Comment être d'un lieu et universel simultanément ? Même un philosophe comme Michel Onfray se casse les dents sur un tel sujet, si l'on en juge par les approximations qu'il a publiées récemment dans Le Monde sur les questions de langue.
Grand_nord_grand_sud__260Je reconnais pour ma part que je n'avais pas très exactement prêté attention au thème de l'exposition de cet été à l'abbaye de Daoulas. Je m'attendais plus ou moins à y retrouver ce que j'avais déjà vu au superbe Musée de la Civilisation de Québec, dont l'une des expositions permanentes est intitulée "Nous, les Premières Nations" : une expo qui veut aller "au-delà du folklore et des clichés qui masquent souvent les réalités des peuples autochtones".
Le parti pris de l'Abbaye de Daoulas est encore différent : elle s'intéresse spécifiquement aux artistes Inuits. Les Inuits ne sont pas si nombreux : on en dénombre 125 000 sur un territoire presque 'aussi vaste que l'Europe, qui s'étend de l'Alaska au Canada et du Groenland à la Russie. Traditionnellement, ils considéraient que tous et tout dans la nature avaient une âme : les humains, les animaux, les astres, les territoires…

Comprendre qui je suis
Au 19e et au XXe siècles, les contacts se sont intensifiés entre la société inuit et le monde moderne, autrement dit le monde occidental. Les missionnaires s'en prennent au chamanisme. Ils enlèvent leurs enfants à leur famille pour les scolariser dans des pensionnats où on leur fait subir des sévices et où il leur est interdit de parler leur langue : le réalisateur Zacharias Kunuk, dans les 13 numéros de la série "Nunavut", décrit la crise culturelle que vivent les Inuits dans les années d'après-guerre.
Dans un premier temps, les sculpteurs s'intéressent aux mythes de leur peuple. Manasie Akpaliapik l'explique bien : "Plus je Akpaliapik_100_lignttravaille les choses du passé, plus j'ai l'impression de percer le secret de mes racines et de comprendre qui je suis. Les légendes font partie de mon héritage." En 1998, il sculpte ainsi "L'Esprit du caribou" sur os, vertèbre de baleine et bois de caribou (détail ci-contre) : une tête de chamane prenant son envol…
Mais des artistes inuits comme Erica Lord expriment de plus en plus fortement, et en s'appropriant les techniques telles que la photo ou la vidéo, les violences de leur histoire et de leur mode de vie : transformations de la société, alcoolisme, statut de la femme… Ces regards sur l'histoire et sur le présent questionnent aussi l'identité inuit.

Pétition sur écorce
Gumana_98_lightLes Aborigènes sont plus nombreux, puisqu'on en compte un demi-million en Australie. Eux aussi sont concernés par l'irruption de la modernité. Ils se représentent leurs territoires comme une géographie mythique créée par leurs ancêtres. Eux aussi ont subi des violences, comme les camps de sédentarisation et les déplacements autoritaires de populations à des centaines de kilomètres de chez elles, en 1971 encore, à l'initiative des autorités australiennes. Sur les 250 langues que parlaient autrefois les Aborigènes, il n'en reste qu'une cinquantaine qui sont toujours vivantes.
Les premiers à s'opposer à l'arrivée d'une compagnie minière sur leur territoire ont été les Yolngu : ils ont présenté au Parlement fédéral une "pétition sur écorce" en anglais et en gumatj attestant de leurs droits fonciers. Des artistes comme Gawirrin Gumana (ci-contre : Two Powerful Serpents, de 2005) continuent ainsi de peindre sur écorce. D'autres représentent sur toile une iconographie du désert où vivaient leurs ancêtres.

Le lieu est universel
L'Abbaye de Daoulas a choisi de présenter en parallèle les pratiques des artistes inuits et celles des Aborigènes d'Australie. Quand on songe aux milliers de kilomètres séparant les uns des autres, leur rencontre en Bretagne paraît improbable et la démarche surprenante. Ce choix est à l'origine celui du Musée des Confluences du département du Rhône, à Lyon, puisqu'il s'intéresse aux productions artistiques délaissées. Il est certain que les supports, les techniques et l'imaginaire lui-même diffèrent. Mais qu'ils soient du grand Nord ou du grand Sud, les peuples autochtones ont tous, depuis un demi-siècle, été confrontés à une même problématique.
Ils ont acquis une autonomie croissante pour la maîtrise de leur destin, mais ne peuvent vivre sans interaction avec la modernité occidentale, ni sur le plan économique ni sur celui de la culture. Que devient alors leur identité ? Comment se transforme leur tradition ? Il y a aussi une modernité inuit comme il y a une modernité aborigène : des artistes comme Toonoo Sharky sur l'île de Baffin ou Kathleen Petyarre au sein du projet Utopia en témoignent. Il faut savoir par ailleurs, que le gouvernement australien et celui du Canada ont, en 2008, officiellement présenté leurs excuses aux Aborigènes et aux Inuits pour leur assimilation forcée…
Selon Guillevic, "plus on est enraciné, plus on est universel". Le catalogue de l'exposition incite à prolonger la réflexion de ces artistes venus de loin sur la relation entre le lieu (pour ne pas dire le local, péjorativement connoté ?) et l'universel.
Pour Jean-Michel Le Boulanger, il est temps de dépasser ce qu'il appelle les fractures anciennes : "il nous faut tout à la fois, écrit-il avec une réelle conviction et des arguments, vivre le lieu, dire le monde et tisser le lien."
Dans un texte très dense et documenté, la philosophe Catherine Clément paraît plus réservée et se prononce quant à elle pour un universel relatif : il ne faut être "ni trop près ni trop loin", assure-t-elle.
Voilà un débat auquel les Bretons (ni leurs visiteurs de l'été) ne devraient pas être indifférents, si tant est qu'ils sont aussi concernés qu'on le dit par les questions d'identité. L'exposition "Grand Nord, grand Sud" est incontournable à cet égard, en plus d'être très agréable à visiter.

L'exposition est organisée par "Chemins du patrimoine en Finistère" et par le Musée des confluences. Elle est ouverte à l'Abbaye de Daoulas (Finistère) jusqu'au 28 novembre 2010.
Le site de l'Abbaye : http://www.cheminsdupatrimoineenfinistere.com/
Le (très beau) catalogue de l'exposition est paru aux éditions Palantines.
Le site du Musée de la Civilisation à Québec : http://www.mcq.org/fr/mcq/expositions.php?idEx=w251
Je publierai une version en breton abrégée de cet article dans le numéro de septembre du magazine Armor. Dans le numéro d'été, ce mois-ci, je consacre ma chronique à Jean-Marie Le Scraigne, Jañ-Mari Skragn en breton, à l'occasion de ses 90 ans : il a publié une quinzaine de livres en breton en français depuis qu'il s'est mis à écrire, il y a moins de vingt ans.
L'article de Michel Onfray dans Le Monde est accessible en ligne :
http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/07/10/les-deux-bouts-de-la-langue-par-michel-onfray_1386278_3232.html
La réponse que lui fait un chercheur de l'EHESS, Jean-Michel Cavaillé, aussi :
http://www.lemonde.fr/idees/reactions/2010/07/14/michel-onfray-devot-de-la-langue-unique_1387752_3232.html