François Bayrou est le seul candidat à l'élection présidentielle qui parle une langue régionale, en l'occurrence le béarnais. Il se déclare favorable à une révision constitutionnelle et au vote d'une loi-cadre. Et en prenant l'exemple du Pays Basque sud, il se dit convaincu que la question d'une télévision en langue régionale n'est pas un problème technique, c'est un projet primordial.

Ronan Dantec, sénateur de Loire-Atlantique, Europe Écologie Les Verts
Il n'a aucune difficulté, dit-il, pour répondre oui aux trois questions qui lui sont posées, d'autant qu'elles figurent telles quelles dans le programme d'Eva Joly : "son engagement est sans ambiguïté." Il est d'autant plus favorable à une loi-cadre qu'il en parlait déjà avec Armand Keravel (Emgleo Breiz) dans sa jeunesse. Mais dans son esprit, la notion de protection des langues régionales ne correspond plus à la réalité du moment, c'est une loi-cadre de reconquête qu'il faut : "une génération de jeunes adultes parle désormais breton au quotidien. Le breton est devenu une langue urbaine. C'est par la ville qu'on va le sauver."


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André Le Gac, ancien conseiller général du Finistère, Front de gauche
Il intervenait devant une salle plutôt hostile et qui n'oublie pas certaines déclarations de Jean-Luc Mélenchon sur les langues régionales. Il soutient que les candidats du Front de gauche s'engagent pour la promotion de la langue bretonne – ce qui ne semble pas évident à entendre celui de la circonscription de Morlaix. Quand on lui demande s'il n'y a pas là une contradiction, il répond : "la solution, c'est la VIe République. La France a mal à ses langues. Ma République parlera breton et berbère."

Christian Troadec, maire de Carhaix, MBP
Il proclame hardiment qu'il faut "faire sauter le verrou de la Constitution et revenir sur l'unicité et l'indivisibilité de la République." Il se prononce pour "le droit fondamental des peuples à parler leur langue."

Mona Braz, conseillère régionale, UDB
Elle rappelle que le Conseil régional de Bretagne demande la compétence régionale pour la gestion de l'eau et pour la politique linguistique et constate : "aujourd'hui, on se heurte au mur de la loi. Ça ne pourra changer que si ça bouge." Elle fait remarquer que "Kenavo Sarko", ça rime, mais ne veut pas être menée en bateau si la gauche revient au pouvoir.

Yves Pelle, président du Parti Breton
Il dit se méfier des discours de circonstance qu'on prononce à Quimper et de ceux qu'on prononce ensuite à Paris. D'après lui, la question de la langue ne sera réglée que par "l'émancipation de la Bretagne" et il faut pour cela constituer "un front uni breton." La France, ajoute-t-il "est à bout de souffle avec son hypercentralisme. La Bretagne, à l'image de la Catalogne, doit obtenir la capacité réglementaire et législative."

Commentaires et questionnements
Comment se retrouver dans ces diverses déclarations ?

  • Il y a, en apparence tout au moins, convergence entre ceux qui veulent remettre en cause l'unicité de la République et ceux qui croient en "l'émancipation" de la Bretagne. Mais on ne nous explique ni comment ni à quelle échéance on va y arriver. Est-ce que ce sont des préalables avant de commencer à s'occuper de politique linguistique ?
  • Au cours du débat, Erwan Balanant a suggéré que se tienne après les élections un Grenelle des langues, avec la participation des associations et des acteurs de terrain. Françoise Louarn en est d'accord. Cette proposition n'est pas sans intérêt, mais elle risque de surprendre dans le contexte économique du moment. Quel que soit le résultat des prochaines élections, qui va pouvoir la relayer avec suffisamment de force pour qu'elle puisse aboutir ?
  • Jean-Jacques Urvoas a très justement fait observer que ce n'est pas parce que le candidat socialiste est favorable à la ratification de la Charte européenne qu'il y aura automatiquement une majorité politique au Parlement pour la voter. Franchir le cap d'une révision constitutionnelle ne sera peut-être déjà pas une mince affaire. Si la gauche l'emporte, la question des langues régionales sera-t-elle ou non examinée en même temps que les projets de décentralisation qui sont annoncés? En cas de ratification de la Charte, une loi-cadre suivra-t-elle ?
  • Si c'est la droite qui l'emporte, l'affaire est entendue : la Charte ne sera pas ratifiée. Le président candidat va-t-il s'en tenir à cette position ? Est-ce à dire que le dossier est complètement bloqué ?Ou pourra-t-il quand même évoluer ? Si l'Etat, conformément aux intentions de N. Sarkozy, décide de réduire fortement les moyens des collectivités territoriales, celles-ci auront-elles encore la possibilité d'intervenir en faveur des langues régionales ?
  • Anna-Vari Chapalain, la directrice de Diwan, peut être satisfaite : tous les politiques présents ont répondu oui, avec quelques variantes, à la question qu'elle leur a posée. Elle exprimait le souhait de Diwan de voir prendre en charge par l'État les nouveaux postes d'enseignants qu'entraîne l'ouverture d'une nouvelle école bilingue associative, sans attendre le délai habituel de cinq ans imposé par la législation. N'y a-t-il pas un moyen plus simple et plus rapide de résoudre ce problème de la même manière qu'il a été dans d'autres académies ?

Pour en savoir plus sur ce que disent les candidats à l'élection présidentielle à propos des langues de France : le blog Ouest-France de Jean-Laurent Bras

Voir l'album photos : 64 photos du débat de la matinée, du rassemblement et du défilé, ainsi que du happening organisé par Ai'ta.