arbres_24Le monde est à un moment critique de son histoire. C'est le questionnement majeur de l'exposition qui s'est ouverte il a une quinzaine de jours à la Fondation Cartier, à Paris. L'exposition est totalement immatérielle et ne propose que des images et du son : des films de Raymond Depardon (voir message du 29 octobre), une installation à base d'images d'archives, une scénographie à 360° imaginée par Paul Virilio  avec le concours d'architectes et d'artistes américains. 
Cette scénographie est absolument impressionnante. Elle traite des migrations de population à travers le monde. Selon P. Virilio, 200 millions de personnes seront forcées de se déplacer pour diverses raisons d'ici 2050, ce qui représentera un exode sans précédent dans l'histoire humaine. La sphère terrestre n'arrête pas de tourner dans la salle de projection : à chaque passage, elle efface ou découvre les différentes données migratoires, sous formes de cartes, de textes, d'animations et de bruitages. Il est question des migrations urbaines, des flux d'hommes et d'argent, des réfugiés politiques… Les villes du Nord se vident, celles du Sud continuent de grandir. Il est question aussi de l'élévation du niveau de la mer : les petites îles risquent d'être submergées les premières, mais toutes les villes situées à moins d'un mètre au-dessus du niveau de la mer pourraient être également englouties. On ressort tout chamboulé de ce visionnage.
Le film de R. Depardon fait contraste : il donne la parole à ceux qui sont menacés de devoir quitter leur terre. Le cinéaste a filmé des Chipayas et des Quechuas en Bolivie, des Afars en Ethiopie, des Yanomami au Brésil, des Bretons et des Occitans en France. Le propos est exigeant. La caméra est fixe, et  les interviewés ne bougent pas non plus. L'image est très belle, et le son, d'une grande proximité, restitue les intonations de chacun.  Chacun s'exprime en sa langue. Tous parlent face à la caméra et disent la tristesse de leur vécu, l'angoisse de leur misère, leur attente d'un devenir meilleur, leur désarroi que personne ne les entende. Avec leurs mots, ils témoignent fortement de leur amour pour leur terre ou leur forêt : "les villes sont en train de nous encercler", dit l'une quand l'autre, associant les deux termes en un seul, voudrait bien protéger sa "terre-forêt". A l'Ile de Sein, Joséphine Chicard Spinec avoue n'avoir jamais eu autant peur de la tempête qu'en mars dernier. Ils parlent de leur isolement, de leur peu de revenus, du travail qu'ils n'ont pas… De leurs rêves aussi, de leur aspiration à une éducation pour leurs enfants…

Des Bretons et des Occitans aussi
Un beau livre rouge, dont les pages reproduisent un cahier à petits carreaux, se présente comme un complément du film. Des photos instantanées accompagnent la parole de tous ceux que Depardon a rencontrés. Leurs propos sont retranscrits dans la langue dans laquelle ils ont été exprimés et traduits en français et en anglais.
Les constats et interrogations que rapportent le film comme le livre sont poignants. En Bolivie, une Chipaya a conscience de parler une langue "qui n'existe nulle part ailleurs". Au Chili, une vieille femme est la dernière Kawésgar parmi une dizaine d'hommes : "qui va nommer les choses ?" demande-t-elle, quand tous les Kawésgar auront disparu ?
Raymond Privat, un paysan de Lozère, fait rire la salle quand il exprime des contradictions révélatrices en occitan : "De là à dire : "Je n'aime pas les gens qui parlent le français", je ne risquerais pas de dire ça, mais enfin je reconnais que c'est vrai". Jean-Pierre Spinec se rappelle qu'il lui était interdit de parler breton dans la cour de récréation. Plusieurs autres Sénans racontent en breton que "des étrangers" viennent remplacer les îliens d'origine, qui ne sont plus bien nombreux.
R. Depardon a filmé des gens qu'on ne voit jamais dans nos journaux télévisés. Il a beaucoup de respect pour eux et pour leurs langues. Son film et son livre  sont peut-être plus une réflexion sur la terre que sur la langue, même si les deux notions se confondent parfois. Toute l'exposition joue sur la confrontation entre enracinement et exode, entre identité et mobilité, entre tradition et modernité, entre les lieux où ne vivent que quelques dizaines de personnes et les mégalopoles. Elle n'esquisse aucune solution. Mais les questions posées comme en filigrane sont lancinantes et redoutables.
Si vous passez par Paris d'ici au 15 mars, trouvez donc une demi-journée pour aller voir cette expo pas comme les autres.
Raymond Depardon, Paul Virilio. Terre Natale. Ailleurs commence ici. Jusqu'au 15 mars 2009 (sauf le lundi), à la Fondation Cartier, 261, boulevard Raspail (près de Montparnasse), Paris.
Site internet : www.fondation.cartier.com
Raymond Depardon. Donner la parole. Fondation Cartier, Steidl, 168 p., 100 polaroïds couleur.