nevezamzer0939Des livres de photos sur la Bretagne actuelle, ça ne manque pas, et des sites internet désormais encore moins. Mais c’est dès les débuts de la photographie que des clichés ont été pris en Bretagne. Plusieurs éditeurs ont déjà proposé ces dernières années des ouvrages intéressants sur “les nouveaux imagiers de la Bretagne” au XIXe siècle ou sur les voyageurs qui ont les premiers photographié la Bretagne en couleurs (voir les références ci-dessous). Celui que signe Christian Bougeard aux éditions du Chêne ne reproduit que des documents noir et blanc. Mais il a l’intérêt de couvrir une vaste période qui s’étend de 1880 à 1960.
L’auteur est un historien reconnu, spécialiste de l’histoire bretonne du XXe siècle, et en particulier de la période de la dernière guerre. Avec ce livre, il reconnaît avoir abordé un nouveau domaine de recherche. Mais il a su, d’une part, explorer de nombreux fonds de photographies et de cartes postales pour n’en retenir que 503 parmi des milliers (ce qui est déjà considérable). Il pouvait, d’autre part, analyser ces images dans leur cadre géographique et les contextualiser, en fournissant pour chacune les repères historiques indispensables. L’angle retenu était, enfin, de s’intéresser aux “gens de Bretagne” en montrant “une certaine réalité humaine et sociale”, ce qui n’allait pas de soi.
Car chaque époque photographie selon ses critères et ses représentations. A un moment donné, on a beaucoup photographié les monuments sans se préoccuper de la présence humaine. A d’autres moments, on s’est surtout intéressé aux costumes bretons, ce qui apparaît aujourd’hui comme correspondant à des stéréotypes. Après la dernière guerre, les photographes sont plus attirés par les villes et par le littoral que par le monde paysan. Dans une telle entreprise, l’historien est forcément tributaire de la production du temps : à chaque période, le photographe se place d’un point de vue, qu’il faut bien évidemment décrypter. De plus, une photo dit beaucoup, mais ne dit pas tout : l'historien doit donc faire appel à ses connaissances et à d'autres sources.
Au bout du compte, C. Bougeard est en mesure de proposer “un voyage dans le temps sans nostalgie” à travers la Bretagne. On peut dire qu’il recouvre sans doute tous les champs du possible : les villes, les îles, les marchés, les artisans… Il ne fait surtout pas l’impasse sur l’histoire politique ni sur les luttes ouvrières. L’ouvrage privilégie cependant la Basse-Bretagne (avec 56 % des clichés) et le premier XXe siècle, avec 75 % des photos concernant la seule période 1900-1914. Les mutations qu’a vécues la Bretagne en près d’un siècle se révèlent au fil des pages : le développement du tourisme, la modernisation des campagnes, l’évolution de l’habillement et des traditions…
La langue bretonne n’apparaît à proprement parler que sur une carte postale du début du XXe siècle : une femme en costume traditionnel en train de lire le journal “Ar Bobl”, que publiait François Jaffrennou-Taldir à Carhaix avant la première guerre. Il est frappant d’observer que les enseignes de débits de boissons sont alors toutes rédigées en français. C. Bougeard fait assez fréquemment référence à la pratique du breton en Basse-Bretagne (par exemple à l’occasion des événements de 1905 ou à propos de l’école), mais sans guère fournir d’indications cependant sur la transformation déterminante des usages de langue enclenchée dans la région aux lendemains de la seconde guerre mondiale.
Il n’en reste pas moins que le choix éditorial, la qualité des photos et les commentaires de l’historien font de “Gens de Bretagne” un livre séduisant.

Christian Bougeard. Gens de Bretagne, 1880-1960. Editions du Chêne, 2009, 296 p.

Je signale également :
- l’ouvrage collectif publié aux éditions Apogée : “Voyager en couleurs : photographies autochtones en Bretagne (1907-1929)”
- et celui de Gérard Berthelom et Corinne Jeanneau, aux éditions Coop Breizh : “Les photographes du XIXe siècle. Les nouveaux imagiers de la Bretagne”.