Il ne s'agit d'ailleurs pas d'un plan, mais plus exactement d'un rapport d'actualisation intitulé "Une politique linguistique pour la Bretagne." Ce document entame cette semaine son marathon "législatif", si l'on peut dire, puisque le Conseil Culturel de Bretagne doit émettre samedi 21 un avis à son sujet, de même que le CESER (Comité économique et social) lundi 23. Il sera ensuite soumis au vote du Conseil régional lors de sa prochaine session, du 2 au 4 février (voir message du 13 janvier).
Des ajustements par rapport au premier plan adopté en 2004 se révèlaient nécessaires. Bien des évolutions se sont produites au cours des sept dernières années, par exemple :

  • le nombre de bretonnants a diminué de 30 % en Basse-Bretagne par rapport à la période précédente (sondage de 2007)
  • le nombre d'élèves en classes bilingues est passé de 9 500 en 2004 à 14 500 aujourd'hui
  • l'Office de la langue bretonne est devenu un établissement public.

Dans le nouveau document, la Région Bretagne affirme à nouveau qu'elle "reconnaît officiellement, aux côtés de la langue française, l’existence du breton et du gallo comme langues de la Bretagne". Cette réaffirmation allait sans doute de soi, mais elle s'imposait, et la formulation reste inchangée. Le premier plan adopté en 2004 n'est pas mis en cause, et les principes en sont repris. À deux variations sémantiques près :

  • la première est qu'il n'y a plus à proprement parler de "bretonnants" dans le nouveau texte : désormais les locuteurs ne sont plus considérés - à 40 reprises - que comme des "brittophones".
  • la seconde est de la même manière la disparition du terme "populaire", alors que le premier plan de 2004 se fixait précisément comme objectif d'"assurer le maintien et la transmission du breton populaire."

Breton et gallo

Par ailleurs, on peut noter dans le nouveau plan une différence notable d'approche entre la langue bretonne et le gallo. La Région affirme certes ne pas opérer de "distinction qualitative" entre les deux langues. De toute évidence, le breton n'en apparaît pas moins aux yeux des porteurs du projet jouir d'un prestige bien plus grand que celui du gallo. Qu'on en juge.

Le breton est

  • une langue celtique
  • très différente du français
  • dont les locuteurs ont une conscience linguistique claire
  • une langue normée, avec grammaire, orthographe, lexique, longue tradition écrite
  • l'un des marqueurs majeurs de la personnalité de la Bretagne
  • aujourd'hui engagé sur la voie d'une lente récupération linguistique.

Le gallo est

  • une langue d'oïl
  • comme le français
  • avec une orthographe incertaine
  • très peu enseignée
  • de tradition écrite récente
  • surtout orale et conviviale
  • dont il est difficile de prédire comment la pratique va évoluer.

Le nouveau plan s'interroge dès lors sur "la pertinence aujourd'hui de la notion de 'limite linguistique'" et en déduit que "mettre en valeur [la langue bretonne] sur l'ensemble du territoire constitue une réponse pertinente aux évolutions de la société bretonne." Que de pertinences !

Pour mettre en œuvre la nouvelle politique linguistique, le document d'actualisation prévoit quatre niveaux différents d'intervention de la part de la Région :

  • des "engagements" clairement identifiés comme tels, au nombre de 66
  • des points programmatiques : j'en ai repéré un total de 13
  • les points sur lesquels la Région sera "attentive" : il y en a 10
  • et enfin ceux sur lesquels "une réflexion devra être engagée", au nombre de 7.


Les "engagements"
Ceux que s'apprête à prendre la Région Bretagne en faveur du breton et du gallo sont donc multiples. Il y en a qu'elle peut mettre en œuvre de sa propre initiative, ou avec le concours des autres collectivités territoriales et avec celui du monde associatif. Mais un grand nombre des engagements qu'elle s'apprête à prendre vise à "obtenir" d'autres instances, et singulièrement de l'État, l'adoption de diverses mesures en faveur des langues régionales de manière générale, ou en faveur du breton et du gallo plus spécifiquement. Le mot "obtenir" figure à 30 reprises dans le document d'actualisation :

  • la Région veut ainsi "obtenir" une nouvelle modification de la Constitution en faveur des langues de France, la ratification de la charte européenne, le vote d'une loi-cadre, le droit à l'expérimentation en matière de politique linguistique…
  • elle veut par ailleurs "obtenir" des mesures plus concrètes comme la contractualisation des nouvelles écoles Diwan dès leur ouverture (et non dans un délai de 5 ans), plus de postes de CAPES de breton, une agrégation de breton, un CAPES de gallo, une radio de service public en breton couvrant toute la Bretagne…

23 des engagements listés dans le nouveau plan ont pour but de "soutenir" ou de "consolider" diverses initiatives : l'initiation au breton ou au gallo dans le premier degré, l'apprentissage du breton sur internet, l'apprentissage du breton par les 16-30 ans… Des politiques nouvelles sont prévues en faveur de l'accueil de la petite enfance en breton et pour l'ouverture de crèches immersives. D'autres engagements relèvent plus spécifiquement de la Région, par exemple l'aide aux centres de formation longue en langue bretonne.

L'enseignement bilingue
Pour cet enseignement, la Région veut "obtenir un développement de l'offre en fonction des dynamiques territoriales de croissance démographique." Contrairement à ce qui avait été fait dans le premier plan, les objectifs quantitatifs ne sont pas définis dans l'immédiat. Mais début 2013, la Région proposera, dit-elle, "un arbre d'objectifs complets (sic) […] qui puisse devenir le référentiel partagé du développement de l’enseignement en breton."
Pour le gallo, sont prévus la mise en place d'une filière primaire expérimentale avec option gallo renforcée et le développement de son enseignement dans le second degré.

Je me demandais dans quelle mesure le nouveau plan de politique linguistique reprendrait les préconisations que j'ai présentées l'an dernier dans mon rapport au recteur d'Académie sur l'enseignement du et en breton. Il le fait pour une part, même si la formulation n'est pas toujours la même : une douzaine au moins des mesures que j'avais présentées figure dans le nouveau texte. Elles concernent par exemple les mesures à prendre pour favoriser le passage du CM2 vers le collège, le recutement des enseignants de breton, la réogranisation des éditions TES, les activités périscolaires, la validation des formations longues, l'extension de l'initiation au breton en primaire aux autres départements…
Par contre, le nouveau plan voudrait établir, en primaire et en maternelle publics, des seuils différenciés d’ouverture des classes en fonction de la densité démographique : 9 en zone rurale, 14 en zone urbaine (au lieu de 15 actuellement). Ces classes bilingues étant nécessairement multiniveaux, de tels seuils pourraient cependant poser problème, à la fois sur un plan pédagogique et pour ce qui est de la charge de travail des enseignants.
Plusieurs autres mesures que j'ai avancées dans mon rapport se retrouvent dans le nouveau plan, dans le domaine de la communication. Sont notamment envisagés la diffusion d'informations sur les métiers de l'enseignement bilingue ou le lancement d'une semaine d'information régionale sur la langue bretonne.

Ce deuxième plan de politique linguistique va-t-il séduire ? J'en ai déjà parlé dans l'émission Bec'h d'ei de Lionel Buannic sur Brezhoweb (bientôt en ligne). Les réactions des autres participants (Fanny Chauffin, Gwenael Dage, Christian Le Meut) ont été assez mitigées. Mais le CCB et le CESER devraient émettre des avis favorables, même si c'est avec quelques réserves. On en saura plus dans les prochains jours et prochaines semaines. A suivre donc.