Quand j'ai présenté sur ce blog le sommaire du dernier numéro de la revue Brud Nevez sur le Japon, j'ai aussi fait allusion à deux articles parus dans ce même numéro et qui traitent de la prononciation du breton et de son orthographe (voir message du 15 juillet). Plusieurs commentaires en breton ont ensuite été postés à ce sujet. Ces questions sont également abordés par différents intervenants sur le blog http://studi.canalblog.com.
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Jean Le Dû, professeur émérite de celtique à l'UBO et auteur du Nouvel Atlas Linguistique de la Basse-Bretagne (qu'il a publié en 2001), fait ici le point sur ces questions.

La création de l’orthographe de 1941 avait une finalité précise : faire en sorte qu’il n’existe qu’une seule façon d’écrire le breton afin d’ôter au gouvernement de Vichy le prétexte de l’impossibilité d’enseigner une langue sans graphie fixe. Roparz Hemon avait forgé une langue normalisée à partir des prescriptions de Vallée et Mordiern, mais le vannetais restait un obstacle. Qu’à cela ne tienne ! On l’a absorbé dans la norme à l’aide de gadgets graphiques : en adjoignant à certains mots KLT le h du vannetais : kaz + kah = kazh. On y a aussi intégré le pluriel vannetais en le transformant (tadeù = tadoù), adopté une forme ultra minoritaire du Goélo (maro en KLT, marù en vannetais, marv en Goélo…)... On a aussi entrepris d’employer des mots vannetais en les « KLTicisant » (neoah devenant neoazh). Le fameux c’h a cependant été conservé comme symbole de « bretonnitude », ce qui est un peu paradoxal quand on pense qu’il a été inventé par les jésuites venus évangéliser nos ancêtres : n’étant pas bretonnants, ils ne savaient pas différencier le ch de roch (roche) en écrivant roc’h de celui de chadenn ! Ce symbole a été considéré à tort comme représentant un son guttural semblable au ch allemand de Nacht ou la jota espagnole, alors qu’il n’est, la plupart du temps, qu’un h aspiré : la prononciation lac’hañ (lazañ) au lieu de lahañ est totalement étrangère au système phonétique du breton.
On avait jusque là deux langues littéraires, on n’en aura désormais qu’une seule, scrogneuneu ! Mais cette réforme ne concerne que l’écrit : ce n’est que récemment que les néo-bretonnants sont confrontés à la prononciation de la langue en raison de l’omniprésence de l’audio-visuel. La prononciation du néo-breton est affectée par l’écrit, comme l’a justement montré Le Ruyet. Il est, semble-t-il, évident que les jeunes apprenants considèrent l’accent breton des anciens comme ridicule, voire plouc, et on aura beau faire, leur oreille restera influencée par le français, leur langue maternelle.
La graphie d’Emgleo Breiz de 1954 visait à permettre aux enfants bretonnants des campagnes d’acquérir quelques principes simples qui leur permettraient de transcrire simplement ce qu’ils disaient et ce qu’ils entendaient autour d’eux. Il ne s’agissait nullement d’imposer une forme normalisée, pas plus du Léon que d’ailleurs, comme on l’a écrit sans fondement. Ainsi, dans la plupart des mots bretons, la consonne finale est douce : écrire mat au lieu de mad est contraire au système même du breton. Quand on dit bloavez mad, le –d final est sourd (il ressemble à un –t), mais la voyelle qui le précède reste longue ; en Trégor on peut différencier entre eur pôt mad ‘un brave type’ et eur pôt mat ‘un sacré gaillard’.
Le système a admirablement fonctionné avec les concours organisés par ar Falz dans les années suivantes (An tan gwall ; al loen kollet etc.). L’idée était excellente, mais est arrivée bien tard, car on était en plein dans le changement de langue en Basse-Bretagne qui allait faire du français la langue maternelle de la plus grande partie des enfants. C’est pourtant le système mis au point par Jean-Baptiste Marcellesi et adopté par les Corses : appelé langue polynomique, il désigne le corse comme un ensemble de variétés linguistiques présentant des différences sur les plans phonétique, morphologique ou syntaxique, ce qui est aussi le cas du breton. Les écrits littéraires corses sont encore aujourd’hui très liés à l'origine territoriale…
Comment donc écrire la langue bretonne ?
Les enseignants, semble-t-il, n’ont plus le choix, ils DOIVENT employer la graphie de 1941, bien qu’aucune loi ou décret ne les y contraignent et que les candidats au CAPES soient — pour le moment encore — libres de choisir le système qu’ils préfèrent. La Région, avec son Office de la langue bretonne, y est aussi favorable, et c’est d’elle que viennent les sous…
Que dire d’autre ? Il est clair que les personnes qui veulent écrire une langue proche de celle qui était parlée par leurs aînés bretonnants souhaitent en rester proches. Ils peuvent encore le faire dans Brud Nevez, par exemple, mais on les somme de toutes parts de rentrer dans le rang. Y aurait-il une Académie Bretonne occulte ? Elle n’aura, de toutes façons, pas plus d’influence sur l’avenir de la langue bretonne que son modèle, l’Académie française, n’en a sur la langue française !

Jean Le Dû